Dans le débat français,
comme après un mini 11 septembre, l’heure est, pour paraphraser ce bon
vieux George (W. Bush), au « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes
avec les terroristes ». Dès lors, il me semble important de prendre du
recul par rapport à ces réactions émotionnelles, pour tenter de répondre
à une question plus pragmatique : « qu’est-ce qu’on fait
maintenant ? ».
Commençons par regarder dans ce que nous
connaissons le mieux : nos sociétés occidentales, en l’occurrence la
France. La France est en guerre. Pas seulement depuis l’affaire de
Charlie Hebdo, non, mais depuis le 11 janvier 2013 où débute l’opération
Serval au Mali et davantage encore depuis le 19 septembre 2014, date
des premières frappes françaises contre l’Etat Islamique (Daesh), dans
le cadre de l’opération Chammal. Dans nos sociétés civilisées, la guerre
ne se voit plus. Elle s’effectue à des milliers de kilomètres, de
manière plus ou moins ouverte, et passe inaperçue, du moins chez nous.
Tout au plus y consacre-t-on quelques minutes au détour d’un journal
télévisé quelconque. Sur le terrain également, plus question de troupes
au sol (1). Trop salissant. On préfère bombarder à l’aide d’avions de
chez M. Dassault, un armateur qui n’a jamais si bien porté son nom ! Un
des effets négatifs de cette nouvelle manière de faire la guerre (soft
dans la présentation et hard dans la pratique), est que cette dernière
en est rendue plus politiquement correcte, et de là, plus
« acceptable ». Aussi, la population, ne réalisant pas qu’elle est en
guerre, ne démontre plus (autant) son opposition à la guerre, comme
c’était le cas par le passé. Ainsi, si l’on pense aux manifestations qui
secouaient la France lors de la guerre du Vietnam, ou, plus récemment
celle d’Irak, la passivité actuelle de l’opinion publique par rapport à
la guerre est frappante. Autrement dit, la guerre est totalement
banalisée dans nos sociétés, et il en résulte un manque d’opposition au
niveau politique, mais aussi de l’opinion publique.
Le problème, c’est que le fait de ne pas
prêter attention à la guerre que l’on est en train de mener n’en annule
pas les effets qui peuvent se manifester au sein de nos sociétés mêmes,
dans la salle de rédaction d’un journal comme Charlie Hebdo, par
exemple. Plutôt que d’essentialiser l’islamisme dans un choc de
civilisations, il s’agit de regarder aux causes (géo)politiques. Avec le
peu de recul dont on dispose par rapport aux faits, il semble néanmoins
que les frères Kouachi et Coulibaly aient étés formés à l’étranger. Une
source militaire assure même qu’ils faisaient partie d’un groupe de
personnes qui revenaient de Syrie et d’Irak (2). Ces endroits ne sont
pas le fruit du hasard, mais, dans une grande partie, de la politique
étrangère de la France, qui, sur le modèle américain, pratique une
politique étrangère à double standard, qui peut être qualifié de « bon
arabe, mauvais arabe », pour reprendre l’expression de Michel Collon
(3). Ainsi par exemple, en 2011, lorsque la France cherche à se
débarrasser de Kadhafi en Libye, elle s’allie avec Al Qaeda au Maghreb
Islamique (certainement des démocrates locaux…). La déstabilisation
conséquente du pays engendre une situation où l’Etat est complètement
failli et où les armes (et leurs propriétaires) transitent, par exemple
jusqu’au Mali. Selon le même modèle, Laurent Fabius déclarait en 2012, à
propos de la Syrie, que le front djihadiste Al-Nosra fait « du bon
boulot » en Syrie contre al-Assad (4). Aujourd’hui, la France combat ce
même groupe en Irak. En bref, la politique étrangère de la France se met
à combattre des sortes de Frankenstein, qu’elle crée puis tente de
détruire selon les circonstances.
Aussi, Al-Baghdadi, calife de l’Etat
Islamique (dont se revendiquerait Koulibaly, selon BFMTV), a fondé son
organisation en 2003, lors de la guerre puis de l’occupation américaine
de l’Irak. Il suffit de penser à l’électrochoc subi par un pays en cas
de bombes ou d’assauts (dans la rédaction d’un journal, par exemple)
pour comprendre que « nos » guerres sont le terreau d’animosités envers
nos pays. De plus, les vagues incessantes d’attentats en Irak démontrent
que les bombes US ne parviennent pas à stopper une idée : le
terrorisme. En 2001, on comptait un foyer principal de terrorisme,
contre une quinzaine aujourd’hui. Dès lors, la France, si elle veut
éviter de tels drames à l’avenir, devrait éviter de commettre ces mêmes
erreurs, notamment par rapport à Daesh. Aussi, il faut se rendre compte
d’un principe simple mais qui semble avoir été oublié : au plus nous
sommes en guerre avec des individus, au plus des individus sont en
guerre avec nous… Et donc au plus nous risquons des actes de guerre dans
nos pays.
Certes, les terroristes combattent avec
leur propre arme, qui est le meurtre d’innocents (cela dit, on pourrait
aussi se poser la question de savoir si nos bombes si propres font la
distinction entre civils et militaires), et il ne s’agit aucunement de
le justifier. Mais ce rappel brutal au fait que nous sommes des pays
« en guerre », même si cela est caché, doit nous faire réfléchir. Il
faut revoir d’urgence notre politique étrangère, vers une
« dé-banalisation » de la guerre : nous ne sommes en rien forcés de
participer à des guerres qui ne nous concernent pas, de soutenir des
pays, comme Israël, qui (en plus de violer le droit international depuis
des décennies) ternissent notre image au Moyen-Orient. Enfin, nous
devons absolument éviter de jouer à l’apprenti sorcier avec des
alliances et des contre-alliances, qui, au final sèment le chaos dans le
monde, chaos qui nous pend au nez du fait d’un simple effet boomerang
(5).
Aussi, je n’irai pas manifester qu’on
est « tous Charlie ». Car la question n’est pas là. Pour ma part, je ne
suis pas Charlie : je ne partage pas leur vision de la liberté
d’expression à deux vitesses. Car c’est malgré tout cela aussi que
représentait Charlie Hebdo (du moins depuis, grosso modo, l’arrivée de
Val comme directeur de la rédaction). Ainsi, en 2009, Siné, pilier de
Charlie Hebdo, était limogé pour avoir déclaré ironiquement, à propos du
fils de Sarkozy qui allait épouser une riche héritière juive, qu’il
ferait « du chemin dans la vie, ce petit » (6). Plutôt moyen pour un
journal « impertinent » qui titrait, après des tueries en Egypte en
2009 : « le Coran, c’est de la merde : ca n’arrête pas les balles ». La
question n’est donc pas de savoir si l’on condamne la tuerie : (presque)
tout le monde le fait. A mon humble avis, il faudrait plutôt se poser
la question du : « qu’est-ce qu’on fait de notre politique étrangère
maintenant ? ». Et malheureusement, j’entends déjà la large réponse
politique qui se dessine : « faire la guerre au terrorisme »…
Louis MaréchalNotes :
(2) De source militaire, « les trois terroristes tués font partie d’un groupe de dix » (Cercle des Volontaires)
(3) Michel Collon: bon arabe/mauvais arabe, médiamensonges, Libye (Ce Soir Ou Jamais)
(4) Le Monde du 13
décembre 2012 : « En revanche, la décision des Etats-Unis de placer
Jabhat Al-Nosra, un groupe djihadiste combattant aux côtés des rebelles,
sur leur liste des organisations terroristes, a été vivement critiquée
par des soutiens de l’opposition. M. Fabius a ainsi estimé, mercredi,
que »tous les Arabes étaient vent debout » contre la position
américaine, »parce que, sur le terrain, ils font un bon boulot ».
»C’était très net, et le président de la Coalition était aussi sur
cette ligne », a ajouté le ministre. »
(5) Je parle en tant que belge, mais la
participation de mon gouvernement dans la coalition contre Daesh me fait
employer le « nous » !