| 7 janvier, 2015 | Posté par Ender |
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« Il faut, avant toute recherche ou réflexion
sur le travail dans notre société, prendre conscience de ce que tout y
est dominé par l’idéologie du travail. » Jacques Ellul, l’Idéologie du travail, Foi et Vie n°4 Juillet 1980
L’âge d’or
Le travail est aujourd’hui à la fois la condition du
salariat, qui ouvre le droit à la rémunération, et une valeur sociétale
fondamentale qui sert de base à la construction de l’identité et des
rapports sociaux. Pourtant, en remontant le fil de la pensée de Jacques
Ellul, notamment grâce à son article L’idéologie du travail cité
en exergue, on se rend compte qu’il n’en fut pas toujours ainsi. Loin
d’être une donnée naturelle anthropologique, la « valeur » travail s’est
construite au fil du temps, et plus particulièrement sous l’impulsion
des développements successifs du système de production capitaliste.
A la fois philosophe, théoricien de la société
technicienne et théologien, Jacques Ellul propose ainsi une lecture à la
fois historique, anthropologique, sociétale et économique, de la
construction du travail comme idéologie.
Selon lui, la première composante de cette idéologie
est que l’homme serait fait pour le travail, qu’il n’aurait pas d’autre
possibilité de vie et que cette dernière ne pourrait se « réaliser » que
par le travail. Or, le travail est avant tout une contrainte.
Dans l’ancien testament, le travail n’apparaît en
tant que tel qu’après la rupture entre l’homme et Dieu. Il s’agit alors
d’une nécessité et d’une pénibilité, infligée à l’homme en punition de
sa désobéissance : « tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » Auparavant, Adam est simplement chargé de cultiver et de garder le jardin d’Eden. Selon Ellul :
« ce travail n’a aucune des caractéristiques du
travail.[…] Ce n’est ni une loi, ni une contrainte, ni une nécessité.
Autrement dit la distance entre ses occupations et le jeu n’existe pas.
On ne peut donc pas parler de travail en fonction du sens que ce terme à
pris. »
Le travail apparaît donc tout d’abord dans le Genèse
sous les traits de la calamité, de la « malédiction » associées à la
faute originelle.
Il faut noter que le travail n’était considéré ni
comme une activité importante ni comme une « valeur » dans les société
traditionnelles. Les premières société humaines de chasseurs-cueilleurs
du néolithiques n’entretenaient ainsi qu’un rapport occasionnel au
travail, par exemple à travers la fabrication d’outils destinés à la
chasse, ce dernier ne constituant qu’une activité parmi d’autres. Ces
sociétés se caractérisaient, ainsi que l’a montré le théoricien de
l’évolution Jared Diamond dans Le troisième chimpanzé (Gallimard,
2000), par des conditions d’abondance naturelle qui rendaient de fait
le recours au travail très occasionnel. Ces sociétés pré-historiques
renvoient à l’âge d’or décrit par certains auteurs antiques comme
Hésiode dans Les travaux et les jours :
« Quand les hommes et les dieux furent nés
ensemble, d’abord les célestes habitants de l’Olympe créèrent l’âge d’or
pour les mortels doués de la parole. Sous le règne de Saturne qui
commandait dans le ciel, les mortels vivaient comme les dieux, ils
étaient libres d’inquiétudes, de travaux et de souffrances […] »
Le passage d’un mode de vie de chasseur-cueilleur à
un mode de vie sédentaire ne s’est pas fait de manière linéaire et n’a
pas constituée en une évolution rationnelle basée sur les gains
productifs d’un processus d’accumulation comme le décrit
l’historiographie classique ou la science économique. Hésiode le décrit
comme « l’âge de fer », c’est à dire le dernier et le plus vil des âges
de l’humanité, marqué par la nécessité du travail, déjà assimilé à la
souffrance :
« Plût aux dieux que je ne vécusse pas au milieu
de la cinquième génération ! Que ne suis-je mort avant ! que ne puis-je
naître après ! C’est l’âge de fer qui règne maintenant. Les hommes ne
cesseront ni de travailler et de souffrir pendant le jour ni de se
corrompre pendant la nuit […] »
La sédentarisation
Le passage d’une société de chasseurs-cueilleurs à
une société sédentaire basée sur l’agriculture a été lent et contraint.
Selon Diamond, c’est l’augmentation de la population à la fin de l’ère
glaciaire, rendue possible par l’abondance des ressources naturelles,
qui a conduit nos ancêtres à effectuer un choix déterminant entre la
limitation des naissances et la sédentarisation. Cependant le passage au
système agricole ne s’est pas traduit par une amélioration des
conditions de vie, bien au contraire. Cette déduction peut être faite de
l’étude comparative de la taille des squelettes des société sédentaires
par rapport aux groupes nomades ou semi-nomades qui fournit une
indication globale de la qualité de la nutrition, notamment pendant la
phase de croissance des individus. L’étude comparative des squelettes
pré-historiques de la fin de l’ère glaciaire trouvés en Grèce et en
Turquie montre que la taille moyenne des chasseurs-cueilleurs atteignait
1m78 pour les hommes. En 4000 avant JC, cette dernière avait
considérablement diminué et n’était plus que de 1m60.
Il y a plusieurs explications à cette régression.
D’abord, la qualité et la variété de la nourriture a
diminué avec le passage à l’agriculture car seul un petit nombre de
plantes a d’abord été cultivé. Du fait de cette pauvreté variétale, les
agriculteurs ont également été davantage exposés aux aléas climatiques,
aux mauvaises récoltes, et donc à la famine, phénomène encore fréquent à
la fin du moyen-âge. Les chasseurs-cueilleurs disposaient également
d’un régime alimentaire plus riche en protéines, ce que la culture des
céréales n’est pas parvenu à compenser.
Ensuite, la sédentarisation a également entraîné le
développement de maladies infectieuses liées à la promiscuité et à
l’absence de système sanitaire. L’essor de l’élevage a également conduit
à la mutagenèse de différentes maladies animales comme la grippe, la
tuberculose ou encore la variole.
Les avantages comparatifs de l’adoption du système
agricole sont donc loin d’être évidents au premier abord, et tous les
groupes de chasseurs-cueilleurs ne se sont pas spontanément convertis à
l’agriculture.
Cependant, la fixation des groupes humains au sein de
communautés agricoles a fournit à ces dernières un avantage
démographique décisif. Jusqu’à présent, du fait du nomadisme, le cycle
des naissances s’établissait en moyenne à un enfant tous les quatre ans,
les femmes devant attendre que leur dernier enfant puisse marcher avant
de procréer à nouveau, le recourt à l’infanticide était fréquent. Avec
la sédentarisation, le cycle des naissances s’est établit à un enfant
tous les deux ans en moyenne. La croissance démographique à donc
contribué à entretenir le cycle de la sédentarisation par un processus
catalytique : l’augmentation de la population a conduit les groupes
sédentarisés à produire davantage de nourriture à mesure de
l’augmentation de la densité de population, et a repousser
inexorablement les groupes de chasseurs-cueilleurs dans les zones peu
propices à l’agriculture où certains de leurs descendants vivent encore
aujourd’hui, comme les inuits. Les innovations techniques ont également
contribué à donner un avantage à la pratique agricole par l’amélioration
des rendements et la conservation des aliments alors que dans le même
temps les ressources naturelles se raréfiaient. On peut citer par
exemple la faux à lame de silex ou les puits de stockage.
Finalement, les groupes de chasseurs-cueilleurs ont connu, selon Diamond, deux destins :
« où ils se sont fait évincés par les producteurs
de vivres du voisinage où ils n’ont survécu qu’en embrassant eux-même la
production alimentaire. »
La sédentarisation et le passage du nomadisme au
labeur des travaux agricoles est donc un processus contraint, une
adaptation forcée à un changement dans l’équilibre des ressources
naturelles, le nomadisme apparaissant par ailleurs comme le mode de vie
ayant donné la plus grande réussite et ayant perduré le plus longtemps…
L’émergence de la cité et les débuts de l’exploitation
Avec la sédentarisation et la formation de
groupements humains à forte densité de population, la structure sociale
s’est profondément transformée. Si les premiers groupements de
villageois ont reproduit le système de gouvernement égalitaire des
sociétés de chasseurs-cueilleurs, notamment par un gouvernement
coutumier assuré par un « conseil des anciens », (Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire,
Agone 2011) l’évolution des groupement humains vers la cité a débouché
sur la constitution de structures sociales hiérarchisées soumises à un
pouvoir autoritaire. On voit ainsi les figures religieuses féminines
associées à la fertilité et à l’agriculture, supplantées peu à peu par
des formes masculines et les valeurs de la virilité. La fonction du
chasseur, chargé de protéger les troupeaux et la communauté des bêtes
sauvages va peu à peu se renforcer jusqu’à prendre la tête de la
nouvelle organisation sociale. Selon Mumford :
« La facilité avec laquelle le chasseur se
déplace, son esprit aventureux, sa rapidité de décision, son
accoutumance à la fatigue et aux privations, le courage qui lui est
nécessaire pour affronter les fauves, toutes ces qualités le rendaient
apte à un rôle de conducteur d’hommes ; et elles se trouvent à l’origine
des distinctions aristocratiques. Devant les multiples problèmes que
devait se poser une communauté sans cesse élargie, la promptitude et
l’audace se révélaient plus efficaces que la prudence traditionnelle du
comportement villageois. »
L’émergence des cités à la fin du néolithique allait
ainsi consacrer la figure du chef et les attributs du pouvoir qui lui
sont liés. Ce pouvoir autoritaire va en premier lieu s’accaparer les
surplus agricoles et se charger de leur redistribution, ce qui va se
traduire par l’érection d’une citadelle puis d’un palais à l’emplacement
du grenier où le surplus de la récolte est entreposé. Se posant à la
fois comme protecteur et autorité judiciaire, le chef de la cité va
enclencher le processus de division du travail à travers différents
groupes sociaux spécialisés, et exiger un « tribut » en échange de sa
protection, à la manière des chefs de gangs modernes. C’est le début du
phénomène de l’exploitation du travail.
Pour asseoir son prestige qui garantit son autorité,
le chef s’entoure de bâtiments imposants, fait ériger un palais, symbole
de sa puissance, tout comme les remparts sont les symboles visibles de
la protection qu’il fournit aux villageois. Une bureaucratie militaire
puis religieuse va alors s’imposer et absorber le surplus de la
production agricole en même temps qu’elles allaient se légitimer l’une
l’autre :
« Cette union dans une communauté d’intérêt était
consacrée par la construction du grand temple, impressionnant par sa
symbolique et ses dimensions. »
Le soucis de la légitimation du pouvoir et du système
social inégalitaire vont trouver une solution dans la fusion
postérieure des pouvoirs spirituels et religieux et l’instauration de la
royauté. Le chef cumule alors les fonctions du gouvernement temporel et
spirituel en même temps qu’il assure leur reproduction à travers la
filiation.
La sédentarisation débouche donc sur une
hiérarchisation sociale inégalitaire, notamment par la création de
castes supérieures improductives, guerrières, religieuses, et
bureaucratiques au service du pouvoir, qui nécessitent l’instauration
d’un tribut destiné à pourvoir à leur improductivité. Le surplus des
récoltes est dés lors confisqué par le pouvoir qui va prendre en charge
sa redistribution. Le travailleur agricole se trouve par conséquent
privé du fruit de son labeur, ce qui constitue le début à proprement
parler du phénomène de l’exploitation. Le travail n’est dés lors plus
seulement une nécessité ou un fléau, il devient la base d’un processus
d’aliénation…
Guillaume Borel pour les moutons enragés