jeudi 8 janvier 2015

L’idéologie du travail et la crise du capitalisme. Partie I : de l’âge d’or aux premières cités (Les moutons enragés)

« Il faut, avant toute recherche ou réflexion sur le travail dans notre société, prendre conscience de ce que tout y est dominé par l’idéologie du travail. » Jacques Ellul, l’Idéologie du travail, Foi et Vie n°4 Juillet 1980

L’âge d’or

Le travail est aujourd’hui à la fois la condition du salariat, qui ouvre le droit à la rémunération, et une valeur sociétale fondamentale qui sert de base à la construction de l’identité et des rapports sociaux. Pourtant, en remontant le fil de la pensée de Jacques Ellul, notamment grâce à son article L’idéologie du travail cité en exergue, on se rend compte qu’il n’en fut pas toujours ainsi. Loin d’être une donnée naturelle anthropologique, la « valeur » travail s’est construite au fil du temps, et plus particulièrement sous l’impulsion des développements successifs du système de production capitaliste.
A la fois philosophe, théoricien de la société technicienne et théologien, Jacques Ellul propose ainsi une lecture à la fois historique, anthropologique, sociétale et économique, de la construction du travail comme idéologie.
Selon lui, la première composante de cette idéologie est que l’homme serait fait pour le travail, qu’il n’aurait pas d’autre possibilité de vie et que cette dernière ne pourrait se « réaliser » que par le travail. Or, le travail est avant tout une contrainte.
Dans l’ancien testament, le travail n’apparaît en tant que tel qu’après la rupture entre l’homme et Dieu. Il s’agit alors d’une nécessité et d’une pénibilité, infligée à l’homme en punition de sa désobéissance : « tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » Auparavant, Adam est simplement chargé de cultiver et de garder le jardin d’Eden. Selon Ellul :
« ce travail n’a aucune des caractéristiques du travail.[…] Ce n’est ni une loi, ni une contrainte, ni une nécessité. Autrement dit la distance entre ses occupations et le jeu n’existe pas. On ne peut donc pas parler de travail en fonction du sens que ce terme à pris. »
Le travail apparaît donc tout d’abord dans le Genèse sous les traits de la calamité, de la « malédiction » associées à la faute originelle.
Il faut noter que le travail n’était considéré ni comme une activité importante ni comme une « valeur » dans les société traditionnelles. Les premières société humaines de chasseurs-cueilleurs du néolithiques n’entretenaient ainsi qu’un rapport occasionnel au travail, par exemple à travers la fabrication d’outils destinés à la chasse, ce dernier ne constituant qu’une activité parmi d’autres. Ces sociétés se caractérisaient, ainsi que l’a montré le théoricien de l’évolution Jared Diamond dans Le troisième chimpanzé (Gallimard, 2000), par des conditions d’abondance naturelle qui rendaient de fait le recours au travail très occasionnel. Ces sociétés pré-historiques renvoient à l’âge d’or décrit par certains auteurs antiques comme Hésiode dans Les travaux et les jours :
« Quand les hommes et les dieux furent nés ensemble, d’abord les célestes habitants de l’Olympe créèrent l’âge d’or pour les mortels doués de la parole. Sous le règne de Saturne qui commandait dans le ciel, les mortels vivaient comme les dieux, ils étaient libres d’inquiétudes, de travaux et de souffrances […] »
Le passage d’un mode de vie de chasseur-cueilleur à un mode de vie sédentaire ne s’est pas fait de manière linéaire et n’a pas constituée en une évolution rationnelle basée sur les gains productifs d’un processus d’accumulation comme le décrit l’historiographie classique ou la science économique. Hésiode le décrit comme « l’âge de fer », c’est à dire le dernier et le plus vil des âges de l’humanité, marqué par la nécessité du travail, déjà assimilé à la souffrance :
« Plût aux dieux que je ne vécusse pas au milieu de la cinquième génération ! Que ne suis-je mort avant ! que ne puis-je naître après ! C’est l’âge de fer qui règne maintenant. Les hommes ne cesseront ni de travailler et de souffrir pendant le jour ni de se corrompre pendant la nuit […] »

La sédentarisation

Le passage d’une société de chasseurs-cueilleurs à une société sédentaire basée sur l’agriculture a été lent et contraint. Selon Diamond, c’est l’augmentation de la population à la fin de l’ère glaciaire, rendue possible par l’abondance des ressources naturelles, qui a conduit nos ancêtres à effectuer un choix déterminant entre la limitation des naissances et la sédentarisation. Cependant le passage au système agricole ne s’est pas traduit par une amélioration des conditions de vie, bien au contraire. Cette déduction peut être faite de l’étude comparative de la taille des squelettes des société sédentaires par rapport aux groupes nomades ou semi-nomades qui fournit une indication globale de la qualité de la nutrition, notamment pendant la phase de croissance des individus. L’étude comparative des squelettes pré-historiques de la fin de l’ère glaciaire trouvés en Grèce et en Turquie montre que la taille moyenne des chasseurs-cueilleurs atteignait 1m78 pour les hommes. En 4000 avant JC, cette dernière avait considérablement diminué et n’était plus que de 1m60.
Il y a plusieurs explications à cette régression.
D’abord, la qualité et la variété de la nourriture a diminué avec le passage à l’agriculture car seul un petit nombre de plantes a d’abord été cultivé. Du fait de cette pauvreté variétale, les agriculteurs ont également été davantage exposés aux aléas climatiques, aux mauvaises récoltes, et donc à la famine, phénomène encore fréquent à la fin du moyen-âge. Les chasseurs-cueilleurs disposaient également d’un régime alimentaire plus riche en protéines, ce que la culture des céréales n’est pas parvenu à compenser.
Ensuite, la sédentarisation a également entraîné le développement de maladies infectieuses liées à la promiscuité et à l’absence de système sanitaire. L’essor de l’élevage a également conduit à la mutagenèse de différentes maladies animales comme la grippe, la tuberculose ou encore la variole.
Les avantages comparatifs de l’adoption du système agricole sont donc loin d’être évidents au premier abord, et tous les groupes de chasseurs-cueilleurs ne se sont pas spontanément convertis à l’agriculture.
Cependant, la fixation des groupes humains au sein de communautés agricoles a fournit à ces dernières un avantage démographique décisif. Jusqu’à présent, du fait du nomadisme, le cycle des naissances s’établissait en moyenne à un enfant tous les quatre ans, les femmes devant attendre que leur dernier enfant puisse marcher avant de procréer à nouveau, le recourt à l’infanticide était fréquent. Avec la sédentarisation, le cycle des naissances s’est établit à un enfant tous les deux ans en moyenne. La croissance démographique à donc contribué à entretenir le cycle de la sédentarisation par un processus catalytique : l’augmentation de la population a conduit les groupes sédentarisés à produire davantage de nourriture à mesure de l’augmentation de la densité de population, et a repousser inexorablement les groupes de chasseurs-cueilleurs dans les zones peu propices à l’agriculture où certains de leurs descendants vivent encore aujourd’hui, comme les inuits. Les innovations techniques ont également contribué à donner un avantage à la pratique agricole par l’amélioration des rendements et la conservation des aliments alors que dans le même temps les ressources naturelles se raréfiaient. On peut citer par exemple la faux à lame de silex ou les puits de stockage.
Finalement, les groupes de chasseurs-cueilleurs ont connu, selon Diamond, deux destins :
« où ils se sont fait évincés par les producteurs de vivres du voisinage où ils n’ont survécu qu’en embrassant eux-même la production alimentaire. »
La sédentarisation et le passage du nomadisme au labeur des travaux agricoles est donc un processus contraint, une adaptation forcée à un changement dans l’équilibre des ressources naturelles, le nomadisme apparaissant par ailleurs comme le mode de vie ayant donné la plus grande réussite et ayant perduré le plus longtemps…

L’émergence de la cité et les débuts de l’exploitation

Avec la sédentarisation et la formation de groupements humains à forte densité de population, la structure sociale s’est profondément transformée. Si les premiers groupements de villageois ont reproduit le système de gouvernement égalitaire des sociétés de chasseurs-cueilleurs, notamment par un gouvernement coutumier assuré par un « conseil des anciens », (Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire, Agone 2011) l’évolution des groupement humains vers la cité a débouché sur la constitution de structures sociales hiérarchisées soumises à un pouvoir autoritaire. On voit ainsi les figures religieuses féminines associées à la fertilité et à l’agriculture, supplantées peu à peu par des formes masculines et les valeurs de la virilité. La fonction du chasseur, chargé de protéger les troupeaux et la communauté des bêtes sauvages va peu à peu se renforcer jusqu’à prendre la tête de la nouvelle organisation sociale. Selon Mumford :
« La facilité avec laquelle le chasseur se déplace, son esprit aventureux, sa rapidité de décision, son accoutumance à la fatigue et aux privations, le courage qui lui est nécessaire pour affronter les fauves, toutes ces qualités le rendaient apte à un rôle de conducteur d’hommes ; et elles se trouvent à l’origine des distinctions aristocratiques. Devant les multiples problèmes que devait se poser une communauté sans cesse élargie, la promptitude et l’audace se révélaient plus efficaces que la prudence traditionnelle du comportement villageois. »
L’émergence des cités à la fin du néolithique allait ainsi consacrer la figure du chef et les attributs du pouvoir qui lui sont liés. Ce pouvoir autoritaire va en premier lieu s’accaparer les surplus agricoles et se charger de leur redistribution, ce qui va se traduire par l’érection d’une citadelle puis d’un palais à l’emplacement du grenier où le surplus de la récolte est entreposé. Se posant à la fois comme protecteur et autorité judiciaire, le chef de la cité va enclencher le processus de division du travail à travers différents groupes sociaux spécialisés, et exiger un « tribut » en échange de sa protection, à la manière des chefs de gangs modernes. C’est le début du phénomène de l’exploitation du travail.
Pour asseoir son prestige qui garantit son autorité, le chef s’entoure de bâtiments imposants, fait ériger un palais, symbole de sa puissance, tout comme les remparts sont les symboles visibles de la protection qu’il fournit aux villageois. Une bureaucratie militaire puis religieuse va alors s’imposer et absorber le surplus de la production agricole en même temps qu’elles allaient se légitimer l’une l’autre :
« Cette union dans une communauté d’intérêt était consacrée par la construction du grand temple, impressionnant par sa symbolique et ses dimensions. »
Le soucis de la légitimation du pouvoir et du système social inégalitaire vont trouver une solution dans la fusion postérieure des pouvoirs spirituels et religieux et l’instauration de la royauté. Le chef cumule alors les fonctions du gouvernement temporel et spirituel en même temps qu’il assure leur reproduction à travers la filiation.
La sédentarisation débouche donc sur une hiérarchisation sociale inégalitaire, notamment par la création de castes supérieures improductives, guerrières, religieuses, et bureaucratiques au service du pouvoir, qui nécessitent l’instauration d’un tribut destiné à pourvoir à leur improductivité. Le surplus des récoltes est dés lors confisqué par le pouvoir qui va prendre en charge sa redistribution. Le travailleur agricole se trouve par conséquent privé du fruit de son labeur, ce qui constitue le début à proprement parler du phénomène de l’exploitation. Le travail n’est dés lors plus seulement une nécessité ou un fléau, il devient la base d’un processus d’aliénation…
Guillaume Borel pour les moutons enragés