par Guillaume Champeau
Il n’y a qu’une seule manière de perdre la guerre contre le terrorisme. Et c’est celle que nous choisissons de plus en plus.
« Nous sommes en guerre« . L’expression était déjà largement utilisée l’an dernier au moment de justifier l’adoption de la loi anti-terrorisme,
elle est devenue incontournable depuis les attentats commis dans les
locaux de Charlie Hebdo et dans l’épicerie casher de Vincennes. Mais il
s’agit d’une guerre très particulière dont on ne dit pas assez la
caractéristique principale : nous ne pouvons pas la perdre. En tout cas
pas militairement, et pas sur notre propre territoire.
Même si les combattants ennemis parvenaient à multiplier par dix,
cent ou mille leur force de frappe et leurs attentats en France, même
s’ils parvenaient à faire de très nombreuses victimes, il n’y aura
jamais ni invasion de la France par une armée, ni donc occupation et
installation d’un régime dirigé par l’adversaire. La situation est très
différente de celle des guerres entre nations qui opposent des armées
rangées en ordre de bataille, ou même des guerres asymétriques du 20ème
siècle où les techniques de « guérilla » et les attentats ont pu
permettre, au Viet-Nam ou aux anciennes colonies, de décourager et faire
repartir chez lui l’adversaire. Quoi qu’il arrive, quelle que soit la
force que déploieront les « groupes terroristes » qui se revendiquent
d’un islam radical, la France restera en France, et les Français
n’auront pas de territoire où fuir. L’usure du temps, et la capacité
militaire intrinsèque de chaque camp, rendent la victoire incontournable
à plus ou moins long terme.
Mais nous pouvons perdre la guerre si nous devenons nos propres
ennemis. Si au nom de cette guerre qui nous est déclarée et à laquelle
nous répondons, nous oublions les valeurs de la démocratie que nous
prétendons protéger. Ce ne serait pas une défaite militaire, impossible,
mais une défaite morale, idéologique, républicaine.
RENFORCER LA COOPÉRATION EXTRA-JUDICIAIRE AVEC LES FAI ET HÉBERGEURS
C’est tout le risque du discours que l’on voit monter depuis les
attentats contre Charlie Hebdo, d’un énième renforcement des mesures
sécuritaires, et des mesures de surveillance et de censure, notamment
sur Internet. Sans même que le dernier projet de loi anti-terrorisme
promulgué en novembre 2014 ait pu véritablement entrer en action, il est
déjà demandé de renoncer un peu plus à la protection de la vie privée
et de la liberté d’opinion. On réclame ici un Patriot Act à la française,
là un renforcement de la collaboration des FAI sans encadrement
judiciaire, pour traquer et surveiller les discours ou comportements
radicaux.
A l’invitation du ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve, les
autorités exécutives d’Allemagne, Lettonie, Autriche, Belgique,
Danemark, Espagne, Italie, Pays-Bas, Pologne, Grande-Bretagne, et Suède
ont signé un communiqué commun (.pdf) rédigé sous le regard approbateur de la Commission Européenne, des Etats-Unis, et du Canada. « Notre
action doit continuer pour faire partie d’un ensemble cohérent, basée
sur la lutte contre la radicalisation, en particulier sur Internet« , écrivent-ils.
« Nous sommes inquiets par l’utilisation de plus en plus
fréquente d’Internet pour alimenter la haine et la violence, et
signalons notre détermination à nous assurer qu’il n’est pas fait une
utilisation abusive d’Internet à cette fin, tout en veillant à ce qu’il
reste, dans le respect scrupuleux des libertés fondamentales, un forum
de libre expression, dans le respect total de la loi« .
« A cet égard, le partenariat avec les principaux fournisseurs
sur Internet est essentiel pour créer les conditions d’un reporting
rapide des contenus qui visent à inciter à la haine et à la terreur, et
elle est la condition de sa suppression, lorsque c’est opportun/possible« .
En France, la récente loi anti-terrorisme de novembre 2014 prévoit déjà la possibilité de bloquer des sites sans passer par un juge,
ce qui entrera en vigueur dans les toutes prochaines semaines avec la
publication du décret d’application. Il est également prévu des peines
très lourdes de 7 ans de prison pour ceux qui diffusent des contenus incitant
aux actions terroristes. Est-il réellement nécessaire d’aller plus loin
encore, avec des lois qui sont très logiquement rédigées dans des
termes larges, qui s’appliquent non seulement aux terroristes d’Al Qaïda
ou de l’Etat Islamique, mais aussi potentiellement à toute une série
d’autres « terrorismes » d’aujourd’hui ou de demain, dont la
qualification est laissée à l’appréciation des seuls gouvernements ?
Plus le terrorisme fait s’éloigner la justice et incite les Etats à
contrôler les opinions et les discours pour détecter et censurer les
individus déviants, plus la démocratie s’éloigne,
et plus la radicalisation peut se renforcer. C’est la seule manière
dont nous pouvons perdre la guerre, et dont les terroristes peuvent la
gagner. Et c’est celle que nous choisissons.