Sévère tribune du 15/10/2014
Monsieur François Hollande,
En mai 2012, vous étiez élu Président de la République française.
Nous sommes aujourd’hui, le 15 octobre, pratiquement à mi-mandat, et
jamais un Président n’avait été aussi discrédité, voire détesté que vous
ne l’êtes aujourd’hui. Les chansonniers, qui ne sont pas bons et c’est
pourquoi ils nous amusent, dressent de vous des caricatures qui nous
semblent, à la lecture de vos actes en-deçà de la vérité. On vous voit,
l’air fourbu, le regard égaré, errer sous les critiques et les huées.
Votre mandat est un échec. Cela peut arriver, et nul politicien ne peut
prétendre détenir la clef du succès. La permanence et la répétition des
échecs pourtant interrogent. Au XVIIIe siècle, le Prince de Ligne écrivait ainsi « Ce n’est pas qu’il ne soit permis d’être malheureux. Nous ne sommes point à Carthage ((Carthage, où l’on mettait à mort un général défait.)), mais, sans que cela soit poussé aussi loin, il serait bon de savoir pourquoi un général qui a été battu l’a été ». Or, des défaites politiques, vous les avez accumulées.
Mais le désastre est à ce point total, en économie comme en politique
extérieure en passant par le social, qu’il nous interroge. Napoléon
écrivait, il y a près de deux siècles « à la guerre, un grand désastre désigne toujours un grand coupable ». C’est aussi vrai de la politique. Ce désastre vous désigne. Il convient d’en comprendre la cause.
Des occasions perdues
Votre mandat aura été celui des occasions perdues, et en cela il
laisse à tous un tragique goût d’amertume au fond de la bouche. La toute
première fut celle qui s’offrait à vous avant même votre élection. Je
vous avais, avec quelques collègues, adressé une lettre ouverte avant
même le second tour en vous demandant de soumettre à référendum le
projet de traité concocté par Mme Merkel et Nicolas Sarkozy.
L’eussiez-vous fait, vous auriez eu, il n’en faut pas douter, entre les
mains une arme d’une puissance redoutable pour mener à bien une
véritable renégociation de ce traité. Mais, vous fîtes la sourde
oreille. Vous vous êtes contenté d’un codicille à ce texte, le TSCG, qui
marquait l’engagement de l’Europe dans la logique austéritaire où nous
nous trouvons maintenant. J’en avais tiré les conséquences, et décidé,
avec plus de deux millions de Français, de m’abstenir lors du second
tour de l’élection présidentielle.
Engagé dans cette logique, vous en avez rapidement mesuré les
conséquences. Certes, M. Mario Draghi, le Président de la Banque
Centrale Européenne, vous a bien aidé par des déclarations qui surent
impressionner les marchés. Mais, tout a une fin. M. Draghi arrive au
bout des effets de ses déclarations. La BCE se voit limitée dans son
action par la menace allemande. Le marché, désormais, n’achète plus les
déclarations de M. Draghi. Tout ceci était prévisible. Vous ne pouviez
ignorer que Mario Draghi achetait du temps. Le temps s’est aujourd’hui
écoulé.
Survint alors la deuxième occasion. En décidant d’intervenir au Mali,
vous avez pris une décision que je crois juste, même si les raisons
pour lesquelles vous l’avez prise sont plus obscures. L’intervention
française, qui vient ajouter au nombre des opérations extérieures de nos
forces armées, pèse financièrement. Vous aviez la possibilité d’aller à
Bruxelles et de dire à nos partenaires que soit ils venaient avec nous
soit ils devaient nous délier de nos engagements financiers et
manifester sur ce terrain une solidarité qu’ils nous refusaient en
réalité sur le théâtre des opérations. En un mot, l’intervention au
Mali, puis au Centrafrique, vous offrait l’opportunité de provoquer la
renégociation de ce pacte auquel vous aviez si imprudemment souscrit.
Et, là, la position de la France aurait été très forte. Vous aviez la
possibilité de confronter Mme Angela Merkel à ses contradictions. A
nouveau, vous vous êtes contenté de bonnes paroles et de gestes
symboliques.
La troisième opportunité perdue se situe entre ce printemps et la
désastreuse décision de suspendre la livraison du « Mistral » à la
Russie. La France avait la possibilité, de par son histoire mais aussi
sa position internationale particulière, en ne s’associant pas à la
deuxième, ni à la troisième, vague des sanctions, d’ouvrir un véritable
dialogue avec la Russie. Nicolas Sarkozy, votre prédécesseur, avait
compris cela. Il l’avait mis en pratique en août 2008 lorsqu’éclata la
crise entre la Géorgie et la Russie. En décidant de vous aligner sur les
Etats-Unis et sur l’Union Européenne, vous avez, au contraire signifié
la disparition de la France. J’en souffre bien sûr pour mon pays, mais
ceci n’est en rien essentiel. Cette disparition d’une politique
étrangère indépendante implique aussi que la confrontation entre les
États-Unis et leurs alliés et la Russie peut se poursuivre au détriment
de la notion d’Europe, qui est la première, mais non la seule, victime
de cet affrontement. Il en a résulté une guerre en Europe. La France
s’est déshonorée en soutenant implicitement les héritiers idéologiques
du nazisme et en apportant sa caution au projet de nationalisme
« ethnique » d’une partie de la classe politique ukrainienne.
Faiblesses d’une politique, faiblesse d’un homme
Ces occasions perdues, si elles avaient été utilisées différemment,
auraient pu vous permettre de reprendre la main. Vous avez décidé de
choisir de ne pas choisir. Vous vous êtes refusé à la construction d’un
rapport de force, que ce soit en politique économique ou en politique
internationale. Il en va de même en politique intérieure.
Dans une note publiée sur ce carnet il y a à peu près un an, j’analysais vos choix possibles1.
Je prédisais qu’en nommant Manuel Valls comme Premier-Ministre, ce que
vous vous êtes résolus à faire ce printemps, vous choisissiez une
impasse. Je cite mes propres mots de l’époque : « La seconde
possibilité est un remaniement ministériel avec le choix de Manuel
Valls, le Ministre de l’Intérieur, comme Premier Ministre. François
Hollande chercherait à capitaliser sur la popularité actuelle de Valls.
Mais, ce faisant, il prend le risque de l’user prématurément.
D’ailleurs, le choix de Manuel Valls n’a de cohérence que s’il
s’accompagne d’une ouverture vers le centre-droit. Mais, le centre est
en France comme le mythique « triangle des Bermudes » : quand on
l’atteint, on disparaît. Ce gouvernement Valls pourrait faire illusion
pour une période de 6 mois à un an, mais après la France se retrouverait
dans un état pire qu’aujourd’hui. Un gouvernement Valls serait un
chiffon rouge devant le Front de Gauche et une partie de la Gauche
socialiste alors que, dans le même temps, les forces d’appoint
centristes seraient probablement insuffisantes. La pays irait de crise
sociales en crises politiques, avec à la clef une probable dissolution
de l’Assemblée dans un délai d’un an. » C’est très exactement la
situation où nous sommes, et la dissolution surviendra sans doute au
printemps 2015. En nommant Manuel Valls vous avez nommé un ambitieux qui
comprend, et c’est évident, qu’il doit rompre symboliquement avec vous et vous faire porter le fardeau de cette rupture.
De provocations en petites phrases il vous forcera à se séparer de lui,
s’étant entre-temps construit l’image d’un homme du « centre », de
responsable, et de soumis aux diktats du MEDEF. En attendant, vous aurez
foulé aux pieds tous vos engagements, et vous aurez déçu même les plus
aveugles de ceux qui vous soutiennent.
On mesure que les faiblesses de votre politique, ses hésitations
multiples, ses nombreux reniements, ne font que traduire une faiblesse
plus personnelle, que vous masquez tant sous l’apparence d’un
boute-en-train débonnaire que sous le masque d’une personne dure aux
faibles et soumise aux puissants. Cette faiblesse, c’est l’incapacité à
prendre des décisions qui coûtent, c’est la volonté de toujours ménager
la chèvre et le chou. Mais l’on ne sait que trop qui mange qui dans ce
genre de situation. Cette incapacité à trancher, à savoir qui
véritablement vous voulez être, est votre Némésis. Ce qui n’est en somme
qu’un problème de caractère devient désormais un problème politique
pour tous les français. Peu m’importe que vous soyez hué et vilipendé.
Mais, ce qui importe à des millions de personnes c’est que votre action
précipite notre pays, et à travers lui l’Europe, dans une crise sans
égale. La protection sociale, héritage d’un siècle de luttes, est en
train d’être détruite sous vos yeux et avec, si ce n’est votre
consentement, du moins votre indifférence.
Partir dignement
Au point où nous en sommes, la seule question qui peut encore être
posée est celle des conditions de votre départ. Ce sera votre choix, et
ce sera le dernier. Plusieurs possibilités s’offrent à vous, de la
dissolution qui susciterait une autre majorité et donnerait le pouvoir
véritable au Premier-Ministre issu de la nouvelle assemblée à une
possible démission. Mais, désormais, votre impopularité et le rejet
général dont vous êtes l’objet sont devenus des problèmes pour les
institutions de la République. Vous abimez votre fonction, vous abimez
la République et, en fin de compte, vous abimez la France.
Prenez garde de ne pas rester, une fois encore, dans cet
« entre-deux » que vous affectionnez tant. Les français sont à bout. Si
vous tergiversez, ils vous le feront savoir, et ceci risque d’être bien
plus déplaisant que la lecture de cette lettre.
- Sapir J., « Le choix de François Hollande », publiée sur le carnet Russeurope », 1er Novembre 2013, http://russeurope.hypotheses.org/1652 [↩]