mercredi 10 décembre 2014

Aux sources de l’impérialisme américain ? (3) (News360)

décembre 2nd, 2014 | by Nicolas K
Aux sources de l’impérialisme américain ? (3)
Le républicain William McKinley, président des États-Unis d’Amérique au moment de la Guerre hispano-américaine
Cet article est le troisième volet d’un dossier entamé le 24 novembre et poursuivi le 26 novembre.
La seconde moitié du XIXe siècle est caractérisée par une nouvelle ruée vers les terres supposément vierges qui se trouvent au-delà des frontières européennes. C’est l’époque de la « seconde colonisation », qui touche pour l’essentiel l’Afrique et l’Asie. Cette colonisation doit permettre aux grands industriels et oligarques français, britanniques ou, dans une moindre mesure, allemands, d’exporter leur surplus de production et de s’accaparer des richesses minières ou agricoles à moindre prix. En 1884, la Conférence de Berlin évite un conflit majeur entre puissances d’Europe occidentale en réglant la question du partage de l’Afrique. De son côté, la Chine est victime, dans ces décennies qui clôturent le siècle, de la politique des « concessions », à laquelle participent presque tous les pays européens (France, Royaume-Uni, Allemagne, Russie, Portugal) et extra-européens les plus avancés (États-Unis d’Amérique, Japon). Toutes les frictions ne peuvent être résolues par la diplomatie et certains épisodes plus ou moins célèbres (l’affaire de Fachoda entre la France et le Royaume-Uni, les tensions autour du port mozambicain de Kionga entre le Portugal et l’Allemagne, etc.) manquent de dégénérer en une guerre d’importance. Un peu moins de dix ans après la Guerre hispano-américaine, en 1906, la Conférence d’Algésiras marque l’un des derniers grands moments de la diplomatie coloniale européenne. Or, les États-Unis, s’ils aiguisent leur appétit en ce siècle crucial, sont une nation jeune qui n’a guère participé au partage du « gâteau » mondial. La fin des « empires atlantiques », représentés par l’Espagne et le Portugal, donne l’occasion à Washington de s’affirmer dans sa nouvelle sphère d’influence, l’Amérique septentrionale et centrale. C’est particulièrement le monde caribéen qui retient son attention et c’est avec l’arsenal idéologique de la célèbre doctrine Monroe que le pouvoir américain va s’attaquer à cet espace fondamental. Formulée par le président républicain James Monroe (1817-1825), cette doctrine, souvent résumée par l’expression « L’Amérique aux Américains », marque déjà un pas dans l’impérialisme des États-Unis. Elle suppose en effet que ces derniers considèrent l’ensemble du continent américain comme leur chasse gardée. Aucune colonie, aucune ingérence, aucune pression de la part des Européens n’y sera tolérée et, en échange, Washington promet de ne pas intervenir dans les affaires européennes. On sait aujourd’hui quelle partie du « contrat » n’a pas été respectée…
L’Espagne, de son côté, maintient tant bien que mal sa présence dans un monde américain qui a signifié et continue de signifier pour elle une part essentielle de son histoire. C’est le sens même de sa projection internationale en tant que nation qui est en jeu. Dépossédée de la plupart de ses colonies continentales au début du XIXe siècle, elle a pu récupérer la Floride, brièvement perdue après la Guerre de Sept Ans, en 1783. Elle doit toutefois la céder, par manque de moyens, à Washington, qui la lui rachète en 1819. C’est ce que prévoit le traité conclu entre John Quincy Adams, alors secrétaire d’État de James Monroe, et Luis de Onís, représentant du roi Ferdinand VII (1808-1833). Par la suite, conscients du potentiel économique et géostratégique de la zone, plusieurs présidents américains vont proposer à Madrid un rachat de ses dernières colonies caribéennes, notamment John Quincy Adams (1825-1829), James Buchanan (1857-1861) et Ulysses S. Grant (1869-1877). Sous le mandat de ce dernier, l’arrestation d’un navire américain de contrebande avec Cuba, le Virginius, par une corvette espagnole, le Tornado, provoque presqu’un conflit entre les deux pays. L’Espagne ne peut accepter aucune offre concernant Porto Rico et encore moins concernant Cuba. La plus grande des îles des Antilles est le territoire le plus dynamique économiquement parlant de la Couronne espagnole et le port de La Havane est, de loin, la principale interface d’import-export du pays, plus encore que celui de Barcelone. La première ligne de chemin de fer espagnole n’est d’ailleurs pas construite en métropole mais à Cuba, entre La Havane et Güines, en 1837. Il faut attendre 1838 pour que soit utilisable la première ligne péninsulaire, entre Barcelone et Mataró, et l’année 1851 pour que la capitale soit dotée d’une ligne menant à Aranjuez. Le commerce très lucratif de la canne à sucre et de ses dérivés enrichit la bourgeoisie cubaine, tandis que deux lois, l’une sur les relations commerciales avec les Antilles (1882), l’autre sur les tarifs douaniers (1891), permet au textile catalan de profiter du régime colonial en ayant l’exclusivité du marché cubain. Au-delà des questions économiques, les Gouvernements espagnols successifs ne peuvent accepter une vente des dernières colonies, à une époque où la puissance et le prestige d’un pays se mesurent aussi à l’extension de son empire ultramarin. Alors que la France et le Royaume-Uni se partagent largement l’Afrique et l’Asie, que même l’Allemagne mène à bien ses prétentions territoriales, Madrid voit d’un très mauvais œil toute idée de se séparer de ces lambeaux d’empire.

The Call
Le journal américain The Call, dans une édition d’avril 1898, rapporte la déclaration de guerre du Congrès américain à l’Espagne
Pour parvenir à leurs fins, les États-Unis vont adopter une stratégie qu’ils répèteront en de nombreuses occasions et qu’il est donc pertinent d’analyser ici. Ils opèrent en premier lieu une captation économique de leurs proies. Le capitalisme américain devient ainsi de plus en plus présent à Cuba grâce au dynamisme économique et démographique dont fait preuve l’Union. À tel point que la Floride est, dès la décennie 1870, la première destination des navires marchands cubains, loin devant l’Espagne. La bourgeoisie sucrière profite largement de cet état de fait pour se rapprocher des intérêts américains tout en continuant à faire pression sur l’Espagne pour que cette dernière n’abolisse pas l’esclavage, qui a encore cours sur place. De fait, si Madrid ne pratiquait guère la traite négrière et avait mis fin au système esclavagiste en métropole avec une loi de 1837, le Gouvernement espagnol continuait de pratiquer ce système économique à Porto Rico et à Cuba. Il n’y est mis fin qu’en 1873 dans le premier cas et en 1880 dans le second, ce qui ne manque pas d’ajouter des griefs à ceux que nourrissent déjà les élites économiques insulaires. Tout comme ce qui s’était passé au début du siècle, avec des figures comme Simón Bolívar ou José de San Martín, ce sont avant tout les classes aisées, éduquées et largement hispanisées qui dirigent le front indépendantiste.
Car le problème réside bien là : c’est la volonté d’indépendance constatée à Cuba et aux Philippines (mais pas à Porto Rico, où seul un soulèvement s’est déroulé en 1868, sans suite probante) qui donne à Washington le prétexte pour intervenir. Profitant des troubles consécutifs à la révolution de septembre 1868, les séparatistes cubains, menés par Carlos Manuel de Céspedes, tentent une première fois leur chance lors de la Guerre de Dix Ans (1868-1878). Cette dernière aboutit à la Paix de Zanjón, qui consacre la victoire des troupes loyalistes d’Arsenio Martínez-Campos. Elle offre, en échange du pouvoir incontestable de l’Espagne, un certain nombre de libertés, bien que limitées (liberté de la presse tant que cette dernière n’attaque pas la métropole, liberté d’association et de formation de partis politiques qui ne promeuvent pas l’indépendantisme, etc.) De leur côté, les Philippines ont vu l’apparition à la fin du XIXe siècle d’un mouvement indépendantiste, le Katipunan, fondé par Andrés Bonifacio, qui fait suite à la Ligue philippine, organisation fondée par le grand héros de l’indépendance de l’archipel, José Rizal.
Entre 1879 et 1880, un nouveau conflit, nommé Petite Guerre, a lieu entre les séparatistes cubains et la métropole mais échoue une fois de plus pour les premiers. Or, un homme nommé José Martí, exilé en métropole depuis 1871 pour ses activités indépendantistes, fonde en 1892 le Parti révolutionnaire cubain, qui s’inscrit dans la droite ligne des partis nationalistes libéraux de son époque. Le « Cri d’Orient », du nom de l’une des provinces cubaines de l’époque, relance le conflit entre La Havane et Madrid en 1895. À Porto Rico, la Charte d’Autonomie de 1897 permet de calmer la situation, même si elle n’est pas respectée bien longtemps. L’oligarchie capitaliste américaine constate le désordre et les révoltes permanentes contre l’autorité espagnole dans les Caraïbes et aux Philippines. Si cet état fort peu pacifique lui fait craindre une dégradation de ses affaires, elle espère aussi que ces conflits à répétition décideront enfin le président à agir. La pression des milieux d’affaires sur le monde politique est ainsi considérable, ce qui sera une autre constante de toutes les guerres impérialistes menées par Washington au cours de son histoire. Cependant, ces milieux financiers et industriels n’auraient rien pu faire sans une opinion publique chauffée à blanc par la grande presse de l’époque. Deux rédacteurs et magnats très influents, Joseph Pulitzer et William Randolph Hearst, sont ainsi à la manœuvre pour agiter les consciences avec force récits qui ne s’embarrassent pas de vraisemblance, d’objectivité ou de mesure. Les insurgés cubains ou philippins représentent ainsi le Bien absolu – ce qui n’est pas sans rappeler d’autres épisodes bien plus récents de l’histoire espagnole. Ils sont des exemples d’abnégation, de courage, de liberté et de justice. De son côté, la vieille Espagne monarchique représente le Mal absolu – un rôle qu’elle a très souvent endossé au fil des siècles. La grande presse américaine de l’époque, outre qu’elle aligne des mensonges éhontés et les pires contre-vérités, reprend à son compte tout un corpus plus ou moins homogène qui s’est constitué au XVIe siècle en Europe : la légende noire de l’Espagne.

The Examiner
Le quotidien américain The Examiner rappelle l’un des plus célèbres épisodes de la Guerre hispano-américaine en présentant les agissements de l’Espagne comme « lâches » et « cruels »

Si le concept de « légende noire » n’est formalisé qu’en 1917, avec un ouvrage fondateur du journaliste espagnol Julián Juderías, la réalité qu’il désigne est très ancienne – elle a aujourd’hui plus de quatre siècles d’existence. Il s’agit de tout un ensemble de récits grossiers, exagérés, faisant feu de tout bois, qui se sont constitués avec le temps en France, en Italie, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni puis en Allemagne et dans les pays scandinaves. Leur diversité est certaine mais ils ont tous un point commun : dépeindre l’Espagne comme le pire des pays. Dès lors, tout adversaire de Madrid, quel qu’il soit et quelles que soient ses motivations et ses idées, devient nécessairement légitime, puisque l’Espagne est elle, nécessairement, illégitime. Cette conclusion logique, qui séduit encore très largement aujourd’hui dans les rangs de nombreux Européens et Occidentaux (sans compter, évidemment, les ressortissants des anciennes colonies espagnoles), se fonde sur une interprétation partielle, partiale et souvent ordurière de l’histoire espagnole. Les journaux américains se saisissent de tous les éléments remarquablement analysés par un hispaniste français, Joseph Pérez :
l’Espagne est, par nature, un pays dictatorial, autoritaire, où la démocratie n’est qu’un idéal bien lointain (et encore, uniquement pour les quelques minorités qui le défendent) et où le pouvoir n’admet aucune contestation ;
l’Espagne est, par nature, un pays violent, cruel et intolérant, qui ne supporte aucune opposition extérieure et qui l’a maintes fois prouvé en massacrant sans pitié les indigènes d’Amérique, les révoltés flamands, etc. ;
l’Espagne est, par nature, un pays sans honneur, impitoyable et un ennemi acharné auquel il est inutile de faire entendre raison autrement que par la force des armes ;
l’Espagne est, par nature, un pays arriéré, archaïque, mené à la baguette par un pouvoir politique intransigeant et une Église catholique obscurantiste et agressive, dont le meilleur symbole serait le Tribunal de l’Inquisition, qui a mené au bûcher les relaps et les protestants ;
l’Espagne est, par nature, le pays de l’anti-culture, où la population, peu éduquée, est abêtie par des élites qui n’en sont guère et ne peut se délecter que de « spectacles barbares » comme la corrida ;
l’Espagne est, par nature et en un mot, le pays de la barbarie, celui qui s’oppose à la civilisation, l’ennemi des peuples civilisés.
Les États-Unis ne sont évidemment pas les seuls à dresser ce portrait outrancier, insultant et largement mensonger. À la même époque, un premier ministre britannique, Robert Arthur Talbot Gascoyne-Cecil, marquis de Salisbury, évoque volontiers l’Espagne comme une dying nation, une nation moribonde qui doit faire place aux jeunes pays dynamiques protestants et anglo-saxons. En France, il est coutume de dire, surtout parmi les élites culturelles, que l’Afrique commence aux Pyrénées, à tel point que cette idée devient un stéréotype. Toutefois, la presse américaine pousse la caricature jusqu’à l’excès de façon à convaincre les citoyens que les termes « Espagne » et « diable » sont strictement synonymes. Washington aura recours aux médias, à partir de 1898, de façon systématique pour convaincre sa population mais aussi les pays occidentaux du bien-fondé des « guerres justes » que mènera l’armée américaine. Par opposition à l’Espagne, les Etats-Unis, pays de la prospérité, des capitaines d’industrie blancs, anglo-saxons et protestants, de la culture – en d’autres termes, de la civilisation – ne peuvent que se mettre à la tête de la lutte contre l’Infâme. L’objectif est de convaincre le président de l’époque, le républicain William McKinley (1897-1901), d’entrer en guerre contre Madrid, ce qu’il se refuse d’abord à faire, privilégiant les voies diplomatiques plutôt que le recours guerrier. Pourtant, les ambitions américaines dans les Caraïbes et le Pacifique sont déjà très claires et il faut peu de choses pour que prenne l’étincelle finale.

Affiche
« Prospérité à l’intérieur, prestige à l’extérieur – Commerce, civilisation » : voilà le programme très alléchant que présente cette affiche à la gloire de William McKinley – Les États-Unis ont l’apanage de la civilisation et, par contraste, leurs ennemis (en l’occurrence, les Espagnols) représentent la barbarie
Nicolas KLEIN – News360x