jeudi 18 octobre 2012

Vers un surhomme autonome et défiscalisé ? (Blog Seb Musset)

Vers un surhomme autonome et défiscalisé ?
Ce constat n'a de scientifique que l'écoute des conversations dans mon entourage: L’intox de l’impôt trop cher a encore de beaux jours devant elle. La faute à un matraquage médiatique qui a délaissé la revalorisation idéologique de l’impôt pour chérir celle du matraquage permanent, l’impôt sur le revenu fédère le ressentiment, chacun ayant le sentiment express d'en payer trop (quand bien même la majorité des gens ne sera pas touchée par l'effort annoncé).

Le gouvernement socialiste a supprimé l'augmentation de la TVA prévue par Sarkozy (l’impôt sur la consommation tapant prioritairement les faibles revenus). Mais, si j'en crois ma petite enquête, ceux qui ne roulent pas sur l'or ne semblent pas prendre en compte cette économie pour se focaliser sur les 75% que, payeraient peut-être, la poignée de Français gagnant plus d’1 million d’euros par an, et donc eux, forcement, avec leur SMIC,2 pour 15 ans d'ancienneté.

La question de l’impôt abordée dans les médias va souvent dans le même sens: on en paye trop, il est mal utilisé. La dégradation des services publics, au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans une logique de rentabilité et de réduction d'effectifs, renforcent cette idée d'une fiscalisation abusive, mais que surtout, O scandale, ce sont "d’autres" qui en profitent ! Bien plus que la peur de l’immigration et de la cleptomanie boulangère des islamistes radicaux, ce dégoût d’avoir à payer des impôts pour les autres est le vecteur idéal pour la fusion des droites (libérales, extrêmes et conservatrices), voire au-delà (les autoproclamés "apolitiques"). Et pourtant, comme pour l’immigration, nous sommes d'abord dans le fantasme et le mensonge.

D'abord les chiffres. Le site 365 mots s'est livré à une étude des fiscalités comparées belge, luxembourgeoise, grecque, française, allemande, américaine et anglaise. Sa conclusion est sans appel du point de vue comptable: "A moins que vous soyez extrêmement riche. Il est plus intéressant d'être français lorsqu'on paye son impôt sur le revenu. La France est le pays le plus compétitif de tous ceux qui ont été étudiés pour des revenus inférieurs au SMIC et entre 2000 et 3000 euros par mois" C'est à dire l'écrasante majorité.


L'imposition reste globalement clémente pour les autres tranches. Note ici que les cris d'orfraie sur les ravages de l'austérité sur la croissance n'ont émergé dans la presse qu'après l'élection de François Hollande, à partir du moment où les plus riches ont compris que rembourser la dette pouvait aussi signifier la hausse de leurs impôts à eux.
Est également souvent écartée du gonflant discours média sur les impôts que la moitié des Français ne demanderaient pas mieux que d’en payer. Ce serait au moins la preuve qu’ils gagnent correctement leur vie. Est également oublié que d'autres, parmi ceux qui gueulent sur la trop forte fiscalité, sont les premiers à consommer ou surconsommer de la santé parce qu'elle est bon marché, mais aussi de l’éducation pour leurs enfants et de l’infrastructure au quotidien. Et là, je suis formel: notre rapport qualité / prix dans tous ces domaines est (pour le moment) imbattable.

Tout est bon pour gagner le combat idéologique afin de persuader les pauvres (renommés classes moyennes pour mieux les embrouiller) d'épouser la cause des riches: la prétendue "science" économique, l’encouragement de l'endettement personnel, la lapalissade éculée du "travailler plus pour gagner plus", le discours du "gagnant-gagnant" avec le riche qui tirerait l'économie vers le haut et, en fin de course, devant l'évidence par l'exemple répété que la fortune exponentielle d'une poignée n’entraîne aucunement l'enrichissement même moyen du plus grand nombre, mais au contraire la stagnation voire le recul de sa condition, un discours de fond sur ceux qui seraient les "privilégiés" de la fiscalité. Au hasard des semaines: fonctionnaires, assistés, chômeurs…


A mesure que les enfants du baby-boom oubliaient les avancées collectives d'après-guerre obtenues par leurs aînés, leur soif d'enrichissement individuel, passant par cette obsession de ne pas partager, s'est développée sous les yeux de politiques atones ou, pire, encourageant le mouvement[1].

Nous assistons depuis quelques semaines à une nouvelle intox (resucée des années 80): le vrai travailleur serait l’entrepreneur. Celui-ci prendrait plus de "risques" que le vulgaire péquin de salarié[2] et donc devrait être moins imposé. Ce n’est pas un hasard si la mobilisation des pigeons est partie comme un brasier sur un malentendu des auto-entrepreneurs aveuglés, souvent des jeunes qui n’ont pas été, ou mal été salariés, et sur qui le discours libéral prend tout seul grâce à la simplicité de son mode d'emploi: qui bouge gagne. Comprendre: le salarié est un poids mort qui a "un coût" et donc moins de valeur.

Que ce soir clair: Faire de chacun l’auto-entrepreneur de sa vie au sein d’un marché généralisé où personne n’aurait à payer pour personne puisque chacun serait responsable de son succès et de ses échecs, bref démonter même l’idée de solidarité (et de sécurité) pour celle de la somme des intérêts individuels qui profiteraient à tous, n’a jamais marché nulle part sauf dans les rêves humides des libertarés.

Comme pour la fiscalité, pour une poignée de dominants à l’abri du besoin et disposant de tous les relais médiatiques (pas de complot, vois-y juste un réflexe de classe), l'art est de persuader les opprimés qu’ils ont tout à gagner à abandonner les filets de sécurité, garanties, protections sociales arrachées de force par leurs aînés. Une fois "libres", ils auront bien sûr le loisir de souscrire à des services qu'ils payaient préalablement dix fois moins cher et avec une meilleure qualité via ce maudit impôt.

30 ans de peur du chômage ont réduit à zéro les défenses mentales du salarié[2]. Dans le même temps, on lui assénait que l'impôt qu'on lui prélevait était la pire des injustices. Réfléchissons. Quelle sera la finalité de ces deux visions cumulées ? Un travailleur individualisé à l'extrême, en compétition avec chacun, ne devant rien à la société et à qui en retour l'Etat n'est redevable de rien.

En résumé le moyen-âge[3].

Fleur Pellerin a raison. Les classes ne luttent plus, elles auto-entreprennent.

[1] Voir dans cette soif un des carburants de la flambée des prix de l’immobilier des dix dernières années.
[2] Durant les 20 dernières années, c’était le chômeur qui était copieusement déprécié. A la bourse de l’humain, il ne valait pas grand-chose par rapport au salarié. Note qu’avec 5 millions de chômeurs, et à une époque où se multiplient les plans sociaux et l'idée s'installant que le travail tel qu'on l'a connu diminuera irrémédiablement, c'est le salarié qui est à son tour relégué aux basses fosses du genre humain.
[3] avec traçabilité des individus et vidéo-surveillance en plus.