| 14 janvier, 2015 | Posté par Ender |
Dans un précédent article
nous nous étions arrêté à la naissance des premières cités et au
développement de sociétés inégalitaires caractérisées par la
confiscation du surplus agricole au profit du pouvoir royal. C’est la
naissance du processus d’exploitation du travail, bien que les ces
sociétés ne puissent pas être qualifiées de capitalistes puisque ne
reposant pas sur les rapports marchands. On voit cependant qu’un
processus d’accumulation existait déjà à la fin du néolithique, au
profit du pouvoir royal et de sa bureaucratie religieuse et militaire
improductive.
L’entretien de ces élites est concomitant du
développement d’entreprises guerrières. La double légitimation du
pouvoir royal et religieux se couple alors à une légitimation militaire
chargée de concrétiser la promesse de protection et de sécurité,
symbolisée par le mur d’enceinte, et d’assurer par ce fait le
consentement de la population aux rapports de force et à la structure
sociale inégalitaire qui régissent la cité.
« Sans ses croyances religieuses, sans ses sites
sociaux et les avantages matériels qui en découlent, la cité fortifiée
n’aurait été qu’une prison, avec des occupants qui ne pensent qu’à
exterminer leurs gardiens pour pouvoir s’enfuir. » Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire, Agone 2011.
Les premières expéditions militaires ont ainsi pour
fonction de fournir la matière première humaine aux rites sacrificiels
chargés d’assurer la prospérité des récoltes. La violence des rapports
sociaux à l’intérieur de la cité va alors trouver un exutoire dans la
projection de cette violence vers un ennemi extérieur et une cité
rivale.
Selon Mumford : « Incertaines de leurs cohésions
internes, les plus belliqueuses capitales se trouvaient contraintes de
poursuivre une politique de conquête, redoutant sans cesse que le
pouvoir leur échappe […] »
La militarisation des rapports entre la cité
et le monde extérieur débouchera d’abord sur le rapt à des fins
sacrificielles, puis, à mesure que la demande de main d’oeuvre allait se
faire pressente afin d’assurer le développement de la production
agricole nécessaire à l’entretien d’un complexe militaire croissant, à
la pratique de l’esclavage. La création et le développement d’une caste
d’esclaves permis ainsi de soulager la cité des tensions internes et de
la violence nées des rapports d’exploitation et de sa structure
inégalitaire et de pérenniser son développement tout en accroissant son
attractivité.
Parallèlement va se développer une spécialisation du
travail couplée à un système de castes dont les esclaves seront le
dernier et le plus bas étage.
Les rapports économiques s’effectuent d’abord au
service du temple et des élites dirigeantes qui absorbent le surplus de
la production.
« Dans la cité, la tâche spécialisée allait pour
la première fois devenir une occupation quotidienne exclusive. De ce
fait, l’artisan allait acquérir une compétence manuelle ou visuelle que
seule une spécialisation complète permettait d’obtenir, mais il perdait
du même coup l’heureuse plénitude de l’existence. »
La spécialisation du travail advient dans l’histoire
au sein des premières cités et sous l’impulsion d’un pouvoir
autoritaire. Elle prend la forme d’un travail imposé par l’autorité
centrale au sein d’une structure sociale fortement hiérarchisée et
inégalitaire.
Les cités antiques
Le développement urbain va cependant prendre une
direction différente dans les cités de la Grèce Antique. Dés l’origine,
la concentration urbaine prend une tournure marquée par la mentalité
villageoise et l’esprit d’indépendance rendant inopérant la
spécialisation et le travail forcé caractéristiques des cités
mésopotamiennes.
« La civilisation de cette première période est
encore marquée par l’esprit d’ingéniosité et la souplesse intelligente
du dilettante qui n’entend pas sacrifier toutes les possibilités de
l’existence à l’acquisition d’une compétence spécialisée » selon Mumford.
Aussi, les mœurs et la mentalité villageoise
vont profondément influencer l’organisation de la cité grecque antique,
notamment par l’exercice temporaire et par rotation des fonctions
publiques et l’exercice du pouvoir. Cette forme d’organisation
démocratique rend donc superflu la constitution d’une élite dirigeante
improductive et des ses volets religieux et militaires, qui absorbaient
dans les cités mésopotamiennes une part grandissante des surplus
agricoles à mesure de l’accroissement de la cité, aussi bien qu’une
spécialisation du travail au service des élites.
La mentalité villageoise des premières cités grecques
est également à l’origine d’un autre trait fondamental : le mépris à
l’égard des richesses et des activités de commerce. La question de la
taille de la cité, permettant son auto-suffisance alimentaire et la
participation directe des citoyens à la conduite des affaires publiques,
tient également une place centrale. Elle sera au centre de la réflexion
sur l’organisation politique de la démocratie, notamment chez Aristote.
« Jusqu’au IVème siècle, les influences
villageoises allaient profondément marquer le développement des cités
grecques : dimensions modestes des tombeaux, sentiments délicatement
exprimés par les inscriptions, touches d’ironie, nous sommes loin ici du
grandiose, du monumental, de la grandiloquence. Dans cette société, la
pauvreté n’était pas une tare et la richesse pouvait à tout le moins
paraître suspecte. »
Cependant, au IVème siècle, le nombre d’étrangers
résidents, privés du droit de posséder des terres comme de participer à
la polis et réduits au statut d’esclaves va s’accroître
considérablement. On assiste alors à une séparation entre une classe
dominante de citoyens de type aristocratique qui consacrait sont temps à
la gestion des affaires publiques et aux choses de l’esprit, et une
classe vouée au travail qui assure la production économique de la cité.
La liberté des citoyens se trouve dés lors dépendante de l’exploitation
des plus faibles et ne repose plus sur l’auto-suffisance. Les
expéditions et les relations commerciales avec l’extérieur vont alors se
multiplier pour suppléer l’insuffisance des ressources. La
surpopulation va également trouver un exutoire dans la fondation de
nouvelles colonies.
Cependant, l’esclave antique n’apparaît pas écrasé
par le travail, comme le note Jacques Ellul. Ce dernier note qu’il
disposait en effet de « larges temps de loisir » et que sa charge de
travail était légère. Nous sommes encore loin du processus
d’exploitation capitaliste intensif des 18èmes et 19èmes siècles. Le
travail avait un faible rendement, comme le montre le grand nombre
d’esclaves nécessaire à l’exploitation des domaines agricoles. Selon
Mumford, Athènes au fait de sa grandeur comptait ainsi environ 7
esclaves pour 1 citoyen.
Ce mépris dans lequel était tenu le travail,
délégué massivement aux esclaves, va perdurer dans la civilisation
romaine qui va succéder. Selon Jacques Ellul (De la Bible à l’histoire du non-travail,
Foi et Vie n°4, Juillet 1980), l’idéal de vie humaine était celui du
non-travail. Ce dernier, assuré principalement par les esclaves, est
associé à la dégradation et est le signe d’une condition inférieure.
L’idéal de l’homme libre romain est l’otium, c’est à dire la
participation aux discussions et aux affaires publiques.
Le Moyen-Age
Ce mépris du travail ainsi que sa faible intensité
vont perdurer ensuite pendant la majeure partie du Moyen-Age. Le système
féodal qui se met en place à la suite de la chute de l’empire romain
repose ainsi sur une aristocratie improductive et guerrière, sur le
modèle des premières cités mésopotamiennes, qui va consommer le faible
surplus alimentaire de la production agricole à travers un système de
taxes en nature assimilable à un tribut. Là aussi, les rapports
inégalitaires vont chercher à trouver une justification et un
consentement populaire -les jacqueries étaient nombreuses- par la
promesse de sécurité faite par le pouvoir et qui se matérialisera par
l’édification d’une forteresse et d’un mur d’enceinte et l’entretien
d’une troupe armée. Le système féodal reproduit ainsi presque trait pour
trait l’organisation sociale inégalitaire des premières cités.
Le pouvoir religieux, s’il est largement découplé du
pouvoir seigneurial, participe à la justification de l’ordre existant.
Il ordonne les règles de la vie spirituelle et de la morale paysanne et
s’impose sous cet aspect comme le complément spirituel du pouvoir
judiciaire et temporel de l’autorité seigneuriale. L’église exploite en
outre de vastes domaines sur lesquels elle emploie de nombreux
villageois. Cette complémentarité des deux pouvoirs se cristallise dans
la dîme que le seigneur local se charge de collecter au profit de cette
dernière. L’église assure une emprise morale et une justification
spirituelle de l’ordre inégalitaire existant, notamment dans son
interprétation théologique du travail associé à la fatalité, à la peine
et à la faute originelle, bref, à la condition humaine.
A ce système de taxes s’ajoutait également le travail
imposé au profit du domaine seigneurial sous forme de réquisitions,
essentiellement d’ailleurs pour les travaux domestiques (Georges Duby, L’économie rurale et la vie des campagnes dans l’occident médiéval,
Flammarion, 1977). La persistance de l’esclavage pourvoyait également
aux besoins importants en main d’oeuvre, du fait de la faible
productivité des grands domaines, dont la première fonction « était de permettre à quelques hommes de vivre dans l’oisiveté, l’abondance et la puissance », selon Georges Duby.
L’économie du Moyen-Age demeure toutefois marquée par
la faiblesse des rendements et la pénurie agricole. La famine et la
disette étaient ainsi attachées à la condition paysanne. Aux
10èmes/11èmes siècles, on relève des rendements rarement supérieurs à 1
pour 2 en ce qui concerne les céréales. Sur ce faible surplus, il
fallait en outre réserver les semences pour la récolte suivante.
Pour autant, l’intensité et la charge de travail
demeurent faibles et inférieures à celles que connaîtrons les ouvriers
après la révolution industrielle. On dénombre en moyenne 90 jours
fériés, et donc chômés, en plus du dimanche, qui correspondent à des
fêtes religieuses, ce nombre variant selon les corporations. Le nombre
de jours travaillés par mois varie ainsi entre 17 et 22. Le temps de
travail reste donc inférieur à ce qu’il est aujourd’hui.
Le 13ème siècle voit cependant un essor important de
la production agricole sous l’impulsion de progrès techniques
déterminants comme l’adoption de l’assolement triennal qui permet
d’intensifier l’exploitation des sols, ou l’utilisation de la charrue à
versoir ou encore de la herse. Entre les 9èmes et 14èmes siècles, le
rendement agricole va ainsi doubler. Cet essor de la production va
générer un surplus agricole notable et s’accompagner d’un essor
parallèle des échanges marchands, notamment à travers les foires, mais
aussi d’une généralisation et d’une banalisation de l’usage de la
monnaie à la suite du développement des transactions commerciales.
Cet essor des rapports marchands va donner naissance
au salariat agricole, forme jusque là méconnue des rapports
d’exploitation entre les paysans et les domaines domaniaux.
Selon Georges Duby :
« Ce fut l’une des fonctions majeures de la grande
exploitation céréalière à la fin du 13ème siècle que d’animer un ample
mouvement de capitaux, d’introduire dans la circulation commerciale de
larges quantités de denrées agricoles, et de redistribuer une part de
leur valeur sous forme de gages parmi les paysans sans terre et les
attelages. »
La marchandisation des rapports économiques va
également pousser à la spécialisation du travail et à l’essor du secteur
artisanal, notamment dans la paysannerie qui y verra le moyen de
s’assurer un complément au travail agricole. Cette spécialisation est
rendue possible par la circulation et la pénétration de la monnaie
jusque dans les campagnes ainsi que par l’ouverture de nouveaux
débouchés commerciaux, notamment par l’intermédiaire des foires qui
s’implantent dans tout le pays. Le travail cesse dés lors d’être vu
comme une contrainte régi par le droit coutumier et la seule nécessité
pour toute une classe d’artisans et de commerçants mais devient une
source potentielle de profits et d’enrichissement par l’accumulation de
la monnaie.
Pour le maître du domaine seigneurial, le travail
devient également une source de profits qui peuvent être thésaurisés,
mais dont la fonction première reste l’augmentation de son prestige par
l’étalage de sa magnificence et la dépense ostentatoire.
Dans les villes, l’essor des activités financières
porté par la monétarisation des transactions, sous l’impulsion des
intérêts privés des changeurs, des commerçants et des usuriers, va
conduire aux 13èmes et 14èmes siècles à un basculement du pouvoir
politique au profit des détenteurs des capitaux financiers et des grands
argentiers du royaume, dont l’exemple le plus emblématique reste
l’ascension politique des Médicis en Italie (Jacques Heers, La naissance du capitalisme au Moyen-Age, Perrin 2012).Voici le monde féodal à l’aube de la révolution capitaliste…
A la suite de la sédentarisation et de la
naissance des premières cités s’est noué un rapport inégalitaire au
travail reposant sur l’exploitation au profit d’une classe dirigeante
improductive libérée des contraintes matérielles et de la nécessité et
consommant le surplus alimentaire produit par les classes inférieures.
Dés la fondation des premières cités, une articulation opérationnelle se
met en place entre l’exercice de la gouvernance et l’instauration de
rapports inégalitaires d’exploitation. Les cités grecques antiques
solutionneront cette double contrainte par un recours de plus en plus
massif à l’esclavage, la société féodale par la légitimation religieuse
du travail sous forme de pénitence attachée à la nature humaine. Avec
l’essor du capitalisme et de la bourgeoisie urbaine, une nouveau rapport
idéologique au travail va voir le jour sous l’impulsion de la réforme
protestante en le chargeant d’une nouvelle valeur positive : à la fois
le moyen de servir Dieu et de gagner son salut…
Guillaume Borel pour les moutons enragés