Comment nos existences ont été industrialisées
Le gouvernement de l’Europe, s’il n’existe pas en tant que
tel, est pourtant une réalité. Nos existences sont de plus en plus
modelées par des lois, règles, normes, issues
des préconisation de la Commission européenne, validées par le
Parlement européen, puis appliquées par les Parlements nationaux. Ce
constat, en tant que tel, n’aurait rien de très inquiétant si les effets
de ces changements étaient positifs. Nous pourrions imaginer des pays
membres de l’UE dont les habitants seraient mieux soignés, mieux
éduqués, mieux payés, avec de meilleurs services publics que cela ne
l’était avant la mise place du traité de Maastricht.
Nous pourrions vivre dans une Europe plus joyeuse, pleine
d’entrain, dynamique, avec un foisonnement d’initiatives, dont le
rayonnement culturel serait important, bref, un vieux continent, qui,
grâce à son marché unique, sa monnaie unique, ses institutions modernes,
son modèle social, permettraient à ses population de « mieux vivre »,
c’est-à-dire, améliorer leur condition.
Bien entendu, personne n’est en mesure d’effectuer un tel
constat aujourd’hui : 22 ans après le fameux traité d’union économique
et monétaire, l’Europe va bien plus mal qu’alors. Surtout du côté des
ex-empires coloniaux, à l’ouest. Du point de vue des populations, il
s’entend, et du côté des structures censées les protéger, les aider,
leur fournir un contexte collectif favorable. Pourquoi, et comment
en sommes-nous arrivés à nous écrouler à tous les niveaux, alors que
l’évolution technologique et les moyens matériels n’ont jamais cessé de
progresser ?
Moderniser… une idéologie ?
L’Europe, particulièrement l’euro-zone, telle que nous la
connaissons, avec son marché unique et sa monnaie, les différents
traités qui l’ont constituée, de Maastricht à Lisbonne, en passant par
Amsterdam, n’avait, soi-disant qu’une unique préoccupation : permettre
aux pays la constituant de se maintenir dans une compétition mondiale de
plus en plus intense et maintenir une qualité de vie maximale à ses
habitants. Le prétexte d’une Europe créée pour maintenir la paix ne
vient qu’après de nombreux autres (malgré les discours des défenseurs de
l’Union sur le sujet), et n’a même pas tenu ses
promesses : la guerre de Yougoslavie, du Kosovo, et celle d’Ukraine,
(même si c’est aux portes de l’Union), viennent contredire cette
analyse. Sans parler des multiples guerres extérieures menées par des
coalitions européennes ou des Etats membres comme la France, en Afrique
notamment.
Le « système Europe » est excessivement anti-démocratique,
c’est un fait reconnu qu’il est très difficile de contredire
aujourd’hui. Les cas de la Grèce, de l’Espagne, de l’Italie, du Portugal
sont là pour le souligner : contre l’avis des citoyens, des politiques
d’austérité délétères, venues de Bruxelles mais validées par les
décideurs des pays-membres, ont cassé les systèmes de santé, de
retraite, d’aides sociales de ces pays, fait exploser le chômage et mis
des millions de personnes dans des situations de précarité inconnues
depuis des décennies sur le continent. Les raisons des ces politiques
voulues officiellement par la BCE, la Commission et le FMI, sont d’ordre
idéologique, et vont contre tout bon-sens, au point qu’un pays ayant
refusé de se soumettre à ces cures d’austérité, comme l’Islande, et ayant réussi à se sortir de l’ornière économique et sociale dans lesquelles il était enfoncé — à l’inverse de pays sous pression de la troïka — n’est jamais cité en exemple.
Le principe européen — qui veut qu’il ne faut jamais
essayer un autre remède que celui de la libéralisation et de la
réduction des dépenses publiques — est celui de la réforme, et par
détournement sémantique, de la modernité. Réformer serait donc moderne,
et la modernisation est semble-t-il incontournable. Mais réformer, en
Union européenne, c’est toujours aller vers plus de « libéralisation »
et moins de dépenses publiques. La libéralisation, dans le vocabulaire
européen n’est pas — malgré la terminologie — aller vers plus de »
liberté », cela se saurait. La libéralisation est en réalité : offrir
aux structures privées la possibilité de rendre de moins en moins de
comptes aux structures d’Etat, subir le moins de contraintes économique
et sociales possibles, (et fiscales), et pouvoir absorber des marchés et
structures publiques. Cette modernité idéologique européenne, qui veut
que les impôts des citoyens servent à payer les déficits du secteur
privé, mais permettent la privatisation des bénéfices, par des réformes —
qui retirent le maximum de pouvoir au monde du travail en augmentant
toujours un peu plus celui du capital — est
pourtant acceptée. Partagée par le plus grand nombre. C’est cette
acceptation qui nous mène à une issue que peu veulent encore voir— mais
qui pourtant se dessine avec force : l’industrialisation de nos
existences.
L’Européen(e) : un produit comme un autre ?
Il est entré en moins d’une décennie, dans le vocabulaire courant, des phrases comme :
« gérer ses enfants », « investir un lieu », « améliorer son image »,
« optimiser son réseau de connaissances ». Ce vocabulaire, issu du
management, de l’industrie, s’est normalisé dans la vie quotidienne,
comme les pratiques hygiéniques et sexuelles qui suivent les standards
de l’industrie du film pornographique. Les 18-30 ans pratiquent — en
grande majorité — l’épilation intégrale du pubis : le « poil » est
devenu signe d’un archaïsme inacceptable. Ce phénomène est récent.
Depuis que la pornographie, très regardée, a donné le « la » de cette
norme « hygiénique », une partie de la population se plie donc à
celle-ci. Comme un produit industriel doit se plier à certains
standards, l’individu moderne doit faire de même. Que ce soit par le
biais d’une industrie cinématographique ou par des normes édictées par
la technocratie européenne, tout est devenu industriel dans nos vies. La
nourriture, produite de façon industrielle, mécanisée à outrance,
permet aux industriels de
faire avaler aux consommateurs des viandes de chevaux déclassés de pays
de l’Est au lieu de bœuf, des animaux gavés de médicaments, incapables
de tenir debout la plupart de leur existence sont mis en vente sur les
étals des boucheries des hypermarchés, etc…
L’Européen est au final lui-même, majoritairement gavé
comme du bétail bas-de-gamme, plébiscitant les fast-food
nord-américains, spécialistes de la vente de produits alimentaires
présentés et livrés de façon industrielle à l’échelle…planétaire.
La norme industrielle s’est glissée dans tous les pans des
existences : du logement, où à partir du premier janvier il faudra
installer chez soi un détecteur de fumée avec alarme, les nouvelles
installations électriques contrôlées par un consuel, les véhicules,
contrôlés tous les 2 ans au delà de 4 ans de mise en service, les
caméras qui filment les allées et venues, les systèmes de détection de
vitesse des véhicules, les lois sur les tenues vestimentaires, le
ramassage des fruits, les semences enregistrées au catalogue officiel,
même la culture est devenue industrie culturelle… La liste est sans fin
des règlements, lois, systèmes industriels intégrés à la vie courante
des citoyens. L’Union européenne est entrée dans une normalisation
industrielle massive, qui touche à tous les pans de l’existence,
jusqu’aux hôpitaux, nouvelle usines à opérer et soigner de façon la plus
productive possible. L’individu n’est, au sein de cet ensemble
ultra-normé, qu’une sorte d’employé-ouvrier, sommé de suivre le
règlement de la grande société-usine Europe, sous peine de sanctions.
Employé-ouvrier, et peut-être même un peu plus.
Effets indésirables de l’industrialisation des existences
Vivre dans une usine géante n’est pas sans conséquences.
Sur la santé physique, en premier lieu, et le mental, surtout. Les
cancers sont en pleine explosion, les allergies se généralisent,
l’espérance de vie en bonne santé diminue. La cause des effets
indésirables de l’industrialisation massive est clairement établie :
pesticides, engrais chimiques, rejets de nitrates, de particules
fines, de radioactivité, de substances issues de l’industrie diverses
et variées, tuent lentement les populations. Quant à l’état
psychologique de ces mêmes populations, il n’est pas compliqué de
l’évaluer, particulièrement pour tous ceux qui ont vécu dans l’ancienne
Europe, d’il y a plus de 20 ans, moins industrielle, particulièrement
dans ses modes de vie.
Se retrouver à subir en permanence la pression normative
n’est pas sans danger pour le mental, et si la dépression, l’anxiété
sont en nette progression dans les sociétés européennes, ce n’est pas
simplement la « crise économique » débutée en 2009 qui en est la seule
coupable. L’individu est sommé de se plier en permanence à un nombre de
règles, de contraintes telles, que se poser la question des effets de la
généralisation d’un mode de vie basé sur celui des normes industrielles
n’est peut-être pas sans intérêt.
L’informatique, créé pour l’industrie est désormais
déclarée outil de « loisirs » pour les populations : quelle sorte de
société arrive à faire qu’une technologie créée pour optimiser des
machines et des processus devienne un phénomène de détente et de
divertissement ? Comment penser le monde si celui-ci n’est jamais rien
d’autre qu’une sorte d’usine géante qui contrôle sans cesse les moindres
de vos faits et gestes, vos comportements et diffuse un flux
ininterrompu d’informations anxiogènes sans analyse ? Si en plus, la
population passe la majorité de son temps devant des écrans, que ce soit
à avaler les messages publicitaires propagandistes des industriels ou à
« gérer » professionnellement puis personnellement des données
informatiques, il est probable que nous soyons devant une nouvelle forme
d’humanité. L’homme-produit ou la femme-produit du XXIème siècle n’est
ni heureux ni vraiment malheureux. Il semble qu’il soit à la fois
l’employé-ouvrier qui fabrique, l’objet de consommation lui-même, et le
processus que l’on traite. Qu’il en soit conscient ou non, le malaise
qu’il ressent est réel. Tout le problème réside donc désormais dans sa
capacité à contrer — ou non — ce phénomène…