[Ils ont fait 2014] Sept ans après “L’insurrection qui
vient”, Eric Hazan, fondateur des éditions La Fabrique, a édité cette
année le deuxième livre du Comité invisible, “A nos amis”. Un manifeste
pour la révolution d’aujourd’hui qui a ébouriffé 2014.
Eric Hazan – Oui, c’est vrai que depuis sept ans les doigts des deux mains ne seraient pas suffisants pour compter toutes les insurrections qui se sont produites dans le monde entier. C’est sûr, on n’avait pas ça à l’époque.
L’analyse du Comité invisible a-t-elle changé dans A nos amis, en partant des événements qui ont eu lieu récemment ?
Ce qui émerge d’A nos amis, c’est qu’au fond, les insurrections qui ont eu lieu sont pour la plupart restées au stade embryonnaire, ou ont abouti à des révolutions qui ont été muselées, comme la révolution tunisienne, avec trois ans plus tard le retour du ben-alisme sans Ben Ali, ou la révolution égyptienne qui amène la dictature de l’armée. Cela pose un problème : par quels cheminements une insurrection peut-elle être menée pour aboutir à une véritable révolution ?
C’est une des questions que le livre pose, sans y répondre clairement car c’est difficile. C’est une question qui se pose aujourd’hui partout. Il y a sans arrêt des insurrections. Au moment où nous parlons il y en a certainement qui se déroulent ici et là, dont on n’entend pas trop parler. C’est une vraie question d’essayer de comprendre le cheminement qui mène de l’émeute à la révolution.
Le Comité invisible estime que les révolutionnaires se focalisent trop sur l’Etat, alors qu’il est devenu fumée, et qu’il faudrait s’en prendre au “gouvernement”.
Oui, ils ont raison. Je pense que tout le monde est à peu près d’accord sur le fait que la révolution n’est pas la prise du pouvoir. Ce n’est pas “ôte-toi de là que je m’y mette”. Mais dire cela ne suffit pas. Les gens qui pensent vraiment à la révolution sont tous d’accord sur ce point. C’est négatif, ce n’est pas constructif. C’est très largement nécessaire mais pas suffisant. Comment faire en sorte que les insurrections ne débouchent pas sur des processus constituants ? Comment éviter cette espèce de marche d’escalier qui paraît une évidence : on a dézingué le pouvoir en place donc on va procéder à des élections qui vont mettre en place une assemblée qui va à son tour élire un gouvernement. Les révolutions récentes et semi-récentes – Tunisie, Egypte – montrent une fois de plus que ce processus est fatal.
La révolution ukrainienne aussi ?
C’est encore autre chose, je ne sais pas si c’était une révolution. C’est compliqué. Je ne sais pas si on peut mettre l’Ukraine sur le même plan.
Pourquoi ?
Le mouvement de départ oui, la place Maïdan oui, mais tout ce qui s’est passé après… N’est-ce pas le remplacement d’une bande d’apparatchiks par une autre, purement et simplement ? Je ne sais pas, mais a priori je ne les mettrai pas sur le même plan.
Le mouvement contestataire de Sivens et la mort de Rémi Fraisse ont marqué l’année.
Oui.
Mais il n’y a pas eu de manifestation massive comme lors de la mort de Malik Oussekine par exemple. La société est-elle moins politisée qu’à l’époque ?
Je ne crois pas. Je crois que l’idée que la société française d’aujourd’hui serait moins politisée est fausse. Ceux qui disent cela ne voient pas tout ce qui se passe. D’abord ils habitent Paris pour la plupart, comme tous les faiseurs d’opinion, et Paris est un microcosme particulier où en effet en dehors d’une toute petite partie de la ville, il y a eu un tel bouleversement dans la population qu’on peut dire qu’elle est dépolitisée. Mais passé le périphérique, on n’est plus du tout dans la dépolitisation.
Il faut d’ailleurs s’accorder sur ce que l’on entend par ce mot. Est-ce le partage par une grande partie de la population d’une vision politique claire, d’une doctrine ? Dans ce cas on peut dire que le pays est dépolitisé. Mais est-ce que la politisation c’est cela ? Je ne crois pas.
Je crois que le foisonnement extraordinaire de foyers de colère, aussi bien autour d’un quartier qu’on démolit, de squats, d’associations de défense des sans-papiers ou des roms, relève de la politisation. Ce sont des foyers de colère, pas d’indignation. L’indignation est un mot que je n’aime pas. Ce n’est pas un sentiment politique.
L’indignation est un sentiment moral ?
Oui. La colère, le sentiment collectif de dire que cela ne peut plus durer, ça c’est un sentiment politique. Donc la France n’est pas du tout dépolitisée. En ce qui concerne la mort de Rémi Fraisse, peut-être que la pression dans la marmite n’était pas suffisamment élevée, mais elle monte.
Vous parliez de Paris. Une insurrection pourrait-elle encore partir de cette ville, ce “Paris sans le peuple”, comme dans le roman Les Renards pâles de Yannick Haenel (2013) ?
C’est un très bon livre, mais honnêtement je ne crois pas. Je crois que l’insurrection à venir ne partira sans doute pas de Paris intra-muros. De Paris considéré comme la masse des dix millions d’habitants vivant dans cette région, c’est possible. Mais aussi bien Toulouse, aussi bien Rennes…
La perspective d’une victoire de Podemos, ce mouvement
politique issu des Indignés, en 2015 aux législatives espagnoles
constitue-t-elle un débouché satisfaisant selon vous au mouvement des
places ?
C’est du bluff. C’est la version centre-gauche du Mouvement Cinq
Etoiles en Italie. C’est une espèce de démocratie réelle par voie
électronique. Cela va se dégonfler. Peut-être vont-ils gagner les
élections, mais c’est du bluff. Le mot “démocratie”, qui est de plus en
plus dévalué, devient inexistant avec des mouvements comme Podemos ou
Cinq Etoiles. Le Mouvement Cinq Etoiles a réussi à faire élire en Italie
des députés sans que ses membres ne se soient jamais rencontrés ! Ils
n’ont jamais fait de Congrès, c’est un parti par octets. Que le
mouvement des places ait abouti à Podemos, c’est une dégénérescence.