Article du libéral Charles Gave du 17/11
Tout le monde connait la réponse de Chou En Lai à Malraux qui lui
demandait quelles avaient été, à son avis, les répercussions de la
Révolution Française.
« Je ne sais pas, avait il répondu. Il est encore trop tôt … »
L’Etat Chinois existe sous une forme ou sous une autre depuis au
moins 4000 ans, ce qui donne un certain recul à ceux qui le dirige.Et il
faut bien comprendre qu’une période se termine en Chine, et qu’une
autre commence. Et que donc les autorités sont en train de changer de
stratégie.Pour bien comprendre les enjeux en cours, il faut commencer
par un constat, celui de la situation mondiale dans laquelle la Chine va
évoluer dans les années qui viennent.Sur le plan technologique, le coût
d’un robot dans les usines de Foxconn est en train de passer en dessous
du coût du travail en Chine.Or cinquante pour cent des exportations
Chinoises sont faites par des entreprises Européennes ou Américaines
ayant des usines en Chine et ré exportant aux USA ou en Europe. Ces
usines vont donc fermer et ré ouvrir à Buffalo ou à Turin.Ce qui veut
dire que le modèle mercantiliste Chinois basé sur un coût du travail
bas, une bonne infrastructure et une force de travail docile et bien
formé est obsolète et qu’il faut donc changer de modèle.
Et c’est ce à quoi le nouveau gouvernement Chinois s’attelle.
Un certain nombre de grandes directions ont été fixées par Pékin
· Première direction.
La demande extérieure en provenance des USA et d’Europe va beaucoup
baisser, à cause de la technologie certes mais aussi à cause de
l’appauvrissement de la classe moyenne dans ces zones géographiques,
résultat inévitable de politiques économiques et monétaires débiles.
Conserver une monnaie sous évaluée ne sert donc plus à rien, bien au
contraire. Vendre à des gens qui s’appauvrissent est rarement une bonne
idée.La décision a donc été prise de transformer la monnaie chinoise en une monnaie forte
et de laisser les taux d’intérêts trouver leur niveau naturel, ce qui
est une façon de stimuler la consommation et l’épargne domestique,
nouvelles sources de croissance.
Il faut souligner ici l’incroyable flexibilité des autorités de
l’empire du milieu. L’ancien modèle ne marche plus.On en prend bonne
note et on s’adapte, sans récriminations ni gémissements.
· Deuxième direction.
La Chine, en raison de la politique de change précédente à d’énormes
réserves de change qui étaient investies en obligation américaines ou
européennes qui ne rapportent plus rien.Et bien comme la Chine a trop
d’épargne, elle va devenir exportatrice de capitaux et c’est là où les
choses deviennent passionnantes tant la stratégie qui se dessine est
complexe et brillante.Le premier problème de la plupart des pays
asiatiques a toujours été que toutes les transactions entre eux étaient
soldées en dollar US.
S’il y avait trop de dollars, nous avions un boom en Asie, pas assez et nous avions un bust…
Aujourd’hui, la banque centrale Chinoise va voir les autres banques
centrales en Asie, celle de l’Indonésie par exemple et lui dit : « Vous
avez un déficit extérieur parce que vous croissez très vite et que vous
faites beaucoup de dépenses d’infrastructure. Donc, vous êtes obligé de
freiner votre économie domestique en maintenant des taux d’intérêts trop
élevés. Je vous offre de financer votre déficit extérieur en mettant
mon bilan en garantie et je vous offre tous les crédits dont vous avez
besoin pour acheter- en Chine bien sur- tous les biens d’équipement dont
vous avez besoin. »
Je vous prête des yuans (autre nom de la monnaie chinoise) et vous me
payez en yuan, ou même si vous le voulez, dans votre monnaie nationale
(accords de swaps entre banques centrales).A la place d’être financé par
des dollars à court terme, le déficit extérieur Indonésien le devient
par des Yuan à long terme, voir par la Chine acceptant d’être payée en
monnaie locale. .Les crises de balance des paiements qui avaient tué
l’Asie en 1997 sont donc une chose du passé.C’est très exactement ce que
les USA ont fait dans les années 40 et 50 avec le Plan Marshall…
Du coup, la croissance des pays asiatiques, qui ne sera plus entravée
par leur dépendance au dollar, va être à la fois plus stable et plus
forte, et ce simple fait suffira – peut-être à compenser la baisse des
exportations Chinoises vers l’Europe ou les USA. .
· Troisième direction.
Pour qu’il y ait un commerce florissant entre différents pays, il
faut que chacun d’entre eux puisse se spécialiser dans les domaines ou
il a un avantage comparatif (cf. la théorie des avantages comparatifs de
Ricardo).
La Thaïlande est le plus efficace producteur de riz au monde.Aucune
raison de faire du riz en Chine du Nord s’il peut venir de Thaïlande.
Pour cela il FAUT que des systèmes de communication s’ouvrent.
(Routes, ports, aéroports, systèmes de télécommunications etc.)Et donc
le gouvernement chinois est en train d’offrir à tous les pays de
l’ancienne » route de la Soie » de financer tous ces investissements qui
les relieront d’abord à la Chine mais aussi au reste du monde.Pour ce
faire, les autorités Chinoises sont entrain de créer l’équivalent de la
banque mondiale (pour le financement des projets) et l’équivalent du FMI
(pour le financement des problèmes de déficit extérieur) et cerise sur
le gâteau, ils offrent des parts de ces deux nouvelles institutions à
tous les pays de la zone qui le souhaitent, à la grande fureur des
Américains et des Européens.
On sait en effet que Banque Mondiale et FMI sont sous le contrôle des
USA et que les pays Européens sont sur représentés dans leurs instances
dirigeantes. Pourquoi le patron du FMI doit il toujours être un
français par exemple Mystère. L’hypothèse de la compétence
exceptionnelle peut être écartée au vu des derniers représentants
Français à la tête de cette institution.
Nous allons donc avoir des lignes de chemin de fer et des autoroutes
qui relieront la Chine à Singapour, ou Pékin à l’Europe, à la Russie, à
toute l’Asie centrale, des barrages, des centrales nucléaires construits
en Mongolie, au Kazakhstan en Afghanistan, au Pakistan, en Inde, des
pipe-lines pétroliers et gaziers reliant la Sibérie à la Chine , des
aéroports construits partout, ainsi que des hôtels et des centres
d’affaires, tout cela financé par les excédent d’épargne Chinois.
Et comme la Chine a des excédents de capacité de production dans tous
ces domaines et que c’est eux qui vont financer, il ne faut pas être
grand clerc pour comprendre de quelle nationalité seront les sociétés
qui vont emporter les contrats.La plus veille route commerciale du
monde, celle reliant la Chine à l’Asie du Sud Est, à l’Europe et au
Moyen-Orient est en train de renaître de ses cendres, trois siècles
après qu’elle ait disparue, tuée par le transport maritime.Ceci va faire
rentrer dans le système mondial des échanges environ 2 milliards de
personnes, ce qui est tout simplement prodigieux.
Pour financer tout cela de manière harmonieuse, la Chine a besoin de
marchés financiers profonds et stables et d’une monnaie forte,
puisqu’elle se transforme en pays exportateur de capitaux.Déjà les
autorités ont signé avec la Grande-Bretagne et la Suisse des accords
d’internationalisation de la monnaie Chinoise et déjà des émissions
obligataires dans cette monnaie ont eu lieu à Londres….Qui plus est,
cette monnaie est lentement mais sûrement en train de devenir
convertible.Ainsi, la semaine dernière, il a été décidé que les
habitants de Shanghai allaient pouvoir acheter librement des actifs à la
bourse de Hong-Kong tandis que les habitants de Hong-Kong allaient
pouvoir acheter à Shanghai…Or, il n’y aucun contrôle des changes à Hong-
Kong, qui d’ici 10 ans risque bien de donner du fil à retordre à
Wall-Street.Et donc le contrôle des changes pour les habitants de
Shanghai est en train de disparaître.Le Yuan est en train de devenir
convertible, doucement, doucement. Les Chinois ne sont pas pressés.
On voit donc très bien les lignes de force du projet Chinois.
1. Soutien financier aux pays en forte croissance en Asie Financement des infrastructures de communication partout en Asie
2. Internationalisation du Yuan, appuyé sur la place financière de Hong-Kong
3. Création d’un marché obligataire en Yuan, d’abord à Hong-Kong, puis partout dans le monde.
4. Cela requiert une monnaie forte, un abandon des activités à faible
valeur ajoutée telles le textile ou les matières premières, un
développement de la technologie et des Universités et bien sur
l’émergence d’un état de Droit en Chine, ce qui ne va pas être facile,
mais les autorités pour la première fois utilisent le mot dans tous
leurs discours.
Mais cela veut dire aussi que la Chine retrouve sa place en Asie,
c’est à dire la première, ce qui a toujours été le cas dans l’Histoire.
Pendant des siècles, le PIB Chinois représentait 20 % du PIB mondial.
Sous Mao, l’empereur fou, nous étions à 5 %…sous les acclamations de la gauche Française.
Nous sommes en train de retourner à 14 % avec 20% de la Population
mondiale , en marche vers les 20% (pour approfondir, Voir Angus Maddison
et surtout, Chinese Economic performance in the long run , Etude
complète sur l’évolution du PNB Chinois)
Voilà qui n’amuse pas les USA qui manœuvrent aussi mal qu’il est
possible, en envoyant la Russie dans les bras de la Chine, qui n’en
croit pas son bonheur. Favoriser l’alliance des deux puissances qui
contrôlent l’ensemble des terres asiatiques est à peu prés aussi idiot
que si les Anglais avaient favorisé une alliance entre la France et la
Prusse au XIX eme siècle.
Voilà qui amuse encore moins le Japon, qui du coup et à tout hasard,
dévalue sauvagement pour rester compétitif dans ce monde nouveau qui
s’annonce. Le Japon a compris et se dit qu’à tout prendre, il vaut mieux
devenir la réserve de haute technologie pour l’Asie que de rester une
colonie des États Unis.Le prochain grand marché haussier, qui a peut
être déjà commencé aura donc lieu en Asie et sera centré sur Hong-Kong
et peut être sur Tokyo et Singapour.
Antoine de Saint-Exupéry savait que pour ce qui est de l’avenir, il
ne s’agissait pas de le prévoir, mais de le rendre possible. Je n’ai,
pour ma part, jamais rien prévu, je m’efforce juste, encore et toujours
de comprendre les possibles.
Le temps nous le dira.
C.G
Source : Institut Des Libertés