Les passéistes ne sont pas ceux qu’on croit…
Alain Godard
Ainsi, n’étant pas d’accord avec les options économiques sociales et
fiscales du gouvernement, je serais un passéiste qui n’a rien compris à
la situation dans laquelle nous sommes, et d’ailleurs mon expérience ou
plutôt mon absence d’expérience le démontre…
Si j’avais personnellement à utiliser le terme de passéiste, je
l’appliquerais certainement à tous ceux qui attendent le retour de la
croissance pour résoudre les problèmes auxquels nos sociétés modernes
ont à faire face.
Je ne suis pas pour la décroissance, mais chacun sait que pour les 10
ans à venir, nous serons au mieux dans la zone des 1 à 1,5% dans nos
pays développés, et que ces taux sont notoirement insuffisants pour
créer massivement des emplois , particulièrement en France ou la
dynamique démographique crée un solde arrivées/départs d’environ 200 000
personnes, et donc l’obligation de créer autant de postes pour les
jeunes entrant sur le marché du travail chaque année (contrairement à
nos voisins européens…).
Les marchés financiers dérégulés et obnubilés par la rentabilité de
leurs capitaux investis continuent à pousser aux fusions et
restructurations sans fin des entreprises, avec comme objectif
prioritaire les fameuses « synergies » synonymes de réduction de
personnel.
Par ailleurs , l’automatisation croissante des productions de biens
et de services continue à remplacer la main- d’œuvre par les machines.
Le cabinet Roland Berger vient à ce sujet de sortir une étude sur
l’impact de la robotisation dans les 10 ans à venir ,étude mentionnée
dans un article du JDD du 26 octobre :sur les dix prochaines années, ce
sont 20% des tâches administratives aujourd’hui réalisées par l’homme
qui passeraient sous contrôle des robots, dans des secteurs aussi variés
que l’agriculture, le bâtiment, l’industrie, l’hôtellerie, l’armée, la
police, ainsi que les services aux particuliers et aux entreprises…
Soit en France, 3 millions d’emplois qui disparaitraient sur la période…
Ces évolutions du processus de production entraineront des milliards
de revenus et de résultats supplémentaires pour l’économie,et toute la
question est de savoir si ceux-ci seront intégralement distribués aux
actionnaires sous forme de dividendes ou si une majeure partie sera
investie dans la construction d’une autre organisation de la
société…Comme le dit l’auteur de l’étude sans aller plus loin, « nous
aurons plus de temps libre pour nos loisirs, et moins de travail… ».
Un de ses collaborateurs ajoute : « Il n’y a aucun débat politique
sur le sujet, alors qu’il faudrait dire la vérité…Il faut créer un
électrochoc dans l’opinion dès maintenant , expliquer qu’un grand nombre
de métiers seront potentiellement touchés. Lorsqu’un élu perdra une
entreprise du tertiaire dans sa ville , à cause des robots, il réagira
peut-être. Mais ce sera trop tard. »
Là est bien le problème : ce sont les « passéistes » qui demandent à
ce qu’une réflexion et un débat en profondeur s’ouvrent sur la place du
travail dans notre société, avec à la clé un autre partage du travail
que celui qui a lieu aujourd’hui : à défaut, nous préparons une société
avec un potentiel de 10 millions de personnes sans travail, potentiel
qui bien évidemment ne se réalisera pas car l’explosion sociale aura eu
lieu avant.
Mais un autre partage du travail ne sera pas suffisant pour rendre
vivable une société dans laquelle « nous aurons plus de temps libre pour
nos loisirs ».
Il faudra aussi inventer de nouveaux outils d’accompagnement social
remplaçant ceux construits au milieu du siècle dernier, devenus à la
fois complexes et inefficaces : les travaux qui émergent actuellement
sur le revenu de base universel constituent sans doute une piste
intéressante.
Et il faudra bien sûr également mettre fin à l’emprise de la
« mauvaise finance » sur le fonctionnement de nos sociétés, emprise qui
est le résultat des mouvements ultra-libéraux du passé au cours des 40
dernières années.
Regarder l’avenir au-delà des échéances électorales pour construire
une nouvelle société, ce devrait être la priorité de tous les
responsables, et ce pourrait être un projet fédérateur, plus en tous cas
que cette démarche qui consiste pour clore le débat,à marginaliser ceux
qui ne sont pas d’accord sous un vocable dévalorisant .