décembre 2nd, 2014 | by Nicolas K
Le républicain William McKinley, président des États-Unis d’Amérique au moment de la Guerre hispano-américaine
Cet article est le troisième volet d’un dossier entamé le 24 novembre et poursuivi le 26 novembre.
La seconde moitié du XIXe siècle est caractérisée par une
nouvelle ruée vers les terres supposément vierges qui se trouvent
au-delà des frontières européennes. C’est l’époque de la « seconde
colonisation », qui touche pour l’essentiel l’Afrique et l’Asie. Cette
colonisation doit permettre aux grands industriels et oligarques
français, britanniques ou, dans une moindre mesure, allemands,
d’exporter leur surplus de production et de s’accaparer des richesses
minières ou agricoles à moindre prix. En 1884, la Conférence de
Berlin évite un conflit majeur entre puissances d’Europe occidentale en
réglant la question du partage de l’Afrique. De son côté, la Chine est
victime, dans ces décennies qui clôturent le siècle, de la politique des
« concessions », à laquelle participent presque tous les pays européens
(France, Royaume-Uni, Allemagne, Russie, Portugal) et extra-européens
les plus avancés (États-Unis d’Amérique, Japon). Toutes les frictions ne
peuvent être résolues par la diplomatie et certains épisodes plus ou
moins célèbres (l’affaire de Fachoda entre la France et le Royaume-Uni,
les tensions autour du port mozambicain de Kionga entre le Portugal et
l’Allemagne, etc.) manquent de dégénérer en une guerre d’importance. Un
peu moins de dix ans après la Guerre hispano-américaine, en 1906, la
Conférence d’Algésiras marque l’un des derniers grands moments de la
diplomatie coloniale européenne. Or, les États-Unis, s’ils aiguisent
leur appétit en ce siècle crucial, sont une nation jeune qui n’a guère
participé au partage du « gâteau » mondial. La fin des « empires
atlantiques », représentés par l’Espagne et le Portugal, donne
l’occasion à Washington de s’affirmer dans sa nouvelle sphère
d’influence, l’Amérique septentrionale et centrale. C’est
particulièrement le monde caribéen qui retient son attention et c’est
avec l’arsenal idéologique de la célèbre doctrine Monroe que le pouvoir
américain va s’attaquer à cet espace fondamental. Formulée par le
président républicain James Monroe (1817-1825), cette doctrine, souvent
résumée par l’expression « L’Amérique aux Américains », marque déjà un
pas dans l’impérialisme des États-Unis. Elle suppose en effet que ces
derniers considèrent l’ensemble du continent américain comme leur chasse
gardée. Aucune colonie, aucune ingérence, aucune pression de la part
des Européens n’y sera tolérée et, en échange, Washington promet de ne
pas intervenir dans les affaires européennes. On sait aujourd’hui quelle
partie du « contrat » n’a pas été respectée…
L’Espagne, de son côté, maintient tant bien que mal sa
présence dans un monde américain qui a signifié et continue de signifier
pour elle une part essentielle de son histoire. C’est le sens même de
sa projection internationale en tant que nation qui est en jeu. Dépossédée de la plupart de ses colonies continentales au début du XIXe
siècle, elle a pu récupérer la Floride, brièvement perdue après la
Guerre de Sept Ans, en 1783. Elle doit toutefois la céder, par manque de
moyens, à Washington, qui la lui rachète en 1819. C’est ce que
prévoit le traité conclu entre John Quincy Adams, alors secrétaire
d’État de James Monroe, et Luis de Onís, représentant du roi Ferdinand
VII (1808-1833). Par la suite, conscients du potentiel économique et
géostratégique de la zone, plusieurs présidents américains vont proposer
à Madrid un rachat de ses dernières colonies caribéennes, notamment
John Quincy Adams (1825-1829), James Buchanan (1857-1861) et Ulysses S.
Grant (1869-1877). Sous le mandat de ce dernier, l’arrestation d’un
navire américain de contrebande avec Cuba, le Virginius, par une corvette espagnole, le Tornado,
provoque presqu’un conflit entre les deux pays. L’Espagne ne peut
accepter aucune offre concernant Porto Rico et encore moins concernant
Cuba. La plus grande des îles des Antilles est le territoire le
plus dynamique économiquement parlant de la Couronne espagnole et le
port de La Havane est, de loin, la principale interface d’import-export
du pays, plus encore que celui de Barcelone. La première ligne
de chemin de fer espagnole n’est d’ailleurs pas construite en métropole
mais à Cuba, entre La Havane et Güines, en 1837. Il faut attendre 1838
pour que soit utilisable la première ligne péninsulaire, entre Barcelone
et Mataró, et l’année 1851 pour que la capitale soit dotée d’une ligne
menant à Aranjuez. Le commerce très lucratif de la canne à sucre et de
ses dérivés enrichit la bourgeoisie cubaine, tandis que deux lois, l’une
sur les relations commerciales avec les Antilles (1882), l’autre sur
les tarifs douaniers (1891), permet au textile catalan de profiter du
régime colonial en ayant l’exclusivité du marché cubain. Au-delà
des questions économiques, les Gouvernements espagnols successifs ne
peuvent accepter une vente des dernières colonies, à une époque où la
puissance et le prestige d’un pays se mesurent aussi à l’extension de
son empire ultramarin. Alors que la France et le Royaume-Uni se
partagent largement l’Afrique et l’Asie, que même l’Allemagne mène à
bien ses prétentions territoriales, Madrid voit d’un très mauvais œil
toute idée de se séparer de ces lambeaux d’empire.
Le journal américain The Call, dans une édition d’avril 1898, rapporte la déclaration de guerre du Congrès américain à l’Espagne
Pour parvenir à leurs fins, les États-Unis vont adopter une
stratégie qu’ils répèteront en de nombreuses occasions et qu’il est donc
pertinent d’analyser ici. Ils opèrent en premier lieu une captation
économique de leurs proies. Le capitalisme américain devient
ainsi de plus en plus présent à Cuba grâce au dynamisme économique et
démographique dont fait preuve l’Union. À tel point que la Floride est,
dès la décennie 1870, la première destination des navires marchands
cubains, loin devant l’Espagne. La bourgeoisie sucrière profite
largement de cet état de fait pour se rapprocher des intérêts américains
tout en continuant à faire pression sur l’Espagne pour que cette
dernière n’abolisse pas l’esclavage, qui a encore cours sur place. De
fait, si Madrid ne pratiquait guère la traite négrière et avait mis fin
au système esclavagiste en métropole avec une loi de 1837, le
Gouvernement espagnol continuait de pratiquer ce système économique à
Porto Rico et à Cuba. Il n’y est mis fin qu’en 1873 dans le premier cas
et en 1880 dans le second, ce qui ne manque pas d’ajouter des griefs à
ceux que nourrissent déjà les élites économiques insulaires. Tout
comme ce qui s’était passé au début du siècle, avec des figures comme
Simón Bolívar ou José de San Martín, ce sont avant tout les classes
aisées, éduquées et largement hispanisées qui dirigent le front
indépendantiste.
Car le problème réside bien là : c’est la volonté
d’indépendance constatée à Cuba et aux Philippines (mais pas à Porto
Rico, où seul un soulèvement s’est déroulé en 1868, sans suite probante)
qui donne à Washington le prétexte pour intervenir. Profitant
des troubles consécutifs à la révolution de septembre 1868, les
séparatistes cubains, menés par Carlos Manuel de Céspedes, tentent une
première fois leur chance lors de la Guerre de Dix Ans (1868-1878).
Cette dernière aboutit à la Paix de Zanjón, qui consacre la victoire des
troupes loyalistes d’Arsenio Martínez-Campos. Elle offre, en échange du
pouvoir incontestable de l’Espagne, un certain nombre de libertés, bien
que limitées (liberté de la presse tant que cette dernière n’attaque
pas la métropole, liberté d’association et de formation de partis
politiques qui ne promeuvent pas l’indépendantisme, etc.) De leur côté,
les Philippines ont vu l’apparition à la fin du XIXe siècle
d’un mouvement indépendantiste, le Katipunan, fondé par Andrés
Bonifacio, qui fait suite à la Ligue philippine, organisation fondée par
le grand héros de l’indépendance de l’archipel, José Rizal.
Entre 1879 et 1880, un nouveau conflit, nommé Petite Guerre, a lieu
entre les séparatistes cubains et la métropole mais échoue une fois de
plus pour les premiers. Or, un homme nommé José Martí, exilé en
métropole depuis 1871 pour ses activités indépendantistes, fonde en 1892
le Parti révolutionnaire cubain, qui s’inscrit dans la droite ligne des
partis nationalistes libéraux de son époque. Le « Cri
d’Orient », du nom de l’une des provinces cubaines de l’époque, relance
le conflit entre La Havane et Madrid en 1895. À Porto Rico, la Charte
d’Autonomie de 1897 permet de calmer la situation, même si elle n’est
pas respectée bien longtemps. L’oligarchie capitaliste américaine
constate le désordre et les révoltes permanentes contre l’autorité
espagnole dans les Caraïbes et aux Philippines. Si cet état fort peu
pacifique lui fait craindre une dégradation de ses affaires, elle espère
aussi que ces conflits à répétition décideront enfin le président à
agir. La pression des milieux d’affaires sur le monde politique est
ainsi considérable, ce qui sera une autre constante de toutes les
guerres impérialistes menées par Washington au cours de son histoire. Cependant,
ces milieux financiers et industriels n’auraient rien pu faire sans une
opinion publique chauffée à blanc par la grande presse de l’époque.
Deux rédacteurs et magnats très influents, Joseph Pulitzer et William
Randolph Hearst, sont ainsi à la manœuvre pour agiter les consciences
avec force récits qui ne s’embarrassent pas de vraisemblance,
d’objectivité ou de mesure. Les insurgés cubains ou philippins
représentent ainsi le Bien absolu – ce qui n’est pas sans rappeler d’autres épisodes bien plus récents de l’histoire espagnole. Ils sont des exemples d’abnégation, de courage, de liberté et de justice. De
son côté, la vieille Espagne monarchique représente le Mal absolu – un
rôle qu’elle a très souvent endossé au fil des siècles. La
grande presse américaine de l’époque, outre qu’elle aligne des mensonges
éhontés et les pires contre-vérités, reprend à son compte tout un
corpus plus ou moins homogène qui s’est constitué au XVIe siècle en Europe : la légende noire de l’Espagne.
Le quotidien américain The Examiner rappelle
l’un des plus célèbres épisodes de la Guerre hispano-américaine en
présentant les agissements de l’Espagne comme « lâches » et « cruels »
Si le concept de « légende noire » n’est formalisé qu’en 1917, avec
un ouvrage fondateur du journaliste espagnol Julián Juderías, la réalité
qu’il désigne est très ancienne – elle a aujourd’hui plus de quatre
siècles d’existence. Il s’agit de tout un ensemble de récits grossiers,
exagérés, faisant feu de tout bois, qui se sont constitués avec le temps
en France, en Italie, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni puis en Allemagne et
dans les pays scandinaves. Leur diversité est certaine mais ils ont tous un point commun : dépeindre l’Espagne comme le pire des pays.
Dès lors, tout adversaire de Madrid, quel qu’il soit et quelles que
soient ses motivations et ses idées, devient nécessairement légitime,
puisque l’Espagne est elle, nécessairement, illégitime. Cette
conclusion logique, qui séduit encore très largement aujourd’hui dans
les rangs de nombreux Européens et Occidentaux (sans compter,
évidemment, les ressortissants des anciennes colonies espagnoles), se
fonde sur une interprétation partielle, partiale et souvent ordurière de
l’histoire espagnole. Les journaux américains se saisissent de tous les
éléments remarquablement analysés par un hispaniste français, Joseph
Pérez :
l’Espagne est, par nature, un pays dictatorial, autoritaire, où la
démocratie n’est qu’un idéal bien lointain (et encore, uniquement pour
les quelques minorités qui le défendent) et où le pouvoir n’admet aucune
contestation ;
l’Espagne est, par nature, un pays violent, cruel et intolérant, qui
ne supporte aucune opposition extérieure et qui l’a maintes fois prouvé
en massacrant sans pitié les indigènes d’Amérique, les révoltés
flamands, etc. ;
l’Espagne est, par nature, un pays sans honneur, impitoyable et un
ennemi acharné auquel il est inutile de faire entendre raison autrement
que par la force des armes ;
l’Espagne est, par nature, un pays arriéré, archaïque, mené à la
baguette par un pouvoir politique intransigeant et une Église catholique
obscurantiste et agressive, dont le meilleur symbole serait le Tribunal
de l’Inquisition, qui a mené au bûcher les relaps et les protestants ;
l’Espagne est, par nature, le pays de l’anti-culture, où la
population, peu éduquée, est abêtie par des élites qui n’en sont guère
et ne peut se délecter que de « spectacles barbares » comme la corrida ;
l’Espagne est, par nature et en un mot, le pays de la
barbarie, celui qui s’oppose à la civilisation, l’ennemi des peuples
civilisés.
Les États-Unis ne sont évidemment pas les seuls à dresser ce portrait
outrancier, insultant et largement mensonger. À la même époque, un
premier ministre britannique, Robert Arthur Talbot Gascoyne-Cecil,
marquis de Salisbury, évoque volontiers l’Espagne comme une dying nation,
une nation moribonde qui doit faire place aux jeunes pays dynamiques
protestants et anglo-saxons. En France, il est coutume de dire, surtout
parmi les élites culturelles, que l’Afrique commence aux Pyrénées, à tel
point que cette idée devient un stéréotype. Toutefois, la presse
américaine pousse la caricature jusqu’à l’excès de façon à convaincre
les citoyens que les termes « Espagne » et « diable » sont strictement
synonymes. Washington aura recours aux médias, à partir de 1898,
de façon systématique pour convaincre sa population mais aussi les pays
occidentaux du bien-fondé des « guerres justes » que mènera l’armée
américaine. Par opposition à l’Espagne, les Etats-Unis, pays de
la prospérité, des capitaines d’industrie blancs, anglo-saxons et
protestants, de la culture – en d’autres termes, de la civilisation – ne
peuvent que se mettre à la tête de la lutte contre l’Infâme. L’objectif
est de convaincre le président de l’époque, le républicain William
McKinley (1897-1901), d’entrer en guerre contre Madrid, ce qu’il se
refuse d’abord à faire, privilégiant les voies diplomatiques plutôt que
le recours guerrier. Pourtant, les ambitions américaines dans les
Caraïbes et le Pacifique sont déjà très claires et il faut peu de choses
pour que prenne l’étincelle finale.
« Prospérité à l’intérieur, prestige à
l’extérieur – Commerce, civilisation » : voilà le programme très
alléchant que présente cette affiche à la gloire de William McKinley –
Les États-Unis ont l’apanage de la civilisation et, par contraste, leurs
ennemis (en l’occurrence, les Espagnols) représentent la barbarie
Nicolas KLEIN – News360x