Interview accordée par Vladimir Poutine au quotidien serbe Politika le 15/10/2014.
Pas pour boire ses propos, mais pour comprendre le point de vue russe, et exercer notre esprit critique et de réflexion…
1/ Vous vous rendez à Belgrade pour participer aux
célébrations du 70e anniversaire de sa libération des occupants nazis.
Dans quoi réside l’importance de telles commémorations à l’heure
actuelle ?
Il y a 70 ans nos peuples ont écrasé ensemble l’idéologie criminelle misanthrope qui menaçait l’existence de la civilisation.
Malheureusement le « vaccin » contre le virus nazi
développé lors du tribunal de Nuremberg est en train de perdre de son
efficacité dans certains Etats européens. Les manifestations ouvertes de
néo-nazisme devenues habituelles en Lettonie et dans d’autres pays
baltes en constituent un exemple flagrant. En ce sens, une préoccupation
particulière est suscitée par la situation en Ukraine où un coup d’Etat
anticonstitutionnel a été perpétré en février dernier et dont les
nationalistes et d’autres groupes radicaux ont été la force motrice.
Aujourd’hui il est de notre devoir commun de faire face à
la héroïsation du nazisme. De résister avec fermeté aux tentatives de
révision des résultats de la Seconde guerre mondiale. De lutter avec
esprit de suite contre toute forme et manifestation du racisme, de la
xénophobie, du nationalisme agressif et du chauvinisme.
2/ Qu’avons-nous réussi à atteindre au cours de ces
20 dernières années et quelles sont vos attentes eu égard à la
dynamique de la coopération russo-serbe ?
Pour l’heure les relations russo-serbes connaissent un
essor. En 2013 le chiffre d’affaires de nos échanges a augmenté de 15 %
pour atteindre 1,97 milliard de dollars et au premier semestre 2014 il a
augmenté de 16,5 % jusqu’à 1,2 milliard de dollars. Nous escomptons un
taux de 2 milliards de dollars à la fin de l’année.
Le montant total des investissements russes en Serbie a
surpassé 3 milliards de dollars. Le gros de cette somme a été investi
dans la branche énergétique ayant une importance stratégique. La mise en
oeuvre du projet South Stream doit rapporter à la Serbie plus de 2
milliards d’euros de nouveaux investissements et renforcer notablement
sa sécurité énergétique.
3/ Beaucoup a été dit à propos des réductions
possibles des fournitures du gaz russe vers l’Europe à cause de la dette
ukrainienne. Quel est l’avenir du projet South Stream dont la
réalisation intéresse la Serbie ?
En tout premier lieu je tiens à souligner que la Russie
honore entièrement ses engagements relatifs aux fournitures de gaz aux
consommateurs européens.
Depuis les années 2000 nous sommes parvenus avec nos
partenaires européens à réaliser plusieurs projets importants, Nord
Stream compris, qui permettent de minimiser les risques liés au transit
et d’assurer un approvisionnement ininterrompu des pays européens en
gaz. Ces derniers mois Gazprom augmente à des rythmes accélérés les
reserves de gaz dans les dépôts souterrains européens. Ces mesures
visent à empêcher des perturbations du transit et à assurer les
meilleures conditions pour surmonter la période de consommation de
pointe en hiver.
Il va de soi que nous tenons compte des risques liés aux
phénomènes de crise en Ukraine. Nous nous sommes vus obligés d’arrêter
les livraisons dans ce pays en juin dernier car les autorités de Kiev
avaient refusé de payer pour le gaz déjà reçu. A la fin de l’été et au
début de l’automne une série de consultations trilatérales intenses a eu
lieu entre la Russie, l’UE et l’Ukraine portant sur les dénouements
mutuellement acceptables concernant le remboursement de la dette
ukrainienne pour le gaz, la reprise des livraisons à l’Ukraine et le
transit stable des hydrocarbures vers l’Europe. Nous sommes prêts à
poursuivre les négociations constructives sur ces thèmes.
Il est évident que le problème de transit par le
territoire ukrainien persiste. Une des solutions évidentes réside dans
la diversification des itinéraires d’acheminement des fournitures. A cet
effet, nous espérons que la Commission européenne va enfin régler la
question sur l’utilisation à pleine puissance du gazoduc OPAL.
En outre il est nécessaire de débloquer la situation avec
South Stream. Nous sommes convaincus que ce projet apportera une
contribution sensible à la sécurité énergétique complexe de l’Europe.
Alors tous seront gagnants : aussi bien la Russie que les consommateurs
européens, la Serbie comprise.
(Lire ici sur ce projet)
4/ Quel est, à votre avis, l’objectif des
sanctions économiques de l’UE et des Etats-Unis contre la Russie ? Dans
quelle mesure peuvent-elles nuire à la Russie ?
Nos partenaires doivent prendre nettement conscience que
les tentatives pour exercer la pression sur la Russie par le biais des
mesures restrictives illégitimes unilatérales ne rapprochent pas le
règlement et ne font que compliquer le dialogue. De quelle volonté de
désescalade en Ukraine peut-il être question si les décisions sur de
nouveaux paquets de sanctions sont introduites quasi simultanément avec
l’adoption des accords faisant avancer le processus de paix ? S’il
s’agit de vouloir isoler notre pays, cet objectif est absolument absurde
et illusoire. Il est clair que c’est impossible bien qu’un préjudice
non négligeable puisse être bien sûr causé à la santé économique de
l’Europe et du reste du monde.
Pour ce qui est de la durée d’action des mesures
restrictives, cela dépend également des Etats-Unis et de l’Union
européenne. Il est évident qu’une baisse de la confiance mutuelle ne
peut pas ne pas exercer un impact négatif aussi bien sur le climat des
affaires internationales dans leur ensemble que sur l’activité des
sociétés américaines et européennes en Russiepour lesquelles il sera
difficile de réparer le préjudice réputationnel.
6/ Comment voyez-vous l’avenir des relations
russo-ukrainienns ? Un partenariat stratégique sera-t-il rétabli entre
les Etats-Unis et la Russie ou bien dans l’avenir les relations seront
organisées autrement ?
Pour la Russie les relations avec l’Ukraine ont toujours
joué et continueront de jouer un rôle très important. Nos peuples sont
indestructiblement liés avec les racines spirituelles, culturelles et
civilisationnelles communes.
L’étape actuelle des relations russo-ukrainiennes a beau
être compliquée, mais nous sommes intéressés dans une coopération
progressive, égale en droits et mutuellement avantageuse avec les
partenaires ukrainiens.
Une possibilité réelle apparaît aujourd’hui d’arrêter la
confrontation armée qui est, de fait, une guerre civile. Il est
nécessaire d’engager le plus vite possible un dialogue pan-ukrainien
réel avec la participation des représentants de toutes les régions et de
toutes les forces politiques. Cette approche a été fixée dans la
déclaration de Genève du 17 avril. Ce dialogue national doit donner lieu
à une discussion détaillée de l’organisation constitutionnelle et de
l’avenir du pays dans lequel tous les citoyens de l’Ukraine sans
exception puissent vivre confortablement et en sécurité.
En ce qui concerne les perspectives des liens
russo-américains, nous avons toujours aspiré à avoir des relations de
partenariat ouvertes avec les Etats-Unis.
Il ne reste qu’à déplorer ce qui se passe depuis le début
de cette année. Washington a activement soutenu Maïdan et quand ses
créatures à Kiev ont plongé le pays dans une guerre civile il s’est mis à
accuser la Russie d’avoir provoqué la crise.
Maintenant le président Barack Obama du haut de la tribune
de l’Assemblée générale de l’ONU cite « l’agression russe en Europe »
parmi trois principales menaces à l’humanité à côté de la fièvre
mortelle Ebola et le groupe terroriste Etat islamique. Vu les
restrictions imposées à des secteurs entiers de notre économie, il est
difficile de qualifier cette approche autrement que d’hostile.
Les Etats-Unis sont allés jusqu’à faire des déclarations
tapageuses sur la suspension de notre coopération dans l’exploration de
l’espace et dans l’énergie atomique. Ils ont gelé l’activité de la
commission présidentielle russo-américaine créée en 2009 et comprenant
21 groupes de travail qui s’occupaient, entre autres, de la lutte contre
le terrorisme et le trafic de drogue.
Nous espérons que les partenaires prendront
conscience du caractère insensé des tentatives de chantage à l’égard de
la Russie et qu’ils se souviendront de quoi la discorde entre les
grandes puissances nucléaires est lourde pour la stabilité stratégique.
Pour notre part, nous sommes prêts à développer la coopération
constructive basée sur les principes d’égalité en droits et de prise en
considération réelle des intérêts réciproques.Source : La Voix de la Russie