L’AFEP ou le « bon flic » du patronat
Ces lobbys qui nous pourrissent la vie – épisode 2
Si
certains porte-paroles patronaux recherchent les micros des
journalistes, l’AFEP est plutôt du genre « discrète ». Pas vraiment le
genre à vous mettre en avant un Ernest- Antoine vociférant sur
« l’aberration » des 35 heures. Non. Plutôt le genre « flic affable qui vous tend un verre d’eau après 8 heures de garde à vue pour mieux récolter votre ADN ».
Mais tout change car l’AFEP laisse depuis peu son président s’exprimer
dans les médias et s’est même depuis quelques mois payée un site internet.
Pas de quoi sortir de l’ombre mais plutôt rester dans un
entre-deux confidentiel : l’organisation existe depuis 1982 et réunit
pourtant la majeure partie des grandes entreprises françaises.
Quand l’Afep (l’association Française
des Entreprises privées) a besoin d’une vitrine publique, elle envoie
désormais son président polytechnicien Pierre Pringuet. Pierre est
vraiment un garçon « aimable et charmant », comme nous en informe le magazine Enjeux : un « petit
homme mince en chemise rose aux épaules légèrement voutées
d’intellectuel, doté d’un visage juvénile perpétuellement fendu d’un
sourire malicieux et d’un humour à fleur de peau »[1]. Ancien
conseiller technique de Michel Rocard (1981), Pierre Pringuet a intégré
Pernod Ricard en 1987 au moment de la cohabitation en tant que directeur
du service acquisitions. Il a cependant gardé de son passage au Parti
Socialiste quelques amis.
Chaque année au « château Ricard », il retrouve les membres de « l’association des anciens membres des cabinets Rocard » où même « l’ancien Premier ministre » vient « avec son épouse jouer à la pétanque »[2]. Il a su aussi rester très proche d’Olivier Schrameck (ancien directeur de cabinet de Jospin) et côtoie désormais dans son habit patronal d’autres patrons proches du PS comme Paul Hermelin (Directeur général de Capgemini, ancien directeur de cabinet de DSK) [3] ou bien Serge Weinberg
(ancien conseiller de Fabius désormais PDG de Sanofi et qui a fait
entrer chez Rotschild le nouveau ministre des Finances Emmanuel Macron)
[4].
Avec ce carnet d’adresses rempli
d’anciens compagnons de route du Parti Socialiste, peu étonnant que
Pringuet soit – dès le lendemain de sa nomination à la tête de l’AFEP –
reçu par le président Hollande à l’Elysée. A se demander même si une
telle proximité ne serait pas propice à la mise en scène de rivalités
fictives entre l’officine patronale et le gouvernement socialiste.
Jeu de rôles entre amis ?
Pas grand-chose à faire quand on a déjà
placé tous ses amis aux postes clefs à l’Elysée et à Matignon[5]. Des
semblants de rappel à l’ordre suffisent en guise de communication. Comme
nous en informe le très sérieux journal Les Echos, l’on doit ainsi au président de l’AFEP « entre
autres forfaitures, l’appel des « pigeons » contre la taxation des
plus-values et, récidive pour récidive, « l’ultimatum » au gouvernement
en faveur de la compétitivité signé par 98 grands patrons – dont
Pringuet a plus que probablement pris la tête – et publié par le JDD le
28 octobre dernier » [6]. Des patrons geek libéraux qui se
cachent derrière des noms d’oiseaux et une pétition la veille de la
proclamation du don au patronat de plusieurs millions d’euros via le
CICE. Est-ce bien sérieux ?
Même les journalistes des Echos s’interrogent : « Une
question intéressante est de savoir si le discret mais sérieux
activisme de l’Afep n’est pas moins l’expression d’un « lobby des grands
patrons » que l’illustration des difficultés de « la deuxième gauche » [Rocard, aujourd’hui Valls] à imposer ses vues contre la première. […] L’idée
selon laquelle le prétendu « ultimatum » des patrons aurait été publié
avec l’aval du gouvernement, pour en quelque sorte appuyer le rapport
Gallois tout en donnant le sentiment que l’on se fait forcer la main,
n’est même pas forcément à exclure »[7].
Mais prendre au mot la presse de droite
en faisant de l’AFEP une officine liée exclusivement au Parti Socialiste
serait commettre une erreur fondamentale d’analyse. Car c’est bien dans
la nature de l’hydre patronal d’être capable de sortir la bonne figure
au bon moment, celle qui vous ouvrira l’accès des bons bureaux (en
l’occurrence aujourd’hui celui d’E. Macron qui est désormais un
véritable « refuge pour les patrons »[8]). Si l’AFEP a ses
entrées au Parti Socialiste, du fait de son histoire, on pourrait sans
peine considérer qu’elle a toujours eu ses entrées à peu près partout
tant elle est intimement liée au cœur du capitalisme français et à tous
les corps de hauts fonctionnaires.
Une association patronale créée pour lutter contre les « dérives de 1981 »
L’AFEP est créée en 1982 par Ambroise
Roux, un ancien directeur de la Compagnie Générale des Eaux (CGE), à
partir de l’ancienne AGREF (une association de patron créée en 1970 et
qui prétendait déjà fédérer les grandes entreprises françaises).
Polytechnicien sous Vichy, ancien de l’Ecole des Ponts et de Supelec[9],
Ambroise Roux passe quelques années chez Poulenc (une entreprise de
produits chimiques) avant d’entrer en 1951 au cabinet du ministre de
l’Industrie Jean-Marie Jouyel (MRP) puis à la direction de la CGE en
1955. Il y coule des jours paisibles de grand patron (se ventant
notamment de « n’y avoir jamais reçu les syndicats »). Mais
l’arrivée au pouvoir de Mitterrand, le cauchemar auquel il n’avait
jamais crû, change la donne pour lui. La CGE devenue Alcatel est
nationalisée et son directeur éconduit. Face à ce qu’il juge être une
véritable menace socialiste, cet ancien pompidolien au chômage trouve le
CNPF d’Yvon Gattaz pas assez radical. Quelques mois plus tard à l’Hôtel
Crillon, il lance l’AFEP avec 23 de ses camarades patrons dont François
Dalle du groupe L’Oréal ou le banquier Jean-Marc Vernes. « Avec l’Afep, je veux recréer l’establishment mis à mal par les nationalisations, je souhaite redonner vigueur au capitalisme« [10],
déclare-t-il alors. Très vite les 24 patrons deviennent 70. Mais très
vite aussi le Parti Socialiste se ravise, le nouveau « establishment »
s’entendant finalement bien avec « l’ancien ».
Dès 1983, Ambroise Roux est reçu à
l’Elysée et dès 1986 Balladur (ancien pompidolien également) devient
ministre des Finances. Pour ces patrons, la traversée du désert n’aura
duré que quelques mois. L’AFEP devient dès lors et sans discontinuer le
lobby des grands patrons auprès des plus hauts dirigeants politiques.
Là où le CNPF reste empêtré dans ces histoires de fédérations internes et a toujours dû gérer l’opaque UIMM,
l’AFEP a le champ libre pour diffuser directement ses idées. Il suffit
seulement de ne pas s’encombrer de politique politicienne. Selon le
journal Le Monde (mars 1998), Ambroise Roux aurait eu le
malheur de plaider, lors d’une réunion, pour une alliance entre droite
traditionnelle et Front National (déclaration qu’il a toujours
démentie). Un tollé. Malgré qu’il ait déjà été membre de 57 conseils
d’administration, Ambroise est invité à choisir lui-même son successeur
(Didier Pineau-Valencienne[11]) et décède peu de temps après en 1999 à
77 ans. Il laisse derrière lui une officine réunissant les principaux
patrons français et ayant un accès direct pour ne pas dire permanent aux
plus hautes institutions.
Un club de grands patrons
Suivant les statuts, les nouveaux
entrants sont cooptés par le bureau de l’AFEP. Compte bien sûr la taille
de l’entreprise mais aussi la proximité avec les membres déjà présents
dans le club. La cotisation à ce cénacle discret se réunissant derrière
« une porte que ne distingue aucune plaque, au deuxième étage d’un immeuble sévère de la rue de la Boétie » est tenue secrète. Les Echos
avançaient en 2001 le montant de 50 000 euros par an[12]. Malgré ce
coût d’entrée, le club réunit très vite dans les années 2000 « toutes
les facettes du grand capitalisme tricolore. On rencontre parmi eux les
héritiers de solides fortunes familiales, comme Ernest-Antoine
Seillière (président de la CGIP en même temps que du Medef), Anne-Claire
Taittinger (Société du Louvre), Bruno Bich (Bic), Serge Dassault
(groupe Dassault) ou Patrick Ricard (Pernod Ricard). On y croise les
managers des poids lourds de la Bourse, tels Thierry Desmarest
(TotalFinaElf), Gérard Mestrallet (Suez), Jean-Pierre Rodier (Pechiney),
Michel Pébereau (BNP Paribas) et Daniel Bouton (Société Générale). Les
créateurs, parfois self-made-men… ».
L’AFEP reste avant tout un club de patrons et les participants sont tenus « d’être
présents en personne aux manifestations qui leur sont destinées. Une
réunion générale, d’une durée d’une heure et demie à deux heures, a lieu
toutes les quatre à six semaines en moyenne. (…) Les chefs d’entreprise
se rencontrent aussi, une ou deux fois par mois, pour des déjeuners ou
des dîners à l’occasion desquels ils s’entretiennent, en totale liberté,
avec membres du gouvernement, commissaires européens ou dirigeants
étrangers de haut rang ». Ainsi l’AFEP déclare dans ses deux
derniers rapports d’activité avoir organisé récemment des diners avec
François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Michel Sapin, François Fillon…
Mais c’est surtout dans son rapport à l’administration en charge des
Finances que ce groupe d’intérêt s’avère redoutable. Les salariés de
l’AFEP scrutent en permanence pour le compte de leurs employeurs ce qui
se joue du côté de Bercy et tentent de repérer le plus en amont possible
les projets de loi qui pourraient contrevenir aux affaires.
« On a Bercy au téléphone dix fois par jour »
On s’en explique du côté de l’AFEP :«
Nous sollicitons parfois l’administration pour avoir accès à un projet
de texte. Mais, en général, elle nous fait d’elle-même connaître ses
intentions. C’est notre intérêt commun, car cela permet de déminer très
tôt les conflits. Nos interlocuteurs sont aussi bien les ministres
eux-mêmes que d’humbles porte-plume dans les directions techniques (…).
[On a] Bercy au téléphone dix fois par jour »[13].
Les entreprises membres de l’AFEP sont
informées aussitôt des projets et peuvent se positionner avant même que
le premier brouillon ne soit transmis en haut lieu. La méthodologie est
assez structurée : « un groupe de travail ad hoc rassemblant des
spécialistes issus des entreprises les plus concernées par le projet
contribue à la confection d’un argumentaire. L’Afep met alors la
dernière main à un document, baptisé « trois colonnes », qui détaille le
projet initial de l’administration, présente en vis-à-vis les
contrepropositions émanant de l’association, et, enfin, justifie les
changements souhaités »[14]. Ces belles notes sont envoyées
aussitôt et les relais au sein de la haute administration sont
directement activés[15]. Dans les rares cas où l’AFEP ne serait pas
écoutée, il est toujours temps de transmettre les projets d’amendements
aux députés ou au rapporteur du projet de loi.
La force du lobbying de l’AFEP réside
dans sa capacité à faire connaître ses positions le plus en amont
possible de la formulation des politiques publiques mais aussi au plus
grand nombre d’élus nationaux ou européens. Car avec 5,5 millions
d’euros de budget et 29 salariés, l’officine a les moyens de suivre de
front plusieurs projets de règlement.
Ainsi, peu étonnant que l’AFEP mentionne
dans son rapport d’activité de 2013 son rôle sur le pacte de
responsabilité et le CICE : « S’agissant du crédit d’impôt pour la
compétitivité et l’emploi, l’Afep a insisté pour que le dispositif ne
soit pas fragilisé par une conditionnalité en matière d’investissements
et d’emplois dont la reprise est avant tout liée à un retour de la
croissance. L’Association a également insisté pour que le mode de
comptabilisation du crédit d’impôt et la fiscalité y afférente n’aient
d’incidence ni sur le résultat imposable, ni sur la participation des
salariés. »[16] Exit donc les fameuses « contreparties ».
Autre dossier en cours, l’AFEP dit
rester vigilante sur le dossier des retraites. Certes le gouvernement
socialiste prévoit de nous faire tous bosser pendant 43 annuités mais
cela n’est pas assez : « Présenté le 27 août par le Premier
ministre, le projet de loi « garantissant l’avenir et la justice du
système de retraites » retient le principe d’une poursuite de
l’allongement de la durée de cotisation à compter de 2020 pour atteindre
43 ans de cotisations en 2035. Hormis ce point, ce texte présente de
sérieuses lacunes qui doivent être relevées : (…) il repose
avant tout sur une hausse des prélèvements obligatoires (…), il crée des
dépenses nouvelles dont le coût, potentiellement élevé, devra être
supporté par les entreprises »[17].
Et puis il ne faudrait pas quand même que cette chasse aux exilés fiscaux finisse par créer des drames. L’AFEP s’est ainsi « attachée
à ce que l’indispensable lutte contre la fraude fiscale ne devienne pas
le prétexte d’un élargissement excessif des pouvoirs de
l’administration dans le cadre du contrôle fiscal traditionnel ».
Les secteurs de notre vie sociale où l’AFEP a ainsi entrepris de nous
pourrir la vie sont multiples. Citons pour dernier exemple celui des
délocalisations ou des fermetures brutales d’usine. Lors de la « transposition législative de l’accord sur la sécurisation de l’emploi »,
l’AFEP a veillé au maintien de diverses dispositions en matière de
licenciement économique dans la loi. Elle a fait en sorte que « le motif économique ne soit pas inclus dans le contrôle de l’administration » (ce qui permet de maintenir toutes les saloperies que rend possible la comptabilité créative) et deuxièmement que « le délit d’entrave » soit bien « supprimé
lorsque l’employeur engage une négociation sur un PSE, avec les
délégués syndicaux, en amont de l’information consultation officielle du
comité d’entreprise »[18].
Au programme pour les prochaines années. L’AFEP nous informe : « en
matière sociale, un travail sera à mener concernant les dépenses
d’assurance chômage en vue de la renégociation de la convention Unedic ». Tandis que « les dépenses de santé liées aux affections de longue durée » et les « dépenses de retraite » devront être réformées.
Un pied à Bruxelles
Ces mesures libérales sont aussi
promues au niveau européen. L’AFEP dispose d’un bureau à Bruxelles
depuis 1987. Ses lobbyistes y veillent notamment à « parachever le marché intérieur en supprimant les dernières barrières aux échanges et mieux appliquer les règles existantes » [19]. Ils font également en sorte que l’UE n’introduise pas « d’instrument
législatif contraignant en matière de recours collectifs, dont les
dérives dangereuses nuisent à la compétitivité des entreprises ».
En matière environnementale, ils veillent également à ce que l’on ne
s’enflamme pas trop pour les questions de pollution. Il s’agira bien sûr
de « fixer des objectifs atteignables à des coûts raisonnables en matière de qualité de l’air » et « éviter toute forme de taxation des secteurs couverts par ETS » et les émissions de gaz carbonique. Sans parler de son opposition historique « à la taxe sur les transactions financières ».
Et puis l’Europe, c’est aussi un peu là où se joue l’avenir du capitalisme hexagonal. Il s’agira donc bien de « maintenir
la pression sur la France pour qu’elle développe ses réformes
structurelles et réduise en priorité ses dépenses publiques »[20].
Du pain sur la planche pour les jeunes diplômés en EU affairs
et en lobbying qui ont encore quelques bouts de protection sociale à
détricoter de-ci delà… Ambroise Roux repose en paix : sa relève est
assurée.
Patrick N’Golin