samedi 20 décembre 2014

Aux sources de l’impérialisme américain ? (5) (news360)

décembre 20th, 2014 | by Nicolas K
Aux sources de l’impérialisme américain ? (5)
Une peinture représentant la bataille navale de Santiago de Cuba (3 juillet 1898), entre la flotte espagnole et la flotte américaine
Cet article est le cinquième et dernier volet d’un dossier entamé le 24 novembre et poursuivi le 26 novembrele 2 décembre et le 14 décembre.

Les États-Unis, dans leur lancée impérialiste et belliciste de la seconde moitié du XIXe siècle, ont prévu au moins plusieurs mois à l’avance l’idée d’une entrée en guerre et, dès le 25 février 1898, ils font envoyer leur flotte basée à Yokohama, au Japon, vers Hong Kong, alors comptoir britannique. Sous le commandement de George Dewey, nommé amiral à l’issue de la Guerre hispano-américaine, sont réunis cinq navires d’importance (quatre croiseurs protégés, l’Olympia, le Raleigh, le Boston et le Concord, ainsi que la canonnière Petrel - auxquels viendra s’ajouter un cinquième croiseur protégé, le Baltimore, dès le 22 avril) dans l’océan Pacifique. Leur objectif est de faire route vers les Philippines, où les Espagnols se sont eux aussi préparés au conflit, sous les ordres de l’amiral Patricio Montojo. D’un point de vue purement numérique, Madrid semble mieux armé que Washington puisque la flotte espagnole compte une canonnière et six croiseurs, dont un de première classe (le Reina Cristina) et quatre de seconde classe (dont l’Isla de Cuba et l’Isla de Luzón). Toutefois, parmi ces navires, l’un n’a pas encore été équipé d’une coque en métal (le Castilla) et plusieurs autres (comme le Velasco et le Don Antonio de Ulloa) sont hors de combat pour des raisons essentiellement techniques (manque d’approvisionnement en charbon, avaries diverses, etc.) Par ailleurs, sans entrer dans trop de détails techniques, l’artillerie espagnole ne peut causer de dommages sérieux aux bâtiments américains, plus robustes et mieux blindés. Le front pacifique est également miné par de fortes dissensions entre Patricio Montojo et le capitaine général des Philippines, Fernando Primo de Rivera (oncle du dictateur Miguel Primo de Rivera, au pouvoir en Espagne de 1923 à 1931). Le 12 avril, à moins de quinze jours du début officiel du conflit, l’amiral espagnol parvient à faire démettre de ses fonctions le capitaine général, qui est remplacé par un militaire sans expérience dans l’archipel, Basilio Augustín y Dávila. Du côté cubain, la situation est tout à fait comparable : la flotte de l’amiral William Sampson est nettement plus moderne et mieux préparée tandis que celle de l’amiral Pascual Cervera est également plus faible numériquement parlant. Ce dernier est en désaccord fondamental avec Fernando Villaamil, marin de grande valeur, créateur des premiers destroyers modernes, dont l’idée est d’attaquer les États-Unis sur leur propre territoire. Il sait en effet de source sûre que le port de New York n’est pas défendu militairement et qu’une incursion dans la première ville du pays risque de porter un coup au moral et aux forces de l’adversaire. C’est finalement l’option défendue par Cervera (laisser tous les navires disponibles à Cuba) qui va être retenue.
Malgré ce déséquilibre sur le papier, la guerre est souvent indécise, notamment lorsque les troupes espagnoles prennent des décisions hardies ou inattendues. C’est le cas lors de la bataille de Cárdenas (11 mai), au large de Cuba, qui est certes davantage une escarmouche mais se solde par une victoire espagnole ; du bombardement de San Juan de Porto Rico (12 mai), au cours duquel les défenseurs tiennent bon ; de la bataille de Las Guásimas (24 juin), à Cuba, où le résultat est incertain ; de celle de Tayacoba (30 juin), au cours de laquelle l’invasion américaine de Cienfuegos est repoussée ; de celle de Mani-Mani (23 juillet), qui suppose un revers pour la cavalerie du lieutenant John Heard, venue soutenir les insurgés cubains ; de celle de Manzanillo (30 juin), qui permet la levée du blocus américain ; et, plus globalement, de toute la campagne menée par Washington à Porto Rico, où la population ne s’est pas soulevée et où l’infanterie et la cavalerie américaines ne parviennent pas à l’emporter. Sur terre, l’armée espagnole, malgré la fatigue après de longues années de lutte dans un environnement hostile, est grandement avantagée par le matériel puisqu’elle dispose de fusils Mauser 93. Cette arme à répétition, acquise à partir de 1892 auprès de l’Allemagne, est très supérieure à l’équipement américain, à tel point que sa technologie sera réutilisée pour concevoir le Springfield M1903 au début du XXe siècle. Toutefois, les États-Unis vont remporter trois batailles décisives qui scelleront le sort de la guerre : l’une sur terre, dite « bataille des Collines de San Juan » (Cuba), le 1er juillet ; et surtout deux sur mer, l’une à Cavite (Philippines), le 1er mai, où l’amiral Montojo est durement défait, et l’autre à Santiago (Cuba), le 3 juillet, où l’amiral Cervera effectue une manœuvre fatale sur laquelle les historiens espagnols s’interrogent encore. Les causes de la défaite espagnole sont multiples car, outre l’équipement déficient de la marine, le pessimisme général des décideurs politiques et des officiers militaires, les désaccords parfois profonds entre ces derniers et les erreurs stratégiques ou tactiques ont pesé lourd dans la balance.

2
Theodore Roosevelt et ses rough riders lors de la campagne de Porto Rico

La reddition espagnole est consumée le 12 août 1898 et, avec elle, c’est tout un pan de l’histoire qui s’effondre mais aussi une page qui se tourne pour les deux ennemis. Le Traité de Paris, signé le 10 décembre dans une ambiance houleuse, est placé sous le patronage de l’ambassadeur français à Washington, Jules Cambon. C’est à ce dernier que les autorités espagnoles font part de leur extrême inquiétude vis-à-vis de leurs colonies en Afrique (zone septentrionale du Maroc, Guinée équatoriale) mais aussi de leur propre territoire (Canaries et Baléares). Elles redoutent en effet une attaque de la marine américaine sur ces archipels qui appartiennent au royaume depuis le Moyen-Âge, traduisant ainsi le fatalisme qui s’est emparé des milieux dirigeants madrilènes. Ceux-ci sont persuadés, tout comme Antonio Cánovas del Castillo en son temps, que l’Espagne peut subir le même sort que la Chine et être dépecée par les grandes puissances de l’époque. Finalement, le responsable de la délégation espagnole à Paris, Eugenio Montero Ríos, accepte des conditions extrêmement dures mais logiques au vu du conflit. Il a d’autant moins le choix que le chef de l’État espagnol en exercice, la régente Marie-Christine de Habsbourg-Lorraine, lui a envoyé un télégramme en ce sens, qu’il va lire à voix haute à ses coreligionnaires : « Le Gouvernement de Sa Majesté, mû par de nobles raisons de patriotisme et d’humanité, n’assumera pas la responsabilité de faire revivre à l’Espagne les horreurs de la guerre. Afin de les éviter, il se résigne à la pénible tâche de se soumettre à la loi du vainqueur, malgré sa dureté, et comme l’Espagne n’a aucun moyen matériel pour défendre les droits qu’elle croit être les siens, elle accepte les seuls termes que les États-Unis lui offrent pour la conclusion du traité de paix. » L’ensemble des colonies américaines et asiatiques qui subsistaient dans le giron espagnol passent sous contrôle direct ou indirect de Washington : Porto Rico est administré comme territoire non incorporé à l’Union (un statut qui demeure jusqu’à aujourd’hui) ; les Philippines deviennent une colonie américaine, tout comme Guam ; le reste des îles Mariannes, les Carolines et les Palaos devront être vendues à une tierce nation (en l’occurrence, l’Allemagne). En échange de ces cessions tout à fait considérables, l’Espagne reçoit 20 millions de dollars mais doit prendre en charge l’ensemble de la dette cubaine. Quant à Cuba, son indépendance de jure est proclamée mais elle est bien davantage théorique que réelle.
Le Gouvernement américain impose une main de fer sur plusieurs des territoires qu’il vient d’acquérir. Les insurgés philippins d’Emilio Aguinaldo, qui s’étaient battus pour se libérer du joug espagnol, constatent que William McKinley n’a aucunement l’intention de faire partir ses troupes après la signature du Traité de Paris. Le président affirme d’ailleurs que « les Philippins sont incapables de se gouverner eux-mêmes » et que Dieu lui a indiqué qu’il est désormais du devoir de son pays de les « éduquer et de les christianiser ». Un prétexte plutôt saugrenu sachant que l’évangélisation de l’archipel a été presque totalement assurée par les Espagnols. S’ensuit en 1899 une guerre meurtrière pour les Philippins, qui y perdent 16 000 soldats mais surtout un million de civils, conflit qui s’achève en 1902 par la victoire des Américains. Les Philippines ne deviendront formellement indépendantes que le 4 juillet 1946.

3
Des soldats philippins tués au début du conflit avec les États-Unis d’Amérique (1899-1902)

Quant à Cuba, la situation y est plus complexe. Un gouvernement local a été mis en place mais Washington entend dicter sa loi à La Havane pour y protéger ses intérêts géostratégiques et économiques. De fait, un important contingent de soldats stationne sur l’île principale et la Constitution de 1901 contient une apostille fondamentale : l’amendement Platt. Proposé par le sénateur Orville H. Platt, ce texte ouvre la porte à toutes les interventions militaires que les États-Unis estimeront nécessaires sur l’archipel et il restreint par ailleurs les possibilités des autorités de La Havane en matière de politique étrangère. Le premier président de la République cubaine, Tomás Estrada Palma, fait d’ailleurs appel à « l’aide » américaine dès 1906 et, de fait, le pays est constamment sous administration de Washington, que ce soit de manière directe ou indirecte. Les États-Unis se sont par ailleurs assurés une base militaire d’importance au Sud de l’île, près de la ville de Guantánamo. Un nom appelé à une triste notoriété plusieurs décennies plus tard. Au fil du temps, Cuba devient un lieu de villégiature pour les Américains les plus fortunés, qui vont y dépenser leur argent dans les casinos, les maisons closes et les bars plus ou moins bien fréquentés. C’est cette situation de sujétion et d’indignité qui poussera les révolutionnaires de 1959, menés par Fidel Castro, à renverser le régime alors dirigé par Fulgencio Batista.
Pour les États-Unis, cette victoire, si elle impose de nouvelles responsabilités (administration des territoires occupés, gestion de la guerre contre les indépendantistes philippins, etc.), fait entrer le pays dans une ère presqu’inconnue, celle de l’empire. En 1998, à l’occasion des événements commémoratifs du centenaire de la Guerre hispano-américaine, les historiens et penseurs espagnols ont volontiers parlé d’une « translation de l’empire » entre Madrid et les Washington. Cette idée, bien que renouvelée, n’est pas tout à fait novatrice puisque les élites américaines la conçoivent assez clairement dès la fin de l’année 1898. C’est ainsi que le Washington Post propose un éditorial dont voici un extrait traduit : « Une conscience semble s’être révoltée en nous : la conscience de la force et, avec elle, un nouveau désir, celui d’en faire montre. L’ambition, l’intérêt, la soif de terres, la simple joie de la lutte, quelle qu’elle soit : nous sommes animés d’une flamme nouvelle. Nous faisons face à un étrange destin. Le goût de l’empire est dans la bouche du peuple comme le goût du sang est dans la jungle. Cela signifie une politique impériale, cela signifie la république naissante qui occupe sa place parmi les nations armées. » Les événements s’enchaînent pour Washington : après l’annexion formelle de Hawaï, le 7 juillet 1898, en tant que territoire non incorporé, l’appel du grand large est le plus fort et un nouvel empire thalassocratique se constitue en remplacement de l’Espagne. À la tête du pays de 1901 (après l’assassinat de William McKinley) à 1909, le président Theodore Roosevelt lance la politique du big stick (littéralement, du « gros bâton »), qui vise à l’asservissement indirect de l’Amérique latine et des Caraïbes. Les moyens employés pour y parvenir seront multiples (présence militaire, sujétion économique – notamment par la dette) mais les résultats seront les mêmes et les États-Unis deviendront, de fait, les gendarmes de la zone. Une préfiguration de ce qu’ils seront en mesure de faire un peu plus de quarante ans plus tard dans une vaste partie du monde.

4
Le président Theodore Roosevelt (1901-1909) devant un globe terrestre

Les conséquences en Espagne sont généralement les moins étudiées par les rares analystes français (comme Jean-David Avenel) qui se sont intéressés au conflit. Elles sont pourtant considérables à court, moyen et long terme. Le peuple espagnol, plutôt heureux de ne plus avoir à envoyer de soldats à Cuba, célèbre le retour des survivants, panse ses plaies et reste indifférent au sort général du pays, qu’il ne perçoit que de très loin. La démission du président du Gouvernement, Práxedes Mateo Sagasta, le 4 mars 1899, le laisse globalement de marbre et cette apathie désespère son remplaçant, le conservateur Francisco Silvela. Armé des meilleurs intentions pour son pays, ambitieux et méthodique (il lance notamment une vaste réforme fiscale sous l’égide de son ministre des Finances, Raimundo Fernández Villaverde), il constate pourtant que les Espagnols ne mesurent pas l’ampleur du désastre de 1898. Il s’en lamente dans un article resté célèbre et paru dans le journal El Tiempo le 16 août de cette année-là : « Sin pulso » (littéralement, « Sans pouls », « Atone » et donc « Mort »).
La perte de Cuba et des Philippines représente pour les industries sidérurgiques et textiles du Pays basque et de Catalogne la disparition d’un ample marché dont l’exclusivité était assurée par Madrid. La bourgeoisie locale, si elle a pu rapatrier d’importants capitaux avant le dénouement final, fait alors pression sur le Gouvernement central pour obtenir des dérogations et des traitements de faveur à même de compenser cette perte. Elle refuse notamment la réforme fiscale de Fernández Villaverde (pourtant bien plus équitable que le régime qui la précédait) et lance l’opération dite de « la fermeture des caisses » (cierre de cajas en espagnol, tancament de caixas en catalan), qui consiste à fermer usines et établissements commerciaux afin de ne pas avoir à payer d’impôts professionnels à Madrid. Ces revendications, à cheval sur la politique et l’économie, se greffent au renouveau de la culture régionale catalane dans le cadre de la Renaixença (littéralement, la « Renaissance ») pour former un cocktail explosif à moyen terme.
La crise prend de multiples visages en Espagne car, au-delà des recettes fiscales qui s’évaporent en 1898, c’est toute l’histoire du pays qui est remise en cause. La fin des dernières colonies américaines et asiatiques marque en effet la fin d’un empire né en 1492 et qui avait été la raison d’être et le sens de la projection internationale du pays. Certes, il reste le Nord du Maroc (dont la maîtrise est très complexe) et la Guinée équatoriale (dont la taille s’est réduite à la portion congrue), mais le Traité de Paris suppose la disparition de la thalassocratie espagnole et, avec elle, d’une part considérable de l’identité du pays. La « génération de 98 » (dont l’unité et l’existence même sont discutables mais qui reste une référence littéraire et historique majeure) s’interroge sur l’état général du pays, au-delà de la problématique cubaine. Comment faire avancer l’Espagne, pays dont l’industrialisation a été très déficiente, dont l’armée est en lambeaux, dont le régime politique est corrompu et montre des signes de nécrose, dont les sujets sont globalement peu alphabétisés et vivent souvent dans des conditions misérables, etc. ? L’historiographie, surtout en France, a beaucoup retenu les auteurs qui, comme Miguel de Unamuno, Joaquín Costa ou Ricardo Macías Picavea, jettent toute l’histoire du pays aux oubliettes pour le « régénérer » (le mot est largement employé mais son contenu reste vague) de fond en comble. Pourtant, des penseurs traditionalistes, partisans d’un retour aux sources souvent mal défini, publient aussi, comme Ramiro de Maeztu ou Ángel Ganivet. Cette opposition entre deux courants qui tentent de répondre à la vaste crise que traverse l’Espagne autour de 1898 plonge ses racines dans des affrontements déjà patents au XVIIIe siècle et dont la Guerre civile de 1936-1939 sera la queue de comète.

5
Francisco Silvela, président du Gouvernement espagnol du 4 mars 1899 au 23 octobre 1900, doit gérer les conséquences de la Guerre hispano-américaine
Nicolas KLEIN – News360x