Le chômage, un problème ? Pas pour tout le monde…
Les déclarations sur le chômage ne cessent
de fuser du côté du gouvernement comme du côté des instances patronales.
La situation serait « dramatique », le système d’indemnisation serait
au « bord du gouffre », il faudrait à tout prix trouver des solutions,
effectuer des « réformes ». Pourtant, si le chômage est un problème pour
ceux qui le subissent, il n’ en est en aucune manière un pour les
décideurs qui s’époumonent sur le sujet.
Le chômage : une variable libérale structurelle naturelle
Les mêmes qui hurlent au loup et voudraient faire
« baisser le chômage », « inverser sa courbe », suivent une politique
économique, dite néo-classique, théorisée depuis longtemps par Milton Friedman. Le père moderne du libéralisme et Nobel d’économie 1976 avait clairement exprimé le concept de chômage naturel,
sorte de punition pour les salariés refusant de subir le dumping
social, et la nécessité (selon lui) des Etats à laisser les entreprises
décider des salaires et des règles d’embauche ou de licenciement.
L’explication devient donc limpide : les entreprises se servent des
salariés pour compenser les périodes de baisse de production afin de
maintenir la rémunération des actionnaires. Puis, quand la machine
économique repart, elles réembauchent, ou pas.
Le
ministre de l’Economie et des Finances, Emanuel Macron. Moins
indemniser les chômeurs pour éviter de regarder la fraude sociale et
fiscale des entreprises ?
Les chômeurs n’étant pas indemnisés par des aides
publiques, ne coûtent rien à l’Etat. Chaque chômeur cotise à une caisse
lors de ses périodes de travail et c’est cette caisse qui lui reverse
son chômage. Le système paritaire n’est pas un problème pour les
entreprises, ni pour l’Etat. Au contraire : plus y a de chômeurs, plus
les entreprises peuvent comprimer les salaires, plus leurs rendements sont élevés. Sachant que chaque salarié paye de sa poche cette fameuse indemnisation.
Socialement, la puissance publique ne s’est jamais préoccupée du chômage de façon conséquente : de 1993 à 1998, son taux était exactement le même qu’aujourd’hui, plus de 10%.
Il a suffit d’une reprise de la croissance, comme celle 99 pour que le
chômage descende en dessous de 8% en 2001-2002, mécaniquement. Par
contre, quand le chômage augmente, les dividendes des entreprises versés
aux actionnaires explosent (Libération, le 19 août 2014) :
Champions du monde des hausses de dividendes au deuxième trimestre (période où se concentre le versement de 40% des dividendes mondiaux annuels) : le Japon (18,5%) et l’Europe (18,2%). Soit des économies qui ont connu, respectivement, 1,5% et 0,1% de croissance en 2013, dont une récession de 0,4% pour la seule zone euro. Mieux, parmi groupes les plus généreux en Europe, on trouve les entreprises espagnoles (+75% de hausse), dont le pays fut en récession de 1,2% l’année dernière. Dans le trio de tête européen, on trouve aussi et surtout la France… Les grands groupes hexagonaux ont ainsi augmenté leurs dividendes de 30,3% au deuxième trimestre sur un an, pour un total de 40,7 milliards de dollars. Un montant record sur le continent. Loin devant la première économie européenne, l’Allemagne (3,9% de hausse pour 33,7 milliards de dollars versés), ou encore le Royaume-Uni (+9,7%, 33,7 milliards). D’autant que les entreprises du CAC 40 avaient déjà augmenté de 4% les dividendes versés sur l’ensemble de l’année 2013.
Chasser les chômeurs ou les entreprises fraudeuses ?
Le plus paradoxal sur le système de chômage français, est
l’impossibilité pour tous ceux qui le commentent, éditorialistes,
politiques, représentants syndicaux patronaux, d’oser dire qu’il devrait
être en réalité bénéficiaire et n’a pas structurellement de problème de financement. Le rapport de la Cour des comptes de septembre dernier sur les fraudes aux cotisations sociales établit
de façon très claire cet état de fait : si les entreprises payaient ce
qu’elles doivent payer aux différentes caisses sociales, il y aurait les
milliards d’euros « manquants » dans les caisses. Lorsqu’Emmanuel
Macron parle des 4 milliards de déficit de l’UNEDIC, caisse qui ne le
concerne pas directement en tant que ministre, il devrait plutôt
regarder quels sont les moyens qu’il donne à ses services du fisc pour
collecter les cotisations sociales des entreprises.
A peine 5000 agents contrôleurs du fisc pour 3,4 millions
d’entreprises est pour ainsi dire, ridicule. 26.000 postes à la
Direction Générale des Finances Publiques (DGFiP) ont été supprimés
entre 2002 et aujourd’hui. Cherchez l’erreur. Les Allemands, pour un
nombre d’entreprises deux fois plus important qu’en France, ont tout de
même…3 fois plus d’agents contrôleurs. Si l’on ajoute les fraudes à la TVA, tels les Carroussels que l’Etat français continue de payer (32
milliards chaque année) sans ciller — alors que les Belges ont mis en
place des systèmes pour les contrer — la fraude des entreprises grimpe à
plus de 40 milliards d’euros. 60 milliards avec l’évasion fiscale. Sans
compter les estimations de plus de 300 milliards placés dans les
paradis fiscaux et soustraits à l’impôt pour la France seule.
Pour illustrer le propos, ce petit résumé d’un
parlementaire, Eric Bocquet (Parti Communiste) au sujet du dernier
rapport touchant à l’évasion et la fraude fiscale. 1000 milliards
d’euros manquent à l’Europe, et la collusion entre monde de la politique
et de la finance a été visiblement… démontré.
[Entretien] Rapport de la commission d'enquête... par Senat Camoufler les manques de l’Etat, continuer à avoir une grande indulgence avec les pratiques frauduleuses des entreprises, pour venir s’en prendre au final aux personnes ayant perdu leur travail afin de proposer de réduire les montants pour lesquels elles ont cotisé, est une inversion plutôt cocasse. Pour celui qui profite du système en place — et ne subit pas le chômage, en tout cas. Moins pour les autres. Emmanuel Macron devrait y réfléchir, lui qui vient du monde de la finance…