Par Jean-Michel Naulot, membre du Conseil scientifique de la
Fondation Res Publica, auteur de « Crise financière – Pourquoi les
gouvernements ne font rien », Le Seuil, 2013 [1]
« La difficulté n’est pas tant de comprendre les idées nouvelles. Elle est d’échapper aux idées anciennes » Keynes (1936)
La position des dirigeants européens qui consiste à dire qu’il n’y a
qu’une seule politique possible, qu’il faut à tout prix sauver l’euro,
qu’il n’y a pas de place pour un débat sur la monnaie unique, devient de
moins en moins acceptable. Il faut arrêter de faire de l’euro une
religion, un sanctuaire dont on n’aurait pas le droit d’approcher. La
monnaie unique est un système monétaire comme un autre. On doit pouvoir
en discuter comme de n’importe quel problème économique.
La situation actuelle rappelle étrangement les années trente. Après
la crise de 1929, tous les pays occidentaux avaient tenté de restaurer
le système monétaire de l’étalon-or alors que les déséquilibres
provoqués par la crise financière étaient considérables. Mais les
politiques d’austérité se révélèrent insupportables et les Etats-Unis,
avec une dévaluation spectaculaire de 41 % décidée par Roosevelt en
1933, donnèrent l’exemple pour sortir d’un engrenage qui devenait
mortifère. Quelques pays d’Europe décidèrent cependant de rester dans
l’ancien système. C’est ce que l’on a appelé le bloc-or. Très vite,
devant les ravages provoqués par les politiques déflationnistes, les
pays européens quittèrent à leur tour le bloc-or. La France fut le
dernier pays à le quitter. Léon Blum, qui avait juré de ne jamais casser
le lien entre le franc et l’or pendant la campagne électorale du
printemps 1936, décida courageusement de dévaluer le franc trois mois
après avoir été désigné président du conseil, en septembre 1936. Dans
les mois qui suivirent cette dévaluation la situation de l’économie
française connut une embellie.
Le bloc-or est un exemple d’aveuglement, d’entêtement des élites. Ce
n’est pas être populiste de le dire. Les exemples d’aveuglement des
élites sont nombreux dans l’Histoire, dans le domaine économique comme
dans le domaine militaire. Au cours des années 1970-1990, les élites
anglo‑saxonnes crurent par exemple que la déréglementation de la finance
permettrait de doper la croissance… Le résultat de cet aveuglement fut
cataclysmique.
Face à la crise de l’euro, il faut se garder d’avoir des idées toutes
faites, des préjugés. Il faut regarder les réalités en face. Il faut
analyser les dysfonctionnements de la monnaie unique sous l’angle
économique et social, ne pas trop mêler la politique à cette analyse.
Naturellement, il faut ensuite tirer des conclusions politiques de
l’analyse économique. Mais ne pas inverser l’ordre des choses. Pour le
moment, les dirigeants européens font d’abord de la politique lorsqu’ils
parlent de l’euro. En affirmant que l’euro, c’est l’Europe, ils
biaisent leur analyse économique. C’est absurde. Les erreurs d’analyse
coûtent très cher, entraînent des souffrances immenses pour nos
concitoyens. Il faut analyser les dysfonctionnements de l’euro de
manière froide, sous un angle strictement économique et social.
Les dysfonctionnements génétiques de l’euro
Le dysfonctionnement majeur de l’euro, celui qui résume tous les
autres, c’est naturellement le fait d’avoir instauré la monnaie unique
avant même d’avoir tenté de faire converger les politiques économiques
et sociales et d’avoir fait reposer le fonctionnement de la monnaie
unique sur les seuls critères de convergence budgétaires et monétaires.
Toutes les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui étaient
prévisibles.
Dès les années quatre-vingt-dix, deux indices de ces difficultés
futures pouvaient être relevés. L’élargissement considérable des marges
de fluctuation du système monétaire européen en 1993, de +/- 2,25 % à
+/- 15 %, c’est-à-dire en fait à 30 %, était un très mauvais présage.
Tous les pays d’Europe du sud profitèrent de cette opportunité pour
dévaluer. La Grèce dévaluera jusqu’en 1998, jusqu’à la veille de son
entrée dans l’euro. A l’inverse, la France maintiendra coûte que coûte
sa parité à l’égard du deutschemark. C’est ce que l’on appelé la
politique du franc fort. Il en est résulté une très forte hausse des
taux d’intérêt, jusqu’à 8-9 % en 1993, puis 15 %, et par conséquent une
croissance très ralentie. Celle-ci fut de 1 % en moyenne de 1990 à 1996.
Lorsque la croissance disparaît, la gestion des finances publiques
devient très compliquée. De 1990 à 1996, la dette publique a progressé
de 35 % du PIB à 58 %, non pas parce que les Français ont dilapidé les
fonds publics mais parce qu’il est impossible de rétablir les équilibres
financiers sans croissance. Une leçon pour aujourd’hui.
Depuis 1999, au cours des quinze années d’existence de la monnaie
unique, les dysfonctionnements de l’euro ont été de trois ordres.
D’abord, l’impossibilité de conduire une politique monétaire reposant
sur un taux d’intérêt unique pour des pays qui connaissent des
évolutions structurelles et conjoncturelles divergentes. L’Espagne en
est une très bonne illustration. Pendant les années 2000, l’Espagne a
connu un taux d’inflation supérieur à ceux de ses partenaires, entre 3
et 4 %. Il aurait fallu que la BCE décide de taux d’intérêt plus élevés
mais cela était impossible car dans le même temps l’Allemagne devait
financer sa réunification. Il en est résulté un endettement massif dans
le secteur privé espagnol. D’où la bulle immobilière et le désastre qui a
suivi. Aujourd’hui même, l’Allemagne souhaiterait que les taux de la
BCE soient relevés pour éviter une bulle immobilière mais les taux
d’inflation proches de zéro des pays d’Europe du sud, voire négatifs,
empêchent de procéder à un relèvement.
Deuxième dysfonctionnement, les parités fixes. Il faut d’abord
rappeler une chose. Au cours de la période qui va de la Seconde guerre
mondiale aux années quatre-vingt-dix, la France a connu une dévaluation
de sa monnaie de 10 à 15 % tous les dix ans, même 28 % dans les années
quatre-vingt. On imagine l’ampleur du choc que peut représenter le
passage brutal à une parité fixe, en principe immuable ! Il n’est pas
acquis qu’un pays puisse surmonter un tel choc dans la conduite de sa
politique économique. Par ailleurs, la théorie économique avait très
bien décrit un phénomène qui se produit lorsque l’on adopte une monnaie
unique. On assiste à une accélération des avantages compétitifs
puisqu’il n’y a plus la crainte d’une modification des parités
monétaires. C’est ce que l’on appelle la polarisation. L’effet est
immédiat sur la balance commerciale. A peu près équilibrées dans les
années 2000, les balances commerciales allemande et française ont évolué
de manière totalement inversée : 200 milliards d’euros d’excédent de la
balance allemande en 2013, 60 milliards d’euros de déficit de la
balance française.
Mais une réflexion plus générale peut être avancée. Le monde
contemporain n’est plus celui d’il y a vingt ans. Partout dans le monde,
les parités s’ajustent à chaque instant. On peut le regretter, un ordre
monétaire international serait nettement préférable, mais c’est le
monde d’aujourd’hui. La zone euro est la seule région du monde où les
parités soient encore fixes. En 1997‑1998, une des dernières régions du
monde où subsistait un système de parités fixes, le Sud-Est asiatique, a
volé en éclats. La zone euro constitue aujourd’hui une sorte
d’anomalie, avec la zone CFA qui lui est liée. Pas étonnant que la
monnaie unique soit ressentie comme un corset qui fait souffrir tous les
Etats qui l’ont adoptée.
Enfin, toujours à propos des inconvénients d’une fixité des parités,
on peut observer l’histoire économique des grands pays industrialisés
depuis la Seconde guerre mondiale. Tous les pays, sans exception, qui
ont connu une crise économique, ont appliqué trois types de mesures :
des mesures de rigueur, des réformes de structure et une dévaluation. On
nous cite souvent les exemples de la Suède, de la Finlande, du Canada
qui ont connu une grave crise de dette publique au début des années
quatre‑vingt-dix et qui ont eu le courage de faire des réformes de
structure, mais on oublie de rappeler que ces pays ont tous accompagné
ces réformes d’une dévaluation, entre 23 % et 40 %. L’honnêteté
intellectuelle devrait interdire à des experts qui connaissent
parfaitement l’histoire économique de pratiquer à ce point le mensonge
par omission. Dans la période toute récente, certains analystes
s’interrogent parfois sur le redressement de l’Islande après une crise
d’une extrême gravité alors que la Grèce connaît toujours une situation
très difficile après six ans de récession. La réponse est simple :
l’Islande a dévalué de 50 %, la Grèce n’a pas pu dévaluer.
Le troisième dysfonctionnement de l’euro tient naturellement à sa
surévaluation. Celle-ci s’explique par le fait que la monnaie unique a
été conçue sur des critères inspirés par l’Allemagne, les critères de
stabilité monétaire. Ces critères conduisent à des excédents courants
considérables. L’euro a succédé au deutschemark, pas à dix-huit
monnaies. Depuis sa création, l’euro n’a connu une parité correcte,
compétitive, qu’un peu plus de deux ans sur une quinzaine d’années. Il
en est résulté une désindustrialisation continue de l’Europe du sud et
de la France. Les chiffres très inquiétants cités par le rapport Gallois
à l’automne 2012 sont déjà dépassés. Et, à moyen terme, la
surévaluation de la monnaie signifie un risque de déflation. C’est le
danger qui menace actuellement les pays de la zone euro. Même le
Président de la BCE reconnaît être attentif à cette situation.
Une gestion calamiteuse de la crise
Lorsque la crise de l’euro a éclaté, au printemps 2010, il y a eu un
tel déni que la monnaie unique puisse traverser une crise existentielle
de la part de ceux qui l’avaient portée sur les fonts baptismaux, que
l’on a décrété immédiatement qu’il s’agissait d’une crise de la dette
publique. Une erreur de diagnostic manifeste puisqu’il s’agissait
partout, sauf en Grèce, d’une crise de la dette privée. Aujourd’hui
même, la dette publique est de 92 % en zone euro alors qu’elle atteint
128 % aux Etats‑Unis et non pas 108 % comme on le dit généralement. Pour
faire des comparaisons homogènes, il faut en effet ajouter à la dette
fédérale américaine la dette des collectivités locales et des Etats. La
dette japonaise est de 250 %. Naturellement, la dette de la zone euro
est trop importante. Les dépenses publiques doivent être maîtrisées sur
le long terme. Mais la zone euro n’a aucune raison d’être montrée du
doigt comme on le fait depuis quatre ans. A l’erreur de diagnostic a
très logiquement correspondu une erreur de thérapie. Pour lutter contre
les déficits publics, on a décidé d’une politique de rigueur puis
d’austérité. Elle n’a pas été limitée aux pays en difficulté mais
généralisée à toute la zone euro. C’est la politique que nous
connaissons désormais en France.
Cette politique a un coût économique et social qui se retrouve dans
la croissance anémiée et le chômage de masse, notamment pour les jeunes.
Une situation politiquement explosive. Mais ce dont on parle moins,
c’est de son coût financier. Les pouvoirs publics sont d’une extrême
discrétion à ce sujet. Depuis le printemps 2010, les plans de sauvetage
mis en place au profit de la Grèce représentent 25 fois les plans mis en
place en 2000-2002 pour aider l’Argentine, un pays qui traversait
pourtant une crise d’une extrême gravité puisque le risque était
considéré comme systémique. Et avec quel résultat ! La Grèce a une dette
qui atteint actuellement 177 % du PIB et un chômage des jeunes qui
dépasse 60 %. En ce qui concerne la France, le coût des plans de
sauvetage s’est traduit par un décaissement de 85 milliards d’euros,
près d’une fois et demi le montant annuel de l’impôt sur le revenu.
Encore cette dette n’est-elle pas comptabilisée dans la dette publique
officielle. Transparence…
La manière même dont la crise a été gérée met en évidence un grave
problème de gouvernance. L’absence de transparence des gouvernements
dans la gestion de la crise est manifeste mais une critique beaucoup
plus grave peut être avancée : le pouvoir politique ruse avec les
citoyens, ne les associe en aucune manière aux décisions les plus
importantes, aux modifications des traités réalisées presque en
catimini. Quant à la BCE, elle s’est arrogé des pouvoirs considérables
vis-à-vis des Etats. Elle se retrouve face aux Etats et non aux côtés
des Etats comme c’est généralement le cas pour une banque centrale. Le
fonctionnement de la Troïka en est une bonne illustration puisque la BCE
négocie directement les réformes structurelles imposées aux Etats en
difficulté ; elle rappelle à l’ordre ceux qui pourraient l’être. L’OMT
(Outright Monetary Transactions), le rachat illimité de titres dans le
marché, n’est envisagé par la BCE que sous la condition expresse de
l’adoption de réformes structurelles par les Etats. Imagine-t-on la
banque centrale américaine mettre des conditions à la mise en place de
sa politique monétaire non conventionnelle (quantitative easing) ? Le
gouvernement américain admet l’indépendance de la banque centrale mais
il ne la conçoit que comme fonctionnant dans les deux sens.
Peut-on encore sauver l’euro ?
On nous dit : il faut continuer la même politique, nous n’avons pas
le choix, quelques ajustements notamment dans le domaine social
permettront d’améliorer la situation. Une orientation plus progressiste
du Parlement européen pourrait y aider. Ce discours assez confortable
pour ceux qui le tiennent devient insupportable pour ceux qui le
subissent. Il arrivera un moment où le courage sera de dire non.
L’euro n’est pas une ardoise magique où l’on pourrait effacer tous
les deux ou trois ans les erreurs commises, repartir avec de bonnes
résolutions et faire à nouveau le point un peu plus tard. Toutes ces
erreurs se traduisent par des souffrances sociales et des tensions
politiques.
Pour sauver la monnaie unique, certains nous proposent un grand saut
fédéral. Cette solution qui ressemble à une fuite en avant comporterait
des risques immenses dans une Europe où les peuples rejettent de plus en
plus le fédéralisme. La monnaie unique était déjà un pari plein de
risques. Cette fois, le pari serait fou. Si les choses se passent mal,
on imagine devant quelle situation dramatique se retrouverait la zone
euro ! Le fédéralisme risquerait de conduire à un rejet brutal de
l’Europe, deviendrait une source de conflits. Rien, en toute hypothèse,
ne pourrait se faire dans ce domaine sans l’accord des citoyens.
D’autres experts, et quelquefois les mêmes, imaginent des eurobonds,
un élargissement des pouvoirs de la BCE, etc. Ces techniques de
financement seraient en réalité des expédients, peut-être de nature à
calmer les marchés, mais en aucun cas des remèdes sur le fond. Et il ne
faut pas être naïf : le taux moyen des eurobonds serait à mi-chemin
entre les taux allemands et les taux italiens et espagnols.
Un remède aux difficultés actuelles pourrait naturellement être
trouvé avec la mise en place d’une solidarité financière, bien au delà
des plans de sauvetage. C’est ce que l’on appelle l’union de transferts,
une politique de transferts financiers massifs de l’Europe du nord vers
l’Europe du sud, équivalente à celle qui existe entre l’Etat de New
York et la Californie. Normalement, cette politique devrait être en
place depuis longtemps car elle était indissociable de la création d’une
monnaie unique. Malheureusement, ce n’est pas du tout le cas. Les
chances de la voir se concrétiser sont infimes quand on constate que le
budget européen des six prochaines années a été réduit de 3 % en 2013.
L’Union bancaire elle-même n’a prévu qu’une solidarité financière très
limitée alors qu’il s’agissait officiellement de couper le lien entre
les banques et les Etats. Enfin, les négociations de ces dernières
années dans le domaine de la régulation financière ont montré que les
Etats donnent toujours la priorité à leurs intérêts nationaux, même
lorsqu’il y a un risque global, un risque systémique. On est très loin
d’une gouvernance européenne, d’une vraie solidarité européenne. Le
signataire de ce texte en a eu pendant plusieurs années la démonstration
quotidienne.
La vraie solution pourrait résider dans une meilleure convergence des
politiques économiques et sociales. Réaliser une meilleure convergence
de ces politiques, cela consiste à donner des signes tangibles d’une
volonté de vivre ensemble. Le plus urgent serait de coordonner les
politiques économiques. Les pays qui connaissent des équilibres
budgétaires, des excédents de balances courantes, devraient mettre en
place une politique de relance au nom de la solidarité européenne et de
l’efficacité économique. Sans une relance significative de l’économie
allemande, la France n’a aucune chance de rétablir ses équilibres. La
convergence, c’est aussi le rapprochement des politiques énergétiques,
des politiques environnementales. Les politiques énergétiques française
et allemande sont pour le moment diamétralement opposées. Le marché
européen des droits de carbone est un vrai fiasco. Seule une taxe
carbone européenne aurait été efficace. Dans le domaine fiscal, aucune
harmonisation n’a été amorcée. Comment faire vivre un marché unique, une
monnaie unique, avec des paradis fiscaux en plein cœur de la zone euro ?
La convergence, c’est aussi le rapprochement des modèles sociaux
français et allemand. Le modèle allemand est libéral et décentralisé. Le
modèle français repose sur un socle très large, inspiré des valeurs de
solidarité de la Libération, un modèle égalitaire et jacobin.
L’Allemagne a pratiqué avec une très grande continuité une politique
très libérale depuis la Seconde guerre mondiale. D’Erhard à Schmidt, à
Kohl, à Schröder et à Angela Merkel, c’est toujours la même politique
qui est appliquée. Les Allemands n’envisagent pas de quitter
l’ordo‑libéralisme. Or, rapprocher des modèles aussi différents ne peut
consister en un alignement du modèle français sur le modèle libéral
allemand. Il faut que chacun fasse un bout du chemin. Enfin, les modèles
économiques eux-mêmes sont très différents. Le modèle allemand donne la
priorité au commerce extérieur. Le modèle français donne la priorité au
pouvoir d’achat des classes moyennes et à la consommation. La part des
exportations représente 51 % du PIB en Allemagne, 27 % du PIB en France.
Le système qui serait inacceptable, c’est un système permanent de
dévaluations internes. A défaut de réaliser la convergence, des
ajustements par la baisse des coûts salariaux seraient en permanence
nécessaires pour corriger les écarts de compétitivité. On peut corriger 2
ou 3 % d’écart de compétitivité à titre exceptionnel entre la France et
l’Allemagne avec le CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et
l’emploi), pas 15 ou 20 %. Si le sauvetage de l’euro devait passer par
une dévaluation interne institutionnalisée, par des coups de rabot
permanents dans les coûts salariaux et les avantages sociaux, la route
deviendrait absolument sinistre. Ce système marquerait le retour aux
années trente. Les risques politiques seraient immenses.
Que faire ? Accepter de débattre de toutes les hypothèses, sans exclusive
L’euro est à la croisée des chemins. Un débat doit s’engager dans
toute la zone euro pour savoir comment on réoriente l’Europe, comment on
essaye de la réconcilier avec les citoyens. Tous les pays doivent se
faire entendre. Le discours officiel n’est pas réservé à la Commission, à
la BCE et à l’Allemagne. La relation franco-allemande doit notamment
être beaucoup mieux équilibrée. De temps en temps, il faut savoir taper
du poing sur la table. Si le Général de Gaulle n’avait pas pratiqué la
politique de la chaise vide en juin 1965, pendant près d’un an, les
agriculteurs français ne bénéficieraient pas aujourd’hui de la politique
agricole commune.
Pour se faire entendre, la France a des atouts. Elle doit arrêter de
faire des complexes. Comment ne pas rappeler d’abord que la France
contribue, avec le Royaume Uni, de manière substantielle à la sécurité
de l’Europe. Elle consacre aux dépenses militaires un montant par
habitant deux fois supérieur à celui de l’Allemagne. Elle peut être
fière de cette contribution au moment où il apparaît que les conflits
potentiels n’ont pas disparu du continent européen. La France a une
démographie forte. Si les tendances actuelles se poursuivent, la
population française aura rattrapé la population allemande d’ici une
trentaine d’années. Les ménages français ont une épargne record au sein
de la zone euro. Le taux de dette des ménages français est un des plus
faibles. Ce sont des éléments de bonne santé économique. Celle-ci ne se
mesure pas simplement avec le relevé des ratios de dette publique.
Mais pour se faire entendre la France doit faire des réformes de
structures, de vraies réformes, pas de nouveaux prélèvements sur les
revenus. Sinon, elle sera inaudible. Son objectif en Europe doit être
d’obtenir une relance de la croissance de la part de l’Allemagne. Si
cela n’est pas possible, dans un délai rapproché, il faudra avoir le
courage de prendre des décisions politiques beaucoup plus fortes, de
réformer les traités. Il faudra assouplir le système monétaire actuel,
lui donner de la flexibilité. C’est ce que l’on appelle la monnaie
commune.
Par rapport au système actuel, le changement majeur serait le retour à
des monnaies nationales avec un ajustement des parités à intervalles
réguliers en fonction des écarts de compétitivité, par exemple tous les
ans ou tous les deux ans. Ce sont les gouvernements de la zone euro qui
décideraient d’un commun accord de la politique de change. Il y aurait
un élément de continuité avec la situation actuelle puisque ce sont les
gouvernements qui sont aujourd’hui en charge de la politique de change
de l’euro avec l’article 219 du traité de Lisbonne, en concertation avec
la Commission et la BCE, un article qui n’a malheureusement jamais été
appliqué. Autre élément de continuité, l’euro serait conservé pour les
transactions externes à la zone euro, transactions commerciales et
financières.
Si ce système, qui avait été imaginé autrefois par des dirigeants
politiques comme Edouard Balladur et John Major, ne pouvait être
instauré en raison d’une insuffisante volonté politique des
gouvernements de la zone euro, il serait possible d’envisager un
changement plus important, sans drame, la fin concertée de l’euro. La
fin de l’euro ne serait pas le chaos. La dette publique française est en
effet entièrement libellée en euros, pas en dollars ou en yens. Son
montant serait par conséquent inchangé pour les emprunteurs au premier
rang desquels l’Etat français, contrairement à ce que l’on dit parfois.
Mais, naturellement il faudrait que cette période soit soigneusement
préparée, avec autant d’attention que celle que l’on a mise pour créer
la monnaie unique. Les banques notamment devraient gérer leurs risques
en anticipant toutes les hypothèses. Si l’euro avait implosé en mai
2010, la crise aurait été véritablement systémique puisque les banques
considéraient à cette époque qu’une créance sur la Grèce ou sur
l’Italie, c’était comme une créance sur l’Allemagne. Aujourd’hui, elles
gèrent beaucoup plus attentivement leurs risques, à l’image de ce que
font les grandes entreprises industrielles. Certains économistes et
dirigeants critiquent l’actuelle fragmentation des marchés, la
renationalisation de la dette souveraine, mais cette renationalisation
s’impose au nom de la prudence dans la gestion des risques. Piloter le
passage d’un système de monnaie unique à un système de parités flexibles
reviendrait en définitive à aligner le système monétaire de la zone
euro sur le système international.
La seule question que devraient se poser les dirigeants européens,
c’est de savoir si la zone euro est bien une zone économique optimale.
C’est en principe pour cela qu’ils ont décidé de faire l’euro… A cette
question économique, ils doivent apporter une réponse économique.
Autrement, nous risquons d’entrer dans un monde absurde. Nous y sommes
peut-être déjà. Ce monde pourrait ressembler à celui des Shadoks. On
dirait : « il faut pomper, il faut pomper ! Même si cela ne marche pas !
Au moins, on a le sentiment que l’Europe existe ! ». L’Europe mérite
tout de même mieux que cela !
Regardons les réalités en face, acceptons de débattre de toutes les
hypothèses, sans préjugé politique. L’engagement européen ne se mesure
pas à l’aune d’un système monétaire qui n’est qu’un moment dans la vie
des peuples. Le monde de 2014 n’est plus celui des pères fondateurs de
l’euro. Et prenons garde à ce fossé qui ne cesse de se creuser entre les
dirigeants et les citoyens. En d’autres termes, au nom de l’Europe
n’affaiblissons pas le projet européen et notre démocratie.
[1] Voir la note de lecture par Baptiste Petitjean, directeur de la Fondation Res Publica
Source : Fondation Res Publica
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“La monnaie unique est déjà morte. Vive la monnaie commune !”
Entretien de Dominique Garabiol, membre du Conseil
scientifique de la fondation Res Publica et professeur associé à Paris
8, à Marianne, le 22 août 2014. Propos recueillis par Emmanuel Lévy.Marianne
: La nouvelle migration de travailleurs depuis les pays du Sud de la
zone euro vers ceux du Nord et, en particulier, l’Allemagne, n’est-il
pas le signe de la pleine réussite de la monnaie unique, au sens de
l’émergence d’un ensemble homogène, comme le prévoit la théorie
économique ?
Dominique Garabiol : C’est vrai, l’unification des
marchés du travail en serait une des manifestations, et depuis le début
les promoteurs de l’euro la guette. Mais ils se tromperaient en
l’identifiant au mouvement actuel. Et il ne serait pas banal de se
réjouir du malheur de cet exode lié au chômage de masse, car ce flux
migratoire est d’abord le fruit de la destruction d’activités
économiques, comme en Espagne.
Il faudrait en tout cas être aveugle pour ne pas voir que l’euro,
ainsi que l’histoire économique nous l’enseigne, a renforcé la
spécialisation régionale. Comme l’Italie du Nord a vampirisé l’industrie
du Mezzogiorno, la mise en place d’une monnaie unique a conduit en
Europe au renforcement du pôle industriel dominant, l’Allemagne, et à la
marginalisation des centres industriels secondaires, France, Italie,
Espagne… Selon Eurostat, en 2001, le niveau de vie (emplois, salaires,
etc.) était à parité entre l’Allemagne, la France et l’Italie par
exemple. Aujourd’hui, il est plus faible de 20 % pour l’Italien, de 13 %
pour le Français.
Une telle catastrophe n’a été rendue possible qu’avec l’échec de
l’Europe politique, inscrite elle-même dans les statuts de la Banque
centrale. Car au lieu de faire converger les économies différentes qui
composent la zone euro (cela aurait dû passer par une politique
différenciée selon les pays et des actions volontaristes de répartition
des activités), on a au contraire fait converger les politiques
économiques. Et accentuer du même coup les déséquilibres.
Airbus nous en donne un exemple caricatural. Si on avait voulu faire
converger les structures industrielles en Europe, on aurait placé sa
nouvelle chaîne de production, non pas à Hambourg, mais à Valladolid ou à
Salonique.
Vous semblez dénoncer davantage la politique économique que la monnaie unique ?
Ils sont indissociablement liés, mais il est vrai que c’est davantage la conception simpliste de la politique monétaire et du taux de change unique, que l’euro lui-même qui est en cause. Cette politique est responsable au premier chef des divergences productives qui conditionnent tout le reste au sein de la zone euro et de la situation critique de déséquilibre en faveur de l’Allemagne que nous vivons. Dans ces conditions, on peut faire comme avec le traité de Versailles et se répéter en boucle que l’Allemagne paiera, comme la région parisienne a payé pour la Creuse lors de la lente construction de la France. Mais c’est doublement chimérique. Non seulement les rares solidarités existantes entre la Grèce et l’Allemagne ne sont pas à la dimension des besoins, mais cela condamne l’Allemagne à payer ad vitam æternam, car les déséquilibres ne peuvent aller qu’en s’accentuant.
Ils sont indissociablement liés, mais il est vrai que c’est davantage la conception simpliste de la politique monétaire et du taux de change unique, que l’euro lui-même qui est en cause. Cette politique est responsable au premier chef des divergences productives qui conditionnent tout le reste au sein de la zone euro et de la situation critique de déséquilibre en faveur de l’Allemagne que nous vivons. Dans ces conditions, on peut faire comme avec le traité de Versailles et se répéter en boucle que l’Allemagne paiera, comme la région parisienne a payé pour la Creuse lors de la lente construction de la France. Mais c’est doublement chimérique. Non seulement les rares solidarités existantes entre la Grèce et l’Allemagne ne sont pas à la dimension des besoins, mais cela condamne l’Allemagne à payer ad vitam æternam, car les déséquilibres ne peuvent aller qu’en s’accentuant.
Tant qu’on focalise les débats sur la solidarité financière entre
pays, on ne fait qu’accompagner la désagrégation de la zone euro, et
au-delà de l’Europe. Car cela équivaut à dire : l’euro vivra tant que
l’Allemagne paiera, alors qu’il n’y a aucune raison que l’Allemagne
gagnante jusqu’à présent accepte de perdre systématiquement les parties
suivantes.
Donc, selon vous l’euro est déjà mort ?
Oui, au moins dans la forme actuelle. S’il n’a pas explosé, c’est que la Banque centrale le soutient à bout de bras. Sans la BCE tout éclate. C’est le signe de la perte de crédibilité de l’euro. Mario Draghi a dit que la BCE ferait tout pour sauver l’euro. Selon un des scénarios possibles : une crise survient, la BCE rachète massivement les dettes des Etats qui font défaut et se retrouve, elle-même, au bord de la faillite au point qu’il y a urgence à la recapitaliser. Or, rares seront les Etats, eux-mêmes en détresse financière, qui pourront suivre. Et l’euro mourrait avec la BCE.
Oui, au moins dans la forme actuelle. S’il n’a pas explosé, c’est que la Banque centrale le soutient à bout de bras. Sans la BCE tout éclate. C’est le signe de la perte de crédibilité de l’euro. Mario Draghi a dit que la BCE ferait tout pour sauver l’euro. Selon un des scénarios possibles : une crise survient, la BCE rachète massivement les dettes des Etats qui font défaut et se retrouve, elle-même, au bord de la faillite au point qu’il y a urgence à la recapitaliser. Or, rares seront les Etats, eux-mêmes en détresse financière, qui pourront suivre. Et l’euro mourrait avec la BCE.
Quelles sont vos solutions ?
Historiquement, le choix de la monnaie unique est un choix politique. Un choix utopique même : dans l’impensé des dirigeants Français, l’euro est conçu comme une ligne Maginot pour contenir la puissance allemande. Et pas plus qu’elle, l’euro n’a tenu ses promesses.
Historiquement, le choix de la monnaie unique est un choix politique. Un choix utopique même : dans l’impensé des dirigeants Français, l’euro est conçu comme une ligne Maginot pour contenir la puissance allemande. Et pas plus qu’elle, l’euro n’a tenu ses promesses.
Des alternatives ont été étudiées. Dès les années 1970, certains
économistes européens, des libéraux notamment, ont pensé un système de
monnaie commune. Elle a été reprise par les Anglais et quelques
responsables politiques français de droite et de gauche lors des débats
conduisant à la création de l’euro. En gros, il s’agit de partir de la
double nature de l’union monétaire. Du point de vue de l’extérieur,
c’est une zone homogène, pour laquelle une monnaie est adaptée. Mais,
comme je l’ai dit précédemment, à l’échelle interne, l’hétérogénéité
domine et, pire, elle s’est accentuée avec la monnaie unique.
Aujourd’hui, privées de l’instrument monétaire, le seul moyen dont
les économies disposent pour s’ajuster les unes aux autres, passe par
une modification des prix des facteurs de productions. Et notamment des
salaires. Si la Grèce avait pu dévaluer son « euro drachme », elle
aurait pu empêcher le chômage d’exploser autant et les salaires de se
réduire de plus de 25 %. Idem pour le capital en France. Depuis
l’arrivée de l’euro, la valeur du Cac 40, reflétant celle des 40 plus
grandes entreprises tricolores, s’est dégradé de 55 % par rapport au
Dax, son homologue allemand. Cinquante-cinq pourcents, c’est bien
davantage que ce qu’entrainerait une dévaluation considérée comme
mortelle !
Pratiquement, comment une monnaie commune fonctionne-t-elle ?
Nous avons deux périodes encore récentes qui permettent de comprendre comment fonctionnerait une monnaie commune. La première se situe entre 1999 et 2002. La zone euro bascule alors vers la monnaie unique qui n’est qu’une monnaie bancaire. Les autres agents de la zone continuent d’utiliser leur monnaie nationale, dont les parités sont fixées et qui deviennent des subdivisions de l’euro. L’autre période est celle du SME, le Système monétaire européen. L’ancêtre de l’euro, l’écu, joue alors bien le rôle de référence pour les monnaies de la zone qui peuvent s’ajuster, mais selon un corridor d’évolution trop étroit de 5%, ce qui a entrainé sa défaillance…
Nous avons deux périodes encore récentes qui permettent de comprendre comment fonctionnerait une monnaie commune. La première se situe entre 1999 et 2002. La zone euro bascule alors vers la monnaie unique qui n’est qu’une monnaie bancaire. Les autres agents de la zone continuent d’utiliser leur monnaie nationale, dont les parités sont fixées et qui deviennent des subdivisions de l’euro. L’autre période est celle du SME, le Système monétaire européen. L’ancêtre de l’euro, l’écu, joue alors bien le rôle de référence pour les monnaies de la zone qui peuvent s’ajuster, mais selon un corridor d’évolution trop étroit de 5%, ce qui a entrainé sa défaillance…
L’euro, comme monnaie commune, conserverait ses attributs pour le
commerce international et les marchés financiers, alors que les monnaies
nationales resteraient des subdivisions réservées aux échanges
intérieurs comme en 1999-2002. Mais à la différence avec cette période,
les parités des subdivisions nationales seraient ajustables en fonction
des déséquilibres constatés, notamment en termes de balance extérieure
et de taux de chômage, dans le cadre d’un SME protégé par l’euro de la
spéculation internationale et doté d’un corridor plus large que le
précédent. Le statut international de l’euro serait sauvegardé et la
flexibilité monétaire permettant la cohésion de la zone serait
retrouvée.
Il est aussi possible d’avoir une lecture moins simpliste des traités
et de considérer que les objectifs assignés à la BCE, l’inflation mais
aussi secondairement, l’équilibre de la balance extérieure, la stabilité
des conditions monétaires et, en dernier ressort, le plein emploi,
s’appliquent non à la moyenne de la zone — ce qui est la source de tous
les problèmes —, mais à chaque pays selon un corps de règles uniques.
L’utilisation d’instruments monétaires connus mais aujourd’hui
délaissés, comme les réserves obligatoires et les montants
compensatoires monétaires appliqués par pays, donnerait les moyens
d’adapter les taux d’intérêts et les taux de change au niveau de
compétitivité de chacun.
Vous êtes optimiste ?
Pas dans l’immédiat. Pourtant les exemples réussis de split, d’éclatement monétaire contrôlé, ne manque pas, notamment récemment en Europe de l’Est : l’URSS, la Tchécoslovaquie ou même la Yougoslavie où l’on s’est battu pour tout sauf pour la monnaie. Bien sûr il y aura des coûts. Mais ils sont déjà là à travers la multiplication des dévaluations internes. Soit on les paye lors d’une sortie de l’euro, idéalement selon un modèle de monnaie commune. Mais, on repart sur de bonnes bases de croissance. Soit il faut réduire encore les salaires et prestations sociales de 20 % en Grèce comme en Espagne et amorcer d’ici peu le même mouvement en Italie et en France. On a vu ce que cela a donné : la récession comme seul horizon, d’autant plus que la dette, elle, ne subit pas cette dévaluation interne.
Pas dans l’immédiat. Pourtant les exemples réussis de split, d’éclatement monétaire contrôlé, ne manque pas, notamment récemment en Europe de l’Est : l’URSS, la Tchécoslovaquie ou même la Yougoslavie où l’on s’est battu pour tout sauf pour la monnaie. Bien sûr il y aura des coûts. Mais ils sont déjà là à travers la multiplication des dévaluations internes. Soit on les paye lors d’une sortie de l’euro, idéalement selon un modèle de monnaie commune. Mais, on repart sur de bonnes bases de croissance. Soit il faut réduire encore les salaires et prestations sociales de 20 % en Grèce comme en Espagne et amorcer d’ici peu le même mouvement en Italie et en France. On a vu ce que cela a donné : la récession comme seul horizon, d’autant plus que la dette, elle, ne subit pas cette dévaluation interne.
Mais malheureusement la mise en place d’une solution de raison, comme
la monnaie commune ne peut survenir qu’à l’occasion d’une nouvelle
crise financière aigüe de l’euro au cours de laquelle les responsables
politiques seront à nouveau confrontés au risque d’éclatement de la
zone. Je m’interroge par exemple sur l’incompréhension de la contrainte
qu’impose l’euro que font mine d‘ignorer jusque dans les rangs de la
majorité ceux qui se désignent comme les « frondeurs ». Ils partent du
principe que l’euro, c’est bien, mais pas la politique économique de
François Hollande. Mais le plan de 50 milliards d’euros, c’est du petit
bois au regard de ce à quoi nous contraint l’euro !
Source : Marianne