Afin de faire face à l’explosion du coût de la dette de
certains États menacés de faillite imminente, la BCE a lancé, dès
décembre 2011, des opérations de rachats d’actifs dites ‘LTRO’, dont le
but affiché était d’alimenter le secteur bancaire en liquidités.
Quant au mécanisme qui a permis de diminuer drastiquement le coût de
la dette étatique, celui-ci reste largement mystérieux, les informations
à ce sujet s’avérant même souvent contradictoires.
Dans un article récent, nous relevions le fait que la Banque
nationale suisse finance principalement ses acquisitions de devises
grâce à des apports de fonds en provenance d’institutions financières
privées. Nous interrogeant sur les contreparties obtenues en échange des
fonds transférés, nous mettions en évidence la possibilité d’une
dépendance de cette banque centrale envers les marchés spéculatifs pour
le financement de sa politique monétaire. (1)
De même, nous allons voir ici qu’une alliance de fait avec les
marchés spéculatifs pourrait se trouver à la base de la politique de la
BCE dans son sauvetage (en continu) de la zone euro.
Le rôle de la plateforme TARGET2 dans le sauvetage de la zone euro
La plateforme TARGET2 est présentée par le site de la BCE
comme ‘appartenant à et étant opérée par l’Eurosystème’. Elle sert à la
fois pour des ‘opérations de politique monétaire’ et pour le paiement
interbancaire (2).
En 2011 déjà, le Professeur Hans-Werner Sinn, économiste
allemand influent et Président de l’institut Ifo, pointait du doigt le
rôle-clé joué – selon lui – par cette plateforme dans le sauvetage de la
zone euro:
‘Le système de règlement bancaire TARGET, jusqu’à présent
ignoré par les médias, montre que la BCE a été beaucoup plus impliquée
dans les plans de sauvetage qu’on ne le pense généralement.’
Le Prof. Sinn expliquait ainsi que le sauvetage de la zone euro n’aurait pas été effectué par création monétaire ex nihilo,
mais plutôt par des transferts de capitaux des pays bien-portants de la
zone euro vers ceux qui n’arrivaient plus à se financer (GIPS = Grèce,
Italie, Portugal, Espagne):
‘La politique monétaire de la
BCE n’était pas inflationniste, parce que l’agrégat monétaire des
banques centrales de la zone euro n’a pas été affecté.
Mais comme les prêts octroyés par les banques centrales des GIPS ont
été faits au détriment des prêts des banques centrales de pays
exportateurs de la zone euro, cette politique revenait à une exportation
forcée de capitaux de ces pays vers les GIPS.’
L’illustration ci-dessous a été utilisée à l’occasion d’une
présentation universitaire par un cadre de la BNS à la fin 2012. Elle
s’accorde avec la possibilité rarement évoquée dans la presse, d’un
financement – via TARGET2 – des pays en difficulté de la zone euro par
ceux qui sont mieux portants:
Source: http://www.iconomix.ch/fileadmin/user_upload/docs/agenda/121114/presentation_tille_JEP2012.pdf
Le rôle de la plateforme TARGET2 dans la spéculation sur la dette européenne
L’importance de la plateforme TARGET2 dans le sauvetage de la
zone euro ayant été clarifiée, on relèvera qu’il est possible de
spéculer sur de la dette européenne en échange de liquidités qui peuvent
être transférées… via la plateforme TARGET2, justement! (3)
C’est par exemple le cas des instruments ‘SecLend Market, des
produits dérivés offerts par la société Eurex Repo, et qui permettent
notamment d’échanger des ‘government bonds’, ‘corporate bonds’ et
‘covered bonds’ européens contre des liquidités en euros et en francs
suisses, notamment…
Sources:
- Eurex Clearing – Cash collateral : http://www.eurexclearing.com/clearing-en/collateral-management/cash-collateral
- SecLend Market – Brochure 2014 des produits Eurex, pp. 185 – 189: http://www.eurexchange.com/blob/765472/80a4172c45f789666f09b323147a2f66/data/brochure_eurex_products_2014_en.pdf.pdf
Il peut par ailleurs être utile de jeter un œil à la
présentation de la plateforme T2S (pour TARGET2-SECURITIES), destinée à
remplacer graduellement le système TARGET2 à partir de juin 2015.
Tout d’abord, nous relèverons la présence de la société Eurex
Clearing dans le ‘groupe d’utilisateurs nationaux’ chargé de ‘soutenir
le développement et la mise en œuvre de T2S’ sur le ‘marché local’
allemand. Une société qui remplit par exemple la fonction de central
counterparty clearing house (CCP) pour les opérations sur les produits
‘SecLend Market / CCP’ d’Eurex Repo:
Sources:
- ECB National User Groups – Germany : https://www.ecb.europa.eu/paym/t2s/governance/nugs/html/de.en.html
- SecLend Market / CCP Eurex Repo: http://www.eurexrepo.com/repo-en/markets/seclend-market-ccp/seclend-market-ccp/398542?frag=398548
Il est également intéressant de relever que, sur son site
web, la BCE met en effet en avant (c’est-à-dire en gras) les deux
éléments suivants:
‘L’un des avantages principaux de T2S sera une réductions
significative des frais de règlement – livraison en Europe, en
particulier pour les transactions transfrontalières.
De plus, l’introduction de T2S permettra d’effectuer des
économies considérables en termes du coût des opérations de back-office
et de la gestion des liquidités et des collatéraux [!] pour
l’utilisateur.’
Cette meilleure gestion des ‘collatéraux’ ne vise-t-elle pas
précisément à une plus grande facilité d’utilisation de produits dérivés
tel que ceux de la gamme ‘SecLend Market’ vue plus haut? En outre, n’y
a-t-il pas un parallèle à tirer entre l’accent mis sur les opérations
réalisées en ‘monnaie de banque centrale’ et les injections de
liquidités de la BCE (les fameuses opérations ‘LTRO’)?
Se pourrait-il que les liquidités allouées par la BCE aux
banques commerciales via le LTRO soient en réalité utilisées en circuit
fermé pour des opérations spéculatives sur de la dette européenne?
L’utilisation des ‘liquidités’ du LTRO dans des opérations
sur des produits dérivés présenterait en effet l’avantage d’empêcher des
montant colossaux de monnaie créée par la planche à billets,
d’atteindre l’économie réelle.
Les conséquences d’un sauvetage de la zone euro via la spéculation bancaire
La grille de lecture que nous avons présentée – un sauvetage
de l’euro via les marchés spéculatifs – ne serait-elle pas compatible
avec le durcissement du crédit bancaire, effet pour le moins paradoxal
constaté par la BCE elle-même peu après le démarrage de ses ‘injections
de liquidités’?
L’Europe ne vit-elle pas en réalité un assèchement du crédit
bancaire, les actifs de certaines banques commerciales servant à
renflouer les entités – privées ou publiques – qui représentent des
maillons faibles du système économique européen? Et quelles seraient
alors les conséquences d’une rechute de la zone euro? A l’instar du cas
Chypriote, expliquerait-on alors aux déposants que leurs avoirs ont été
ponctionnés pour sauvegarder le système économique? Cela ne fait-il pas
justement partie des mesures admises pour la préservation des banques
dites ‘à risque systémique’?
Si tel était le cas, on pourrait commencer à comprendre la
brutalité les plans de rigueur de dirigeants prêts à sacrifier systèmes
de santé, pensions et emplois pour réduire les déficits. Ceux qui se
seraient engagés dans une telle mécanique auraient en effet lié leur
destin personnel à un rétablissement de la situation financière des
États de l’UE.
On pourrait alors se demander si la Suisse (cf. note 3) ne
sert pas de tirelire à une Union européenne qui aurait réussi à cacher
les symptômes de la crise, alors que les problèmes structurels, eux,
subsisteraient.
N’est-ce pas précisément ce qu’indiquent les nouvelles
opérations LTRO qui ont été lancées à partir de septembre 2014 et qui, à
la fin décembre, avaient déjà ajouté quelque 250 milliards d’euros de
‘liquidités’ aux 1’000 milliards de 2011-2012?
Source : BCE – Liste des opérations « d’open market » en cours: https://www.ecb.europa.eu/mopo/implement/omo/html/index.en.html
Quant aux Allemands, quoi qu’il en soit, ce sont plusieurs
centaines de milliards d’euros de leurs dépôts bancaires qui ont été
engagés dans le sauvetage de la zone euro… On peut dès lors comprendre
la fébrilité de certains face à la reprise des opérations d’open market
de la BCE. Et encore plus s’il s’avérait que des fonds qui devraient
être alloués au crédit pour soutenir l’économie réelle, sont en réalité
détournés au profit des marchés spéculatifs. Au nom de la rentabilité…
et du sauvetage de l’euro!
Pour le confort des lecteurs, certaines citations de ce
document ont été traduites. L’auteur décline toute responsabilité quant à
leur exactitude.
Notes et références:
- La BNS permet-elle la mise en gage des dépôts bancaires suisses sur les marchés spéculatifs?, Le Blog à Lupus, http://leblogalupus.com/2014/12/10/la-bns-permet-elle-la-mise-en-gage-des-depots-bancaires-suisses-sur-les-marches-speculatifs/
- TARGET2 settles payments related to monetary policy operations, interbank and customer payments, and payments relating to the operations of all large-value net settlement systems and other financial market infrastructures handling the euro (such as securities settlement systems or central counterparties).
- Ainsi que via le système euroSIC, géré par la société suisse SIX Securities Services, comme l’indique le site d’Eurex Clearing, filiale du groupe Eurex:
De fait, SIX Securities Services fait office de central
counterparty clearing house dans les transactions relatives à certains
produits « SecLend Market » d’Eurex Repo – et en particulier les
produits dits « COSI », qui représentent « une prestation de SIX Swiss
Exchange SA en collaboration avec SIX Securities Services et Eurex
Zurich SA ».
Sources:
- SecLend Market – Brochure 2014 des produits Eurex, pp. 185 – 189: http://www.eurexchange.com/blob/765472/80a4172c45f789666f09b323147a2f66/data/brochure_eurex_products_2014_en.pdf.pdf
- Source: http://www.six-swiss-exchange.com/issuers/services/cosi_fr.html
On remarquera d’ailleurs que les exports de capitaux suisses
en direction de pays de la zone euro peuvent de toute évidence
apparaître dans le solde TARGET2 de l’Allemagne, et ce précisément via
le système euroSIC. C’est en tout cas ce qui ressort de l’article
ci-dessous, qui soulève la question de la nature des relations entre la
BNS, les grandes banques « suisses » et la société SIX Group:
- « La Suisse dans l’Union monétaire européenne via l’Allemagne », le Blog de Liliane Held-Khawam, http://lilianeheldkhawam.wordpress.com/2014/10/29/la-suisse-dans-lunion-monetaire-via-l-allemagne-europeenne/
Un fort accroissement des ‘exports de capitaux’ en direction
de la zone euro pourrait d’ailleurs expliquer l’importance de la notion
de ‘virements excédentaires’ dans certaines statistiques mensuelles de
la Banque nationale suisse (BNS), comme l’a remarqué le même auteur dans
une autre publication:
« Le trafic des paiements de la BNS finance-t-il la zone euro? », le Blog de Liliane Held-Khawam, http://lilianeheldkhawam.wordpress.com/2014/10/23/le-trafic-de-paiement-de-la-suisse-finance-t-il-la-zone-euro-par-liliane-held-khawam/
Auteur : WinnieDaPooh pour News360x