dimanche 11 janvier 2015

Charlie et la diplomatie : terrorisme et politique étrangère (Cercle des volontaires)

Nous sommes la paix
Dans le débat français, comme après un mini 11 septembre, l’heure est, pour paraphraser ce bon vieux George (W. Bush), au « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes ». Dès lors, il me semble important de prendre du recul par rapport à ces réactions émotionnelles, pour tenter de répondre à une question plus pragmatique : « qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ».
Commençons par regarder dans ce que nous connaissons le mieux : nos sociétés occidentales, en l’occurrence la France. La France est en guerre. Pas seulement depuis l’affaire de Charlie Hebdo, non, mais depuis le 11 janvier 2013 où débute l’opération Serval au Mali et davantage encore depuis le 19 septembre 2014, date des premières frappes françaises contre l’Etat Islamique (Daesh), dans le cadre de l’opération Chammal. Dans nos sociétés civilisées, la guerre ne se voit plus. Elle s’effectue à des milliers de kilomètres, de manière plus ou moins ouverte, et passe inaperçue, du moins chez nous. Tout au plus y consacre-t-on quelques minutes au détour d’un journal télévisé quelconque. Sur le terrain également, plus question de troupes au sol (1). Trop salissant. On préfère bombarder à l’aide d’avions de chez M. Dassault, un armateur qui n’a jamais si bien porté son nom ! Un des effets négatifs de cette nouvelle manière de faire la guerre (soft dans la présentation et hard dans la pratique), est que cette dernière en est rendue plus politiquement correcte, et de là, plus « acceptable ». Aussi, la population, ne réalisant pas qu’elle est en guerre, ne démontre plus (autant) son opposition à la guerre, comme c’était le cas par le passé. Ainsi, si l’on pense aux manifestations qui secouaient la France lors de la guerre du Vietnam, ou, plus récemment celle d’Irak, la passivité actuelle de l’opinion publique par rapport à la guerre est frappante. Autrement dit, la guerre est totalement banalisée dans nos sociétés, et il en résulte un manque d’opposition au niveau politique, mais aussi de l’opinion publique.
Le problème, c’est que le fait de ne pas prêter attention à la guerre que l’on est en train de mener n’en annule pas les effets qui peuvent se manifester au sein de nos sociétés mêmes, dans la salle de rédaction d’un journal comme Charlie Hebdo, par exemple. Plutôt que d’essentialiser l’islamisme dans un choc de civilisations, il s’agit de regarder aux causes (géo)politiques. Avec le peu de recul dont on dispose par rapport aux faits, il semble néanmoins que les frères Kouachi et Coulibaly aient étés formés à l’étranger. Une source militaire assure même qu’ils faisaient partie d’un groupe de personnes qui revenaient de Syrie et d’Irak (2). Ces endroits ne sont pas le fruit du hasard, mais, dans une grande partie, de la politique étrangère de la France, qui, sur le modèle américain, pratique une politique étrangère à double standard, qui peut être qualifié de « bon arabe, mauvais arabe », pour reprendre l’expression de Michel Collon (3). Ainsi par exemple, en 2011, lorsque la France cherche à se débarrasser de Kadhafi en Libye, elle s’allie avec Al Qaeda  au Maghreb Islamique (certainement des démocrates locaux…). La déstabilisation conséquente du pays engendre une situation où l’Etat est complètement failli et où les armes (et leurs propriétaires) transitent, par exemple jusqu’au Mali. Selon le même modèle, Laurent Fabius déclarait en 2012, à propos de la Syrie, que le front djihadiste Al-Nosra fait « du bon boulot » en Syrie contre al-Assad (4). Aujourd’hui, la France combat ce même groupe en Irak. En bref, la politique étrangère de la France se met à combattre des sortes de Frankenstein, qu’elle crée puis tente de détruire selon les circonstances.
Aussi, Al-Baghdadi, calife de l’Etat Islamique (dont se revendiquerait Koulibaly, selon BFMTV), a fondé son organisation en 2003, lors de la guerre puis de l’occupation américaine de l’Irak. Il suffit de penser à l’électrochoc subi par un pays en cas de bombes ou d’assauts (dans la rédaction d’un journal, par exemple) pour comprendre que « nos » guerres sont le terreau d’animosités envers nos pays. De plus, les vagues incessantes d’attentats en Irak démontrent que les bombes US ne parviennent pas à stopper une idée : le terrorisme. En 2001, on comptait un foyer principal de terrorisme, contre une quinzaine aujourd’hui. Dès lors, la France, si elle veut éviter de tels drames à l’avenir, devrait éviter de commettre ces mêmes erreurs, notamment par rapport à Daesh. Aussi, il faut se rendre compte d’un principe simple mais qui semble avoir été oublié : au plus nous sommes en guerre avec des individus, au plus des individus sont en guerre avec nous… Et donc au plus nous risquons des actes de guerre dans nos pays.
Certes, les terroristes combattent avec leur propre arme, qui est le meurtre d’innocents (cela dit, on pourrait aussi se poser la question de savoir si nos bombes si propres font la distinction entre civils et militaires), et il ne s’agit aucunement de le justifier. Mais ce rappel brutal au fait que nous sommes des pays « en guerre », même si cela est caché, doit nous faire réfléchir. Il faut revoir d’urgence notre politique étrangère, vers une « dé-banalisation » de la guerre : nous ne sommes en rien forcés de participer à des guerres qui ne nous concernent pas, de soutenir des pays, comme Israël, qui (en plus de violer le droit international depuis des décennies) ternissent notre image au Moyen-Orient. Enfin, nous devons absolument éviter de jouer à l’apprenti sorcier avec des alliances et des contre-alliances, qui, au final sèment le chaos dans le monde, chaos qui nous pend au nez du fait d’un simple effet boomerang (5).
Aussi, je n’irai pas manifester qu’on est « tous Charlie ». Car la question n’est pas là. Pour ma part, je ne suis pas Charlie : je ne partage pas leur vision de la liberté d’expression à deux vitesses. Car c’est malgré tout cela aussi que représentait Charlie Hebdo (du moins depuis, grosso modo, l’arrivée de Val comme directeur de la rédaction). Ainsi, en 2009, Siné, pilier de Charlie Hebdo, était limogé pour avoir déclaré ironiquement, à propos du fils de Sarkozy qui allait épouser une riche héritière juive, qu’il ferait « du chemin dans la vie, ce petit » (6). Plutôt moyen pour un journal « impertinent » qui titrait, après des tueries en Egypte en 2009 : « le Coran, c’est de la merde : ca n’arrête pas les balles ». La question n’est donc pas de savoir si l’on condamne la tuerie : (presque) tout le monde le fait. A mon humble avis, il faudrait plutôt se poser la question du : « qu’est-ce qu’on fait de notre politique étrangère maintenant ? ». Et malheureusement, j’entends déjà la large réponse politique qui se dessine : « faire la guerre au terrorisme »…
Louis Maréchal

Notes :
(4) Le Monde du 13 décembre 2012 : « En revanche, la décision des Etats-Unis de placer Jabhat Al-Nosra, un groupe djihadiste combattant aux côtés des rebelles, sur leur liste des organisations terroristes, a été vivement critiquée par des soutiens de l’opposition. M. Fabius a ainsi estimé, mercredi, que  »tous les Arabes étaient vent debout » contre la position américaine,  »parce que, sur le terrain, ils font un bon boulot ».  »C’était très net, et le président de la Coalition était aussi sur cette ligne », a ajouté le ministre. »
(5) Je parle en tant que belge, mais la participation de mon gouvernement dans la coalition contre Daesh me fait employer le « nous » !