Texte de Frédéric Lordon du mardi 13 janvier 2015
(vous pouvez remettre la vidéo au début pour avoir toutes les interventions)
Ce texte est tiré d’une intervention à la soirée « La dissidence,
pas le silence ! », organisée par le journal Fakir à la Bourse du
travail à Paris le 12 janvier 2015.
Lorsque le pouvoir de transfiguration de la mort, ce rituel social
qui commande l’éloge des disparus, se joint à la puissance d’une émotion
commune à l’échelle de la société tout entière, il est à craindre que
ce soit la clarté des idées qui passe un mauvais moment. Il faut sans
doute en prendre son parti, car il y a un temps social pour chaque
chose, et chaque chose a son heure sociale sous le ciel : un temps pour
se recueillir, un temps pour tout dire à nouveau.
Mais qu’on se doive d’abord à la mémoire de ceux qui sont morts
n’implique pas, même au plus fort du traumatisme, que toute parole nous
soit interdite. Et notamment pour tenter de mettre quelque clarification
dans l’inextricable confusion intellectuelle et politique qu’un
événement si extrême ne pouvait manquer, en soi, de produire, à plus
forte raison sous la direction éclairée de médias qui ne louperont pas
une occasion de se refaire la cerise sur le dos de la « liberté
d’expression », et de politiques experts en l’art de la récupération.
Disons tout de suite que l’essentiel de cette confusion se sera
concentré en une seule phrase, « Je suis Charlie », qui semble avoir
tout d’une limpide évidence, quand tant d’implicites à problème s’y
trouvent repliés.
« Je suis Charlie ». Que peut bien vouloir dire une phrase pareille,
même si elle est en apparence d’une parfaite simplicité ? On appelle
métonymie la figure de rhétorique qui consiste à donner une chose pour
une autre, avec laquelle elle est dans un certain rapport : l’effet pour
la cause, le contenu pour le contenant, ou la partie pour le tout. Dans
« Je suis Charlie », le problème du mot « Charlie » vient du fait qu’il
renvoie à une multitude de choses différentes, mais liées entre elles
sous un rapport de métonymie. Or ces choses différentes appellent de
notre part des devoirs différents, là où, précisément, leurs rapports de
métonymie tendent à les confondre et à tout plonger dans
l’indistinction.
Charlie, ce sont d’abord des personnes humaines, privées – par
bonheur, on s’est aperçu rapidement que dire simplement « Charlie » pour
les rassembler faisait bon marché de deux policiers, un agent de
maintenance, un malheureux visiteur de ce jour là, et puis aussi de cinq
autres personnes, dont quatre juives, tuées les deux jours d’après.
Sauf à avoir rompu avec toute humanité en soi, on ne pouvait qu’être
frappé de stupeur et d’effroi à la nouvelle de ces assassinats.
Mais l’émotion n’a été si considérable que parce qu’il était
perceptible à tous que ce qui venait d’être attaqué excédait évidemment
les personnes privées. Et voici donc le deuxième sens possible de «
Charlie » : Charlie comme métonymie des principes de liberté
d’expression, des droits à exprimer sans craindre pour sa sécurité, tels
qu’ils sont au cœur de notre forme de vie.
On pouvait donc sans doute se sentir Charlie pour l’hommage aux
personnes tuées – à la condition toutefois de se souvenir que, des
personnes tuées, il y en a régulièrement, Zied et Bouna il y a quelque
temps, Rémi Fraisse il y a peu, et que la compassion publique se
distribue parfois d’une manière étrange, je veux dire étrangement
inégale.
On pouvait aussi se sentir Charlie au nom de l’idée générale, sinon
d’une certaine manière de vivre en société, du moins d’y organiser la
parole, c’est-à-dire au nom du désir de ne pas s’en laisser conter par
les agressions qui entreprennent de la nier radicalement. Et l’on
pouvait trouver qu’une communauté, qui sait retourner ainsi à l’un de
ses dénominateurs communs les plus puissants, fait une démonstration de
sa vitalité.
Mais les choses deviennent moins simples quand « Charlie » désigne –
et c’est bien sûr cette lecture immédiate qui avait tout chance
d’imposer sa force d’évidence – quand « Charlie », donc, désigne non
plus des personnes privées, ni des principes généraux, mais des
personnes publiques rassemblées dans un journal. On peut sans la moindre
contradiction avoir été accablé par la tragédie humaine et n’avoir pas
varié quant à l’avis que ce journal nous inspirait – pour ma part il
était un objet de violent désaccord politique. Si, comme il était assez
logique de l’entendre, « Je suis Charlie » était une injonction à
s’assimiler au journal Charlie, cette injonction-là m’était impossible.
Je ne suis pas Charlie, et je ne pouvais pas l’être, à aucun moment.
Je le pouvais d’autant moins que cette formule a aussi fonctionné
comme une sommation. Et nous avons en quelques heures basculé dans un
régime de commandement inséparablement émotionnel et politique. Dès ses
premiers moments, la diffusion comme traînée de poudre du « Je suis
Charlie » a fait irrésistiblement penser au « Nous sommes tous
américains » du journal Le Monde du 12 septembre 2001. Il n’a pas fallu
une demi-journée pour que cette réminiscence se confirme, et c’est
Libération qui s’est chargé de faire passer le mot d’ordre à la première
personne du pluriel : « Nous sommes tous Charlie » — bienvenue dans le
monde de l’unanimité décrétée, et malheur aux réfractaires. Et puis
surtout célébrons la liberté de penser sous l’écrasement de tout
dissensus, en mélangeant subrepticement l’émotion de la tragédie et
l’adhésion politique implicite à une ligne éditoriale. Ceci d’ailleurs
au point de faire à la presse anglo-saxonne le procès de se montrer
hypocrite et insuffisamment solidaire (obéissante) quand elle refuse de
republier les caricatures. Il fallait donc traverser au moins une mer
pour avoir quelque chance de retrouver des têtes froides, et entendre
cet argument normalement élémentaire que défendre la liberté
d’expression n’implique pas d’endosser les expressions de ceux dont on
défend la liberté.
Mais cette unanimité sous injonction était surtout bien faite pour
que s’y engouffrent toutes sortes de récupérateurs. Les médias d’abord,
dont on pouvait être sûr que, dans un réflexe opportuniste somme toute
très semblable à celui des pouvoirs politiques dont ils partagent le
discrédit, ils ne manqueraient pas pareille occasion de s’envelopper
dans la « liberté de la presse », cet asile de leur turpitude. A l’image
par exemple de Libération, qui organise avec une publicité aussi
ostentatoire que possible l’hébergement de Charlie Hebdo. Libération, ce
rafiot, vendu à tous les pouvoirs temporels, auto-institué dernière
demeure de la liberté d’expression ! — peut-être en tous les sens du
terme d’ailleurs. Et combien de la même farine derrière Libé pour faire
de la surenchère dans le Charlisme ?
« Si cet homme qui, dit-on, riait de tout revenait en ce siècle, il
mourrait de rire assurément », écrit Spinoza dans une de ses lettres. Et
c’est vrai qu’il y a de quoi rire longtemps à voir ainsi les organes de
la soumission à l’ordre social entonner avec autant de sincérité l’air
de l’anticonformisme et de la subversion radicale. Rire longtemps… enfin
pas trop quand même, car il faudra bien songer un jour à sortir de
cette imposture.
Ce sera sans l’aide du pouvoir politique, qui n’a jamais intérêt au
dessillement, et à qui l’union nationale a toujours été la plus fidèle
des ressources. Union nationale, et même internationale en l’occurrence,
dont une version carabinée nous aura été administrée. Fallait-il
qu’elle soit incoercible la pulsion récupératrice de François Hollande
de se faire reluire à la tête de Paris « capitale du monde » pour
convier, de proche en proche, jusqu’à Orban, Porochenko, et puis
Netanyahu, Lieberman, etc. de hautes figures morales, connues pour se
partager entre défenseurs de la liberté de la presse et amis du dialogue
interconfessionnel [1].
Par bonheur, il s’est déjà trouvé suffisamment de voix pour
s’inquiéter des usages, ou plutôt des mésusages, que ce pouvoir ne
manquera pas de faire d’une mobilisation de masse qu’il s’empressera de
considérer comme un mandat.
Espérons qu’il s’en trouvera également pour recommander à quelques
éditorialistes un court séjour en cellule de dégrisement, et pour leur
apporter le café salé. Dans la concurrence pour être à la hauteur de
l’Histoire, et même – pente aussi fatale que grotesque de l’information
en continu – pour être les premiers à « annoncer » l’Histoire, il était
logique que tous criassent à l’Histoire et à l’Historique à propos de la
manifestation d’hier. S’il est permis d’en rire, on dira que,
historique, elle l’a sans doute été sous quelque rapport, au moins pour
être la première du genre où le comptage de la police avait une chance
d’être supérieur à celui des organisateurs. On ne sache pas cependant
qu’il soit resté grand-chose des manifestations monstres de Carpentras
et du 1er mai 2002, effusions collectives qui avaient déjà hystérisé le
commentariat, mais dont on doit bien reconnaître que la productivité
politique aura été rigoureusement nulle.
On aimerait beaucoup qu’il en aille autrement cette fois-ci, mais on
ne peut pas s’empêcher de poser en toute généralité la question de
savoir s’il n’y a pas un effet de substitution entre le degré de
l’unanimité et sa teneur politique possible. Par construction, arasant
toute la conflictualité qui est la matière même de la politique, la
masse unie est tendanciellement a-politique. Ou alors, c’est que c’est
la Révolution – mais il n’est pas certain que nous soyons dans ce cas de
figure…
Il y aurait enfin matière à questionner la réalité de l’« union
nationale » qu’on célèbre en tous sens. Tout porte à croire que le
cortège parisien, si immense qu’il ait été, s’est montré d’une
remarquable homogénéité sociologique : blanc, urbain, éduqué. C’est que
le nombre brut n’est pas en soi un indicateur de représentativité : il
suffit que soit exceptionnellement élevé le taux de mobilisation d’un
certain sous-ensemble de la population pour produire un résultat pareil.
Alors « union nationale » ? « Peuple en marche » ? « France debout » ?
Il s’agirait peut-être d’y regarder à deux fois, et notamment pour
savoir si cette manière de clamer la résolution du problème par la levée
en masse n’est pas une manière spécialement insidieuse de reconduire le
problème, ou d’en faire la dénégation. A l’image des dominants,
toujours portés à prendre leur particularité pour de l’universel, et à
croire que leur être au monde social épuise tout ce qu’il y a à dire sur
le monde social, il se pourrait que les cortèges d’hier aient surtout
vu la bourgeoisie éduquée contempler ses propres puissances et
s’abandonner au ravissement d’elle-même. Il n’est pas certain cependant
que ceci fasse un « pays », ou même un « peuple », comme nous pourrions
avoir bientôt l’occasion de nous en ressouvenir.
Il y a une façon aveuglée de s’extasier de l’histoire imaginaire qui
est le plus sûr moyen de laisser échapper l’histoire réelle — celle qui
s’accomplit hors de toute fantasmagorie, et le plus souvent dans notre
dos. Or, l’histoire réelle qui s’annonce a vraiment une sale gueule. Si
nous voulons avoir quelque chance de nous la réapproprier, passé le
temps du deuil, il faudra songer à sortir de l’hébétude et à refaire de
la politique. Mais pour de bon.
Notes
[1] Lire Alain Gresh, « D’étranges défenseurs de la liberté de la presse
à la manifestation pour “Charlie Hebdo” », Nouvelles d’Orient, 12
janvier 2015.
Source : La pompe à Phynance sur le