Pourquoi Valls joue avec nos peurs
C’est un hydre à deux têtes, la mâchoire d’un étau qui se referme inexorablement. La figure de la guerre au terrorisme et la figure du fasciste, montées en épingle jusqu’à l’écœurement pour effaroucher le « bon peuple ». Un décryptage de Benjamin KÖNIG pour l'Humanité Dimanche n°431.
La peur est partout, pour tous les salariés, les précaires, les
chômeurs, les dominés, qui doivent accepter sans broncher exploitation
et reculs sociaux au prétexte d’une « extrême-droite aux portes du
pouvoir », selon la formule de Manuel Valls. En échec, impopulaire
comme personnne avant lui, il ne reste à l’exécutif que la stratégie de
la peur. Peur pour tous les citoyens, qui devraient regarder leur voisin
comme un égorgeur potentiel. Et c’est la guerre, la guerre, toujours
recommencée. Guerre contre un « ennemi intérieur », dixit le premier
ministre, ces « grenades dégoupillées » – la formule est du premier
secrétaire socialiste, Jean-Christophe Cambadélis. Ca peut être notre
voisin de palier, notre collègue de travail. Bien évidemment, il ne se
trouvera personne pour remettre en cause la réalité d’un terrorisme
mondialisé, d’une abjection qui a coûté la vie à Hervé Gourdel. De la
même façon qu’il serait irresponsable de nier la probabilité d’un
attentat ou de toute autre action violente sur le territoire français ;
l’empêcher, c’est là le travail des services de la Direction générale
de la sécurité intérieure, voire du Renseignement intérieur, auxquels il
faut donner tous les moyens nécessaires, comme le rappelait le député
Front de gauche François Asensi à l’Assemblée nationale.
A cause d’un assassinat sanguinaire et barbare, c’est la Nation qui
serait en danger. « Le péril est mortel, notre sécurité nationale est
en jeu comme elle ne l’a jamais été ces dernières années », a claironné
devant les députés Manuel Valls, venu quérir l’aval du Parlement à
l’entrée en guerre de la France contre l’État islamique. Pourquoi créer
un tel climat de psychose, au point d’en appeler à cette fameuse « unité
nationale », comme l’avait déjà répété le Premier ministre dans son
discours de politique générale ? D’abord car les possédants ont un
impérieux besoin d’un environnement économique sécurisé, et donc d’un
contrôle social accru. Ainsi, dans un autre contexte, jamais un
gouvernement n’aurait pu faire passer une loi aussi liberticide que
celle votée la semaine dernière à l’Assemblée. Pas un seul député ne s’y
est opposé, tous tétanisés par les accusations de lâcheté qui auraient
fusé en cas de vote contre. Pourtant, encore une fois, nous cédons sur
nos principes démocratiques face à la peur. La présomption d’innocence
balayée, les droits fondamentaux remis en cause, à savoir la liberté de
circuler et la liberté d’expression. Un « Patriot Act » à la
française, comme le définit le PCF, du nom de ces lois d’exception
adoptées par les États-Unis dans la foulée du 11 septembre. Il s’agit du
même projet que préparent nos dirigeants, Manuel Valls en tête : une
société autoritaire, sécuritaire, guidée par les bas instincts de
l’effroi et de l’émotion, de la surveillance généralisée, du blocage
d’internet. L’arsenal juridique se met en place qui permet déjà une
répression selon les critères de l’État, et donc de son idéologie
dominante. Or, en d’autres temps, les résistants, Manouchian en tête, ou
Nelson Mandela ont eux aussi été qualifiés de « terroristes »...
Car ce piège de la peur fonctionne. Il a toujours fonctionné,
aujourd’hui comme il y a 100 ans. Le rôle de la presse, à cet égard,
demeure primordial. Les mêmes « grands journaux » qui affirmaient
voici 100 ans que les balles allemandes ne tuaient pas, rivalisent de
gros titres sur la « France en guerre » et créent une incroyable
psychose collective. On voit par exemple le branle-bas de combat car
trois djihadistes, « menaçant la sécurité nationale », ont été perdus
dans la nature à leur retour de Syrie. Sans nier leur fanatisme, comment
expliquer cet emballement pour des individus qui ont du sonner trois
fois à l’interphone de la gendarmerie du Caylar, dans l’Hérault, pour
pouvoir enfin « être entendus » ?
Pourtant, plus que la barbarie elle-même, c’est l’instrumentalisation
de la peur qu’elle engendre qui conduit à l’abîme. Les pyromanes ne
cessent d’attiser les flammes des divisions de la société française.
« La France est en guerre contre la barbarie », écrit Yves Thréard,
éditorialiste fanatisé du « Figaro », parti en croisade contre ces
terroristes pour qui « chacun de nous est une cible potentielle,
partout, à tout instant ».
« Le terrorisme nous oblige à nous conduire comme des barbares, à
violer toute la législation française », ose affirmer le soi-disant
intellectuel Pascal Bruckner, dont les élucubrations le conduisent à
prédire que « le jour n’est pas loin où on décapitera des Français à
Limoges, à Paris ». Avant d’exiger, comme tant d’autres, que tous les
musulmans de France prennent leurs distances avec ce genre d’acte. Le
musulman : voilà l’ennemi intérieur, le péril immédiat.
Nordine Nabili, président du Bondy Blog, estime que cette injonction
« présuppose que les musulmans de France ne seraient pas plus choqués
que cela ». Les racines de ce mal sont profondes : depuis combien
d’années entend-on parler des « musulmans modérés », cette expression
qui induirait qu’au fond, fanatisme et islam font bon ménage ?
Demande-t-on aux chrétiens de dénoncer les crimes pédophiles du clergé catholique ?
Cela révèle surtout une société française toute entière renvoyée à
l’essence des individus. Il n’y a plus de citoyens, de travailleurs, de
Français ou d’immigrés unis par la lutte d’émancipation, il n’y a que
des catégories, des communautés, des appartenances de groupe, en un mot
une société où tout individu est défini par son identité, son
appartenance. Tel est précisément le but de cette instrumentalisation.
Balayer la question sociale au profit d’une question ethnique et
religieuse. Les manifestations pour la paix à Gaza ont vite été
qualifiées de « pro-israéliennes » ou « pro-palestiniennes », comme
s’il était impossible d’être pour la paix en Palestine et en Israël.
Ce sont ces divisions, minutieusement orchestrées, et mises en
musique par le petit général de Matignon et son bataillon
gouvernemental, qui le conduise à jouer avec le feu du Front national et
à mener une guerre impitoyable aux pauvres et aux salariés. Les
grévistes sont « irresponsables », les chômeurs fainéants et assistés,
les ministres récalcitrants virés, les députés menacés d’une
dissolution qui « ferait le jeu du FN et d’une Marine Le Pen aux portes
du pouvoir ». Tout est bon pour faire marcher la France au fouet, la
convertir de gré ou de force à la guerre sauvage et mondialisée du
capitalisme financier, et faire accepter une domination économique et
sociale toujours plus violente. Faut-il rappeler l’adjectif dont
François Hollande et Manuel Valls ont affublé le gouvernement, à
l’occasion du coup de force de début septembre ? Un gouvernement « de
combat ». Quel beau projet de société.
Ces mots font tristement écho à ceux de Jaurès :
« Partout, dans la France abaissée, dans la République désemparée,
c’est une marée lourde et visqueuse de réaction qui monte dans les cœurs
et les cerveaux. Un peuple ainsi affolé (…) ne comprend même plus que
le progrès est la condition de l’ordre. Il se méfie de la justice et de
la liberté comme d’un piège, de l’idéal comme d’une duperie. »
Source : Humanité Dimanche, n°431