Cette expérience vous immergera dans le monde de Winston Smith,
agent du « ministère de la vérité » cherchant à défier les mensonges du
pouvoir pour parvenir à reprendre le contrôle de son existence et à se
(re)connaître enfin lui-même.
L’équipe du spectacle a développé un véritable univers en ligne
qui donne une très bonne idée de l’atmosphère de la pièce, donnant
cette impression singulière d’assister à la projection du film
« vivant » d’un avenir qui nous échappe aussi longtemps que
nous choisissons d’en demeurer les spectateurs impuissants.
Cette adaptation nous donne
l’opportunité de revenir sur l’actualité de l’oeuvre d’Orwell, en nous
appuyant sur ce texte magistral tel que le spectacle nous le fait
redécouvrir et nous le laisse entendre.
Dans les soubresauts provoqués par la
révélation de la surveillance généralisée de nos moindres faits et
gestes par la National Security Agency des Etats-Unis, Barack Obama
s’était fendu d’une référence pour le moins cynique au livre 1984 de
George Orwell: «En général, on peut se plaindre de Big Brother et du
potentiel de grave danger que ce programme représente, mais, quand vous
regardez les détails, je pense que l’on a trouvé le bon équilibre» avait-il déclaré, dopant malgré lui les ventes du livre dans la foulée. La récente Loi Cazeneuve faisant de tous les internautes Français de présumés terroristes
vient renforcer l’actualité de cette réflexion. Si l’on regarde les
détails comme le suggère Obama, on s’apercevra peut-être au contraire
que le modèle de société vers lequel un tel « programme » nous fait
courir rejoint en des points troublants la description du monde aliéné
que donnait George Orwell en 1948. «La guerre c’est la paix. La liberté
c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force ». Ainsi l’auteur
Britannique définissait-il les grandes lignes de la propagande politique
assénée aux habitants d’Océania, le pays fictif dans lequel se situe
l’intrigue du roman. Un «idéal» de société qui n’est pas sans rappeler
la force avec laquelle nous est constamment vendue l’idée que la guerre
perpétuelle contre le «terrorisme» serait le seul et unique moyen de
préserver la paix.
Orwell est très
clair à ce sujet: «Le mot « guerre », lui-même, est devenu erroné. Il
serait probablement plus exact de dire qu’en devenant continue, la
guerre a cessé d’exister. […] Une paix qui serait vraiment permanente
serait exactement comme une guerre permanente. [C’est] la signification
profonde du slogan du parti: La guerre, c’est la Paix », écrit-il.
Dans une telle
perspective, Orwell décrit de manière précise comment l’idée d’un état
de « crise » permanent permet de garantir la soumission des classes
inférieures: «Un état général de pénurie accroît […] l’importance des
petits privilèges et magnifie la distinction entre un groupe et un
autre», distinction qui facilite les divisions.
A de nombreuses reprises dans le récit,
Winston a la réflexion suivante: « Je comprends comment, je ne comprends
pas pourquoi ». Dans une époque où nous sommes à la fois, en
permanence, surinformés et désinformés, où nous ne savons plus que
croire ni qui écouter, nous ressentons bien souvent un sentiment
semblable à celui du héros d’Orwell. Nous disposons instantanément des
analyses les plus poussées sur des évènements se déroulant à l’autre
bout du monde. Nous avons tous les éléments nécessaires à savoir
« comment ». Néanmoins, malgré toute notre science, nous demeurons
incapables de répondre à la question « pourquoi ». Orwell y répond à sa
manière, en donnant l’explication suivante qui, si elle peut sembler
décevante, permet de nous armer de lucidité face à la nature réelle du
pouvoir: « Le pouvoir n’est pas un moyen, il est une fin. On n’établit
pas une dictature pour sauvegarder une révolution. On fait une
révolution pour établir une dictature. La persécution a pour objet la
persécution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet
le pouvoir ».
Orwell précise qu’une société
hiérarchisée n’est possible « que sur la base de la pauvreté et de
l’ignorance ». Le meilleur moyen de combattre une oligarchie quelle
qu’elle soit est donc de nous armer par les moyens du savoir et de
partir en quête d’une véritable richesse: celle de l’esprit. Rappelons à
ce titre qu’Orwell mène une véritable réflexion dans 1984 (souvent
passée sous silence), sur le fait que la forme de coercition politique
contre laquelle il nous met en garde a effacé jusqu’à l’idée même de
Dieu.
Les dirigeants d’Oceania ont d’ailleurs
compris que pour gouverner les esprits, ils devaient commencer par
s’arroger le monopole de la culture et de l’histoire, afin de priver les
individus de mobiliser toutes les références politiques qui pourraient
les mener à développer l’idée d’une société alternative: « Coupé
de tout contact avec le monde extérieur et avec le passé, le citoyen
d’Océania est comme un homme des espaces interstellaires qui n’a aucun
moyen de savoir quelle direction monte et laquelle descend ».
Les opérateurs d’un tel régime ont
compris que le combat pour la domination politique est avant tout un
combat pour la domination du langage par lequel s’exprime la
transmission du patrimoine culturel, spirituel et historique. Tous les
mots qui sont considérés comme inutiles sont progressivement supprimés
pour être remplacés par les termes utiles de la « Novlangue ». Le
langage disparaît et l’histoire est falsifiée, selon le dogme suprême du
régime: « Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le
présent contrôle le passé ».
A ceux qui voudraient prolonger le
plaisir en se plongeant dans des oeuvres d’Orwell moins connues
concernant d’autres combats, nous ne pouvons que recommander la lecture
des ouvrages que lui consacre la collection « bancs d’essais » chez la maison d’éditions Agone, qui a pris le parti de rééditer ses textes, qu’elle juge mal compris en France. Elle a donc pris le parti de traduire et d’éditer ses écrits politiques. Vous découvrirez qu’Orwell fut très impliqué dans la critique des dérives de « la gauche » de son époque.
Une critique d’autant plus forte qu’Orwell se revendiquait lui-même du
socialisme à sa manière, en invitant chacun à faire appel à la décence commune
qu’il jugeait propre aux classes ouvrières, contre les dérives
outrancières et les abus de son époque, qui n’étaient que les ferments
de ceux contre lesquels nous avons à lutter aujourd’hui.
Galil Agar