Témoignage très intéressant.
Ceci étant, j’ai une vision assez simple : l’euro est un très grave echec (largement prévisible). Et il est impossible (politiquement) d’en sortir. Pas la peine de débattre pendant des mois.
DONC, on s’assoit, on se protège du mieux possible, et on attend qu’il meure par attaque des marchés financiers, comme ses prédécesseurs (étalon-or, étalon-dollar…)
Je vire ma cuti Par Bernard Maris
J’ai voté oui à Maastricht, oui au traité Constitutionnel. Aujourd’hui je pense qu’il faut quitter la zone euro.
Il n’est jamais trop tard (même s’il est bien tard) pour reconnaître
qu’on s’est trompé. J’ai cru, pauvre nigaud, qu’une monnaie unique nous
mettrait la voie d’une Europe fédérale.
(Pourquoi une Europe fédérale et non la « France éternelle »,
d’ailleurs ? Parce qu’une Europe unie me semblait plus civilisée que le
reste du monde et mieux à même de contrer ces crétins d’Amerloques, ces
brutes de Russes, cette affreuse dictature chinoise et le reste du
monde. Bien.)
Donc monnaie unique, pouvoir régalien de battre monnaie supranational, tout ça conduisait à un État fédéral.
Idiot.
Les Etats conservaient l’autonomie fiscale, il n’y avait pas de
budget fédéral. Dès lors au lien de s’unir, à cause de la monnaie
unique, les Etats allaient se lancer dans une concurrence fiscale et
budgétaire : ils allaient organiser leur budget à leur manière, sous le
parapluie de l’euro. Les Grecs par exemple empruntaient en Euro, mais
remboursaient en « économie grecque », c’est-à-dire en féta et fromage
de chèvre. Les Allemands empruntaient en euros, et remboursaient en
Porsche et Mercédès, les Français en sacs Vuitton, etc etc.
De sorte que les emprunts en monnaie unique, n’empêchaient pas la
séparabilité des dettes : une dette grecque vaut du fromage, une dette
allemande des machines outils et de la technique de pointe. Chacun son
truc.
Plus l’euro était fort, plus les Allemands étaient contents, car ils
vendent des machines dont personne ne peut se passer : ils les vendaient
donc de plus en plus cher, investissaient dans des machines de plus en
plus performantes et un service après vente impec, tandis que les grecs
ne parvenaient plus à vendre leur fromage ; à tel point que l’industrie
agroalimentaire allemande finit par récupérer la fabrication de fromage
grec (authentique).
Quel intérêt ont les Grecs à rester dans la zone euro ? Aucun. Ils
finiront d’ailleurs par être foutus dehors par « les marchés » (les
prêteurs en euros qui, comme tous les prêteurs, préfèrent prêter aux
riches qu’aux pauvres).
Les français ont également payé affreusement la politique de l’euro
fort. Pourquoi une politique de l’euro fort ? Parce que l’industrie
allemande est heureuse avec un euro fort, et parce que les rentiers du
monde entier sont heureux avec un euro fort. Quand tu prêtes, tu
souhaites que ton capital garde de la valeur. Plus l’euro monte, plus
ton capital prend de la valeur, plus tu es content. Une monnaie forte
est faite pour les prêteurs (les rentiers), une monnaie faible pour les
emprunteurs (les ménages, les entreprises si elle sont situées en bas de
l’échelle de production, si leurs produits sont en concurrence).
L’euro fort a détruit l’industrie française. D’autres facteurs ont
aidé : la nullité des patrons français, l’insuffisance de la recherche,
le transfert massif des « intelligences » (sic) vers la finance au
détriment de l’industrie. Soit on reste dans l’euro, et on accepte qu’il
n’y ait plus aucune industrie en France, qu’il ne reste que du tourisme
et un peu d’industrie informatique liée aux média, mais ni avions, ni
industrie pharmaceutique, ni biotechnologies, ni voitures évidemment, ni
rien, soit ont sort de l’euro et on sauve ce qui peut être sauvé.
Pourquoi faudrait-il sauver l’industrie, ducon ? Parce que la
recherche appliquée peut booster la recherche fondamentale : il y a une
synergie entre les deux. Si l’on veut une recherche de qualité, il faut
un minimum d’industrie (cela dit, on peut se foutre complètement de la
recherche et dire « vive les Amish », ce que je comprends). Si l’on veut
une « transition énergétique », il faut un minimum d’industrie.
Mais si on sort de l’euro, tout se casse la gueule, non ?
Et non… (A Suivre)
Bernard Maris
Le sophisme de Benoit Apparu Par Bernard Maris
Faut-il sortir de l’euro ? Oui.
Est-ce possible ? C’est une autre paire de manches.
Comment vivait la France avant l’euro ? Sa monnaie fluctuait au gré
des dévaluations par rapport au dollar décidées par les gouvernement en
fonction des « attaques » contre le Franc (autrement dit des ventes
massives de francs par les résidents ou les étrangers, autrement dit des
sorties massives de capitaux). En ce temps-là les marchés de capitaux
étaient plus faciles à contrôler. D’abord il n’y avait pas de capitaux «
off-shore », flottants entre les Etats. Ensuite le volume de l’épargne
cherchant à se placer ici ou là était beaucoup plus faible ; malgré tout
le capital circulait, et les Etats contraient cette circulation par le
contrôle des changes ou la dévaluation. Arrivant au pouvoir, de Gaulle
dévalue de 20%. L’économie repart à tour de bras.
Les temps ont changé. Les marchés de capitaux « off shore »,
internationaux, brassent des sommes considérables. En zone euro, les
marchés ne peuvent plus attaquer directement les monnaies (le franc à
disparu) mais les contreparties de l’euro, les supports de l’euro. Il y a
en trois : l’or (négligeable), les créances sur les économies (la dette
Suez, la dette Renault, etc.) et surtout les dettes publiques, les
dettes sur les Trésors publics. Tout se passe exactement comme avant,
sauf que les Etats ne peuvent plus répliquer en jouant sur la valeur de
leur monnaie.
Avant d’envisager de sortir de l’euro, il faut réfuter le sophisme de
Benoit Apparu. Sur une chaine de télé il dit : « La dette française est
de 2000 milliards (dont 1300 détenue par des étrangers). Sortir de
l’euro dévalue l’eurofranc (la nouvelle monnaie) de 25%. Automatiquement
on doit 400 milliards de plus. Autrement dit un budget annuel de
l’Etat. Donc on peut pas sortir, cqfd. »
Sauf que c’est faux. La dette, le jour où l’on sort de l’euro, n’est
plus libellée en euros, mais en eurofrancs. Donc on doit illico 2000
milliards d’eurofrancs. Et on rembourse en eurofrancs émis par la Banque
de France. Benoit Apparu raisonne comme si on changeait de monnaie sans
sortir de la zone euro. Sophisme.
Le 15 Août 1971, Nixon a aboli la convertibilité du dollar, pourtant
garanti urbi et orbi 35 dollars l’once d’or. L’or s’est mis à flamber,
et la Fed à émettre des dollars. A un journaliste du Monde qui lui
demandait si un jour les Etats-Unis parviendrait à rembourser leur dette
colossale, Milton Friedman répondit justement : « Notre dette est en
dollars, donc on ne vous doit rien ».
Petit bémol néanmoins, car tout semble trop facile. De quelle
juridiction dépend une dette ? Les pauvres pays d’Afrique se sont
endettés jusqu’à l’os et n’ont jamais pu rembourser leurs dettes parce
qu’elles étaient gérées et défendues par les tribunaux des nations
prêteuses. Pour passer en douce de l’euro à l’eurofranc, encore faut-il
que les dettes publiques françaises dépendent de juridiction françaises.
Est-ce le cas ? Oui, à 93% (1). 93% des contreparties de la dette, des
OAT (Obligations assimilables du Trésor, les « bons » entre 5 et 50 ans
émis par le Trésor et garantis par l’Etat) sont de droit français. Il
n’en va pas de même pour les banques et les entreprises ; elles sont
endettées pour 300 milliards d’euros, et sont soumises au droit
luxembourgeois, britannique, et pour certaine au droit des Iles Caïman.
Difficile d’imaginer une renationalisation de la dette. Donc il
faudrait refinancer les banques et les entreprises en euro-francs, afin
de leur permettre de rembourser leurs dettes. Mais alors… l’inflation ?
(A suivre)
Bernard Maris
(1) Lire l’excellent bouquin de Franck Dedieu, Benjamin Masse Stamberger, Béatrice Mathieu, et Laura Raim, Casser l’euro pour sauver l’Europe, Les liens qui libèrent.
La deuxième guerre civile Par Bernard Maris
En 1992, François Mitterrand a ouvert une deuxième guerre de 30 ans
en croyant par la monnaie unique arrimer l’Allemagne à l’Europe.
L’Allemagne réalise sans le vouloir par l’économie ce qu’un
chancelier fou avait déjà réalisé par la guerre : elle détruit à petit
feu l’économie française. Certes, elle n’est pas responsable de cette
situation, au contraire ; elle n’est jamais intervenue dans la politique
intérieure de la France, elle a tendu la main aux Français du temps de
Balladur pour réaliser un début d’unité fiscale et budgétaire (qui lui
fut refusée).
C’est François Mitterrand qui a deux reprises a voulu arrimer la
politique monétaire de la France à celle de l’Allemagne, détruisant une
industrie qui n’allait pas bien fort : en 1983 d’abord, avec le tournant
de la rigueur et la politique du « franc fort », en 1989 ensuite, en
paniquant après la réunification Allemande, et en avalisant celle-ci au
prix d’une monnaie unique et d’un fonctionnement de la BCE calqué sur
celui de la Bundesbank.
Plus de vingt ans de guerre économique ont passé, et l’industrie
Allemande a laminé les industries italienne et surtout française.
Aujourd’hui la guerre est terminée et gagnée. La part des exportations
de l’Allemagne en zone euro représente 10% du total. Le reste est hors
zone euro, aux Etats-Unis et en Asie. L’Allemagne n’a plus besoin de la
zone euro. Au contraire : la zone euro commence à lui coûter cher, à
travers les plans de soutien à la Grèce, au Portugal, et à l’Espagne, à
tel point qu’elle songe elle aussi à quitter l’euro.
Il est bien évident que ni la Grèce, ni le Portugal, ni l’Espagne, ni
même la France et l’Italie ne pourront jamais rembourser leur dette
avec une croissance atone et une industrie dévastée. La zone euro
éclatera donc à la prochaine grave crise de spéculation contre l’un des
cinq pays précités.
La Chine et les Etats-Unis contemplent avec ravissement cette
deuxième guerre civile interminable, et se préparent (pour les
Etats-Unis une deuxième fois) à tirer les marrons du feu. La Chine et
les Etats-Unis pratiquent une politique monétaire astucieuse et laxiste.
On pourrait ajouter à la liste des pays pratiquant une politique
monétaire intelligente la Corée du Sud, et aujourd’hui le Japon. La
Grande Bretagne, elle, prépare tout simplement un référendum pour sortir
de l’Europe.
On a le choix : sortir de l’euro ou mourir à petit feu. Sinon, le
dilemme pour les pays de la zone euro est assez simple : sortir de façon
coordonnée et en douceur, ou attendre le tsunami financier.
Une sortie coopérative et en douceur aurait le mérite de préserver un
peu de construction européenne, un tsunami sera l’équivalent du Traité
de Versailles, les perdants étant cette fois les pays du Sud. Et au-delà
des pays du Sud, toute l’Europe.
La sortie douce et coordonnée est assez simple, et a été déjà
envisagée par nombre d’économistes. Il s’agit tout simplement de revenir
à une monnaie commune, servant de référentiel aux différentes monnaies
nationales. Cette monnaie commune, définie par un « panier de monnaies »
nationales, atténue les spéculations contre les monnaies nationales.
C’est un retour au SME (Système monétaire européen) ? Oui. Des marges
de fluctuations autour de la monnaie commune. Une stabilisation de la
spéculation par des limitations des mouvements de capitaux,
stabilisation qui pourrait être accrue par une taxe type Tobin sur ces
mêmes mouvements de capitaux. Mais le SME a échoué direz vous… Oui,
parce que le SME ne s’était pas donné de lutter contre la spéculation,
et n’avait pas adopté une « Chambre de compensation » comme la
souhaitait Keynes dans son projet pour Bretton Woods (abandonné au
profit du projet américain).
Le meilleur moyen de rendre l’Europe odieuse, détestable pour
longtemps, de faire le lit des nationalismes les plus étroits, est de
poursuivre cette politique imbécile de monnaie unique associée à une «
concurrence libre et non faussée » qui fait se pâmer de joie ceux qui en
profitent, Chinois, Américains et autres BRICs.
Bien évidemment la mainmise du politique sur la monnaie ne suffit pas
à faire une économie puissante : la recherche, l’éducation, la
solidarité sont certainement aussi importantes. Mais laisser les «
marchés » gouverner les pays est tout simplement une honteuse lâcheté.
(A suivre)
Bernard Maris