Glenn GREENWALD
La Maison-Blanche a annoncé le lundi 9 mars 2015 qu’elle allait imposer de
nouvelles sanctions contre des responsables politiques vénézuéliens [1], en se
prétendant « extrêmement préoccupée » par les actions du gouvernement
bolivarien visant à intensifier l’intimidation de ses opposants politiques. Le
président Obama a aussi déclaré que le Venezuela constituait « une
extraordinaire menace pour la sécurité nationale » des Etats-Unis –
déclaration nécessaire pour justifier légalement les sanctions.
Aujourd’hui, l’un des plus proches alliés de l’administration Obama, l’Arabie
saoudite, a condamné l’un des rares militants indépendants des droits de
l’homme, Mohammed al-Bajad, à dix ans de prison sous l’accusation de
« terrorisme ». C’est là un acte caractéristique de la répression systématique
pratiquée dans ce pays. Un pays où se multiplient les décapitations publiques
barbares à un rythme battant tous les records, ainsi que les condamnations à la
flagellation et à de lourdes peines de prison à l’encontre des bloggeurs
hostiles au régime. Un pays où l’on exécute ceux qui professent des points de
vue religieux minoritaires, et où les lois anti-terroristes sont utilisées pour
incarcérer les auteurs de critiques du régime, même les plus modérées.
Absolument personne ne s’attend à voir l’« extrêmement préoccupé » président
Obama imposer des sanctions contre les Saoudiens – ni contre aucun de ses autres
fidèles alliés, de l’Egypte aux Émirats arabes unis, où la répression est sans
commune mesure avec celle qui a cours au Venezuela. Ceux qui prennent pour
argent comptant les dires des Etats-Unis lorsqu’ils prétendent imposer des
sanctions à l’encontre du Venezuela devraient réfléchir un tant soit peu aux
raisons de cette disparité de traitement.
Il est tellement évident que rien n’est plus hypocrite que cette prétendue
inquiétude des Etats-Unis que cela ne mérite même pas discussion. Le soutien aux
régimes les plus répressifs a été de tout temps une constante de la politique
étrangère américaine (et britannique). La défense des « droits de l’homme » est
l’arme cyniquement utilisée par les Etats-Unis et leurs relais médiatiques pour
diaboliser les régimes qui refusent leurs diktats, alors que d’autres
gouvernements, autrement plus tyranniques, mais complaisants à leur égard, sont
régulièrement épargnés, voire encensés, comme c’est le cas pour ceux de Riyad et
du Caire.
C’est la même tactique qui conduit les néoconservateurs à faire semblant de
s’intéresser au sort des femmes afghanes ou à la situation dramatique des
homosexuels iraniens lorsque cela leur permet d’alimenter une indignation
belliqueuse contre les régimes de ces pays.
Toute personne rationnelle vivant aux Etats-Unis qui a vu les plus hautes
autorités de Washington se rendre au grand complet, et toutes affaires
cessantes, en pèlerinage à Riyad pour rendre hommage aux monarques saoudiens –
Obama a annulé une visite en l’Inde à cette fin – ou qui voit les tombereaux
d’armes et d’argent affluer au Caire, ne pourra que s’esclaffer à l’annonce de
sanctions visant à punir la répression de l’opposition politique au Venezuela.
Hors des Etats-Unis et de l’Europe, telle est la réaction quasi unanime. Mais,
pour l’administration Obama, cette rhétorique sert avant tout des objectifs de
politique intérieure.
Qui peut croire une seconde que, pour reprendre les termes du décret
présidentiel, le Venezuela représente « une extraordinaire menace pour la
sécurité nationale » des Etats-Unis ? Face à des mensonges aussi éhontés, la
question est de savoir ce que font actuellement les Etats-Unis au Venezuela. Car
ceux qui exigent des sanctions contre le gouvernement démocratiquement élu de
Caracas sont aussi ceux qui tournent en dérision les dirigeants vénézuéliens
lorsqu’ils affirment que Washington s’emploie à saper leur gouvernement.
Le journal le plus offensif en la matière est The New York Times, qui,
en avril 2002, avait explicitement célébré la tentative de coup d’Etat contre
Hugo Chavez comme une victoire de la démocratie. C’est le même quotidien qui,
aujourd’hui, rejette régulièrement l’idée que les Etats-Unis pourraient faire
quelque chose d’aussi répréhensible que de déstabiliser le gouvernement
vénézuélien. Regardez la courte vidéo du lundi 9 mars dans laquelle le toujours
excellent Matt Lee d’Associated Press interroge une porte-parole du
Département d’Etat après qu’elle ait déclaré qu’il était totalement « ridicule »
de penser que les Etats-Unis puissent jamais faire une chose pareille [2]. La
question qu’il lui pose est la suivante : « Si la répression des droits
politiques n’est pas la véritable raison pour laquelle les Etats-Unis imposent
de nouvelles sanctions au Venezuela – loin de moi cette pensée –, alors quelle
est-elle ? »
Mark Weisbrot, président de l’organisation Just Foreign Policy [3],
est l’un des commentateurs les plus avisés de la politique américaine en
Amérique latine, et il faut lire l’excellent article qu’il a rédigé à ce sujet
pour la chaîne de télévision Al Jazeera [4]. En substance, il explique
que le Venezuela est l’un des rares pays détenteurs d’importantes réserves de
pétrole qui ne se soumette pas aux diktats américains. Pour Washington, cela ne
saurait être toléré. Au-delà, la popularité de Chavez et la relative
amélioration du sort des pauvres due à ses politiques de redistribution tétanise
les institutions libérales par son exemplarité. Après que l’économie cubaine,
étouffée par des décennies de sanctions américaines, a été présentée par
Washington comme un échec du communisme, il est crucial de mettre à mal
l’économie vénézuélienne pour occulter ses succès.
Comme le fait remarquer Mark Weisbrot, tous les pays de l’hémisphère, à
l’exception des Etats-Unis et du Canada, sont unis pour s’opposer aux sanctions
contre le Venezuela. La CELAC (Communauté des États latino-américains et
caribéens) a publié une déclaration en février dernier en réponse à la
précédente vague de sanctions américaines contre le Venezuela. Elle « réitère
son total rejet de l’application de mesures coercitives unilatérales qui sont
contraires au droit international ». Par ailleurs, le secrétaire général [5]
de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) vient de déclarer que son
organisation « condamne toute tentative d’interférence, qu’elle soit
intérieure ou extérieure visant à déstabiliser le processus démocratique au
Venezuela ». Mark Weisbrot compare le récent décret du président Obama à
celui, presque identique, du président Reagan en 1985, dans lequel il affirmait
que « le Nicaragua constituait une menace pour la sécurité nationale des
Etats-Unis ». Et il note que « l’administration Obama est encore plus
isolée aujourd’hui en Amérique latine que ne l’était celle de George W.
Bush ».
Si Obama et ceux qui le soutiennent veulent punir ou renverser le
gouvernement du Venezuela parce qu’il refuse de se plier aux volontés des
Etats-Unis, ils devraient au moins dire honnêtement quelle est la véritable
nature de leurs intentions. Prétendre que cette politique a un quelconque
rapport avec l’indignation des Etats-Unis face à la répression des opposants
politiques – quand leurs alliés les plus proches sont des champions
internationaux en la matière – est une trop grossière insulte à l’intelligence
pour être prise au sérieux.
Glenn Greenwald
Cet article a été publié le 11 mars 2015 par le site d’information The
Intercept sous le titre « Maybe Obama’s Sanctions on Venezuela are Not
Really About His “Deep Concern” Over Suppression of Political Rights » (https://firstlook.org/theintercept/2015/03/11/maybe-obamas-sanctions-venezuela-really-deep-concern-human-rights-abuses)
Traduction : Mireille Azzoug
Edition : Mémoire des luttes
Notes
[1] Le président Barack Obama a décidé de classer le Venezuela comme une
menace pour la sécurité nationale des États-Unis et d’imposer des sanctions à
sept membres de l’administration Maduro et du pouvoir judiciaire vénézuélien,
accusés de violation des droits de l’homme. Parmi les sept personnes visées par
les sanctions américaines figurent le chef des services de renseignement,
Gustavo Gonzalez, le directeur de la police nationale, Manuel Perez, et un
ancien commandant de la Garde nationale, Justo Noguero, qui dirige aujourd’hui
la compagnie minière publique CVG.
[4] « Obama absurdly declares Venezuela a security threat », http://america.aljazeera.com/opinions/2015/3/obama-absurdly-declares-venezuela-a-national-security-threat.html
[5] Ernesto Samper, ancien président de la Colombie.
