Immersion dans une POE : acronyme de « Préparation Opérationnelle à l’Emploi » ou plutôt de « Pour l’Oubli de l’Emploi »
| 16 octobre, 2014 | Posté par voltigeur |
C’est un témoignage sur les aberrations auxquelles sont
confrontés les chercheurs d’emploi, que vous allez lire. Je remercie
Lotus pour les détails de son parcours, pour le moins semé d’embûches,
des peaux de bananes volontairement glissées sous les pas des chômeurs,
le tout pour le plus grand profit des exploiteurs.
Connaissez-vous les P.O.E ? Les Préparations Opérationnelles à l’Emploi ? Je ne connaissais pas non plus, c’est pourquoi j’ai décidé de lever le voile sur cette mesure de retour à l’emploi. Personnellement, après en avoir fait l’expérience, j’ai décidé de renommer cette forme de « contrat » : Pour l’Oubli de l’Emploi. Laissez-moi vous raconter mon aventure.
Diplômée d’un master mais au chômage depuis trop longtemps, je me retrouvai à postuler pour un emploi en grande surface. L’annonce précisait bien que le poste débuterait par une formation, jusque-là pas de souci : qui se plaindrait de ne pas apprendre sur le tas, en faisant l’économie du stress et des sueurs froides ?J’étais donc convoquée au Pôle-Emploi pour une présentation du poste suivi d’un entretien avec l’employeur. Première surprise à notre arrivée : la pièce se remplit peu à peu jusqu’à devenir pleine à craquer de demandeurs d’emploi, une sorte de sélection un peu fourre-tout dont on savait nous-même qu’une grosse majorité n’avait absolument pas le profil. A partir de là , un homme responsable de l’entreprise de formation collaborant avec le recruteur nous présente l’entreprise et la formation qui aura lieu, et là premier hic, nous découvrons que la formation durera sept semaines.Bon, ça semble long pour un simple poste d’employé en supermarché, mais pourquoi pas. Le souci c’est que tout ce temps correspond à une P.O.E. Perdus, nous ne comprenons d’abord rien, puis doucement quelques réponses sont glanées : l’entreprise ne proposera un CDI aux heureux gagnants (ou non) qu’à l’issue de ces sept semaines, débutant alors une période d’essai de deux mois (d’une certaine manière quatre mois d’essai donc).
Nous sommes tous inquiets : combien serons-nous payés ? Le serons-nous tout court ? Rien dans l’annonce ne nous présentait les choses ainsi. Le directeur du magasin prend la parole et nous annonce ses exigences : pas de faibles, pas de marginaux, les gens ayant un problème de santé sont invités à quitter la réunion (ce que certains ne manquèrent d’ailleurs pas de faire) et enfin, il faudra se battre pour passer devant les autres.On nous accorde une pause afin de laisser une nouvelle partie des participants déserter l’assemblée (ceux peu réceptifs au discours militaro-capitaliste qui vient de leur être seriné). Puis le tout reprend avec une présentation du programme de formation et enfin, on nous propose de passer aux entretiens. Nous sommes appelés au petit bonheur la chance, ce qui ne manque pas de créer des tensions puisque certains tentent de se mettre en avant et de passer en entretien sans trop attendre.Dans la queue, je parviens à interroger la personne du Pôle emploi qui suit cette affaire et j’obtiens une information : selon l’âge et d’autres critères, on toucherait au moins 400 euros. Ouch, 400 euros par mois, pour deux mois de formation à temps plein, c’est sec. Mais soit, il y a un CDI à la clé, et si peu de réponses à nos multiples candidatures ces derniers temps… Donc soumis, nous sommes nombreux à rester en espérant être retenus. Il s’avèrera que les moins de vingt-ans ans touchent 400 euros et les autres 650.Les entretiens sont courts, il s’agit de montrer une dose de motivation supérieure à celle des autres.
Le bon côté c’est que tout sera terminé vite, nous aurons la réponse le lendemain par téléphone, pour débuter la P.O.E trois jours plus tard. Oh joie, oh bonheur, je reçois un coup de téléphone m’invitant à suivre la formation. Nous sommes au nombre de sept à intégrer cette dernière. Dans un premier temps, il s’agit de passer deuxsemaines en classe, à recevoir des informations générales et théoriques sur le monde de la grande distribution, sur notre poste, le positionnement du groupe, mais également la relation client, la gestion du stress, et ce, au travers d’exercices en groupe, de Power Point magistraux ou de jeux de rôles. A l’issue de cette période, nous poursuivons sur les lieux de notre futur poste, nous y sommes séparés en deux groupes.Nous découvrons d’ores et déjà qu’il y aura un poste en moins, puisqu’ils ont embauché une personne qui fait très bien l’affaire, sans attendre que notre recrutement ne soit achevé. On se demande alors si cette formation leur semble vraiment utile pour cette prise de poste, quelle est alors sa justification ?Peu à peu nous travaillons réellement et au bout d’une semaine et demi, je crois que l’on peut dire que nous créons de la valeur pour le magasin. L’une d’entre nous décide de quitter l’aventure, la conseillère du Pôle Emploi l’informe qu’elle ne touchera aucune indemnité. Nous sommes toutes angoissées, on nous l’aurait glissé durant la réunion d’information : quiconque cesse la P.O.E de son propre chef doit la rembourser. Il s’avèrera plus tard qu’il s’agissait plus d’une intimidation qu’autre chose, mais il semblerait que cela soit tout de même envisageable.C’est bien le problème, de A à Z tout ne sera qu’intimidation. Un système un peu sec qui s‘en prend à des gens déjà fragilisés, en demande dans un marché qui leur est défavorable.Puis un vendredi, après une matinée de travail, nous sommes convoquées à des entretiens individuels dont nous n’avions pas été averties. Un sorte de journée d’élimination surprise façon télé-réalité.Nous nous retrouvons assises autour d’une table, attendant qu’on nous appelle, angoissées. Une première personne est convoquée, elle revient en pleurs, elle est renvoyée, invitée à rentrer chez elle immédiatement. Nous ne sommes pas étonnées qu’elle ne convienne pas car nous avions bien remarqué quelques attitudes non professionnelles, mais la manière de faire aurait pu être plus douce.Puis la seconde personne convoquée ne revient pas non plus avant longtemps. Lorsqu’on la revoit elle pleure et jette son badge. Renvoyée. Incompréhension ; elle n’avait posé aucun problème, de plus, on nous avait seriné durant les deux premières semaines que tout le monde aurait une réponse à l’issue de la formation et donc des sept semaines, sauf problème majeur. Or avec cette personne, absolument aucun problème, si ce n’est qu’elle est la plus jeune et qu’il y a moins de clients que prévu et donc moins de places à offrir. Son indemnité elle aussi s’arrête là.Puis les quatre dernières que nous sommes passons chacune notre tour, nous sommes gardées et les entretiens sont écourtés car il y a du travail qui nous attend. Nous sommes deux à rester sur la réserve, choquées, est-ce une façon de traiter les gens ?La formation se poursuit, avec un management qui se permet un peu tous les jours de parler mal, qui fonctionne à la menace, dans une ambiance sans cesse négative et stressante. La supervision inquisitrice ne me réussit pas personnellement et je perds mes moyens, commettant des « fautes de stress » comme je les appelle. Ce qui entraîne un comportement encore plus négatif de la responsable dans une spirale de mauvais sentiments qui semble sans fin. Bien entendu, les employées du service déjà en place ne sont pas plus épanouies, la négativité ambiante étant subie depuis plus longtemps.Heureusement, tout cela me motive, non à me dépasser, mais bien à chercher à tous prix un autre emploi et je deviens créative au point de décrocher plusieurs entretiens. Bien entendu, même si on ne nous interdit pas de chercher ailleurs, il va de soi que dans une situation de concurrence pour un poste, il faut se faire discrète et s’arranger pour que les entretiens aient lieu en-dehors des heures de présence.A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai annoncé à l’entreprise mon envie de ne pas travailler pour elle. Je n’ai encore rien trouvé de stable mais j’achève la formation plus détendue car je sais que je ne veux pas faire partie d’une telle entreprise et que je me fiche de ce qu’ils pensent de moi. Je reste droite, jusqu’au dernier jour je fais ma part du mieux que je peux, par respect pour les clients et les autres employés, et plus que jamais, je connais ma valeur. Je me demande si le monde de l’entreprise, par contre, n’a pas oublié ce que c’était, avoir des valeurs.Conclusion de cette aventure : l’entreprise a bénéficié de quatre à sept employées opérationnelles durant un bon mois sans dépenser un centime, en les traitant comme des mouchoirs, pour ne proposer que deux postes à mi-temps au final sur les quatre ou cinq annoncés. D’après ce que j’ai glané de l’organisme de formation, ce dernier refuserait des propositions carrément malhonnêtes d’entreprises cherchant à déclencher une P.O.E en période d’accroissement d’activité comme durant les fêtes de fin d’année, pour bien entendu n’offrir finalement aucun poste ou presque à l’issu de la soi-disant formation à l’emploi.Tous les organismes de formation ne sont pas aussi scrupuleux, on peut s’en douter. Comment refuser des contrats ? En outre, la faible mais existante indemnité est assumée indirectement par les contribuables via le Pôle Emploi. C’est donc un cadeau de la collectivité aux entreprises les moins en difficulté. Last but not least : aucun contrôle n’est mis en place pour garantir qu’une POE réponde à un réel besoin d’embauche, aucun recours n’existe pour les personnes en formation, la garantie même de toucher l’indemnité de formation en cas d’arrêt n’est toujours pas éclaircie et le travail effectué à temps plein durant la période de formation n’ouvre aucun droit Assedic, puisqu’on ne cotise à rien.A bon entendeur !Lotus