Tiens, nous sommes en guerre – une paille…
Comme d’habitude, guerre décidée par un homme seul, dans son bunker,
sans vote du Parlement – j’imagine que c’est ce qu’on appelle une
“République exemplaire”. “Moi Président, je ferai comme les autres”…
Alors, en guerre contre qui ?
“La France est en guerre contre le terrorisme.” [Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense]
Ah, c’est tout de suite plus clair – “vaste programme”… Il aurait dû
faire encore plus simple “en guerre contre les très méchants” me semble
mieux.
Alors je reprends un classique de 2005 de Noam Chomsky,
puisque nous reprenons désormais la rhétorique
de néoconservateurs américains…
Noam Chomsky interviewé par Geov Parrish
WorkingForChange.com (USA) , 23 décembre 2005
Depuis plus de 40 ans, Noam Chomsky, professeur au MIT, est l’un des plus grands intellectuels au monde critique de la politique étrangère des Etats-Unis. Aujourd’hui, alors que les Etats-Unis connaissent des problèmes politiques et militaires suite à leurs dernières aventures impériales, Chomsky – qui a eu 77 ans le mois dernier – promet qu’il ne ralentira pas le rythme « tant qu’il tiendra debout ». Je lui ai parlé au téléphone, le 9 décembre et une autre fois le 20, à son bureau à Cambridge.
Geov Parrish : Est-ce que George Bush a des problèmes politiques ? Si oui, pourquoi ?
Noam Chomsky : George Bush aurait de graves
problèmes politiques s’il y avait un parti d’opposition dans ce pays.
Pratiquement chaque jour ils se tirent un balle dans le pied. Ce qui est
étonnant dans la politique aux Etats-Unis aujourd’hui est que les
Démocrates n’en tirent pratiquement aucun bénéfice. Le seul bénéfice
pour eux est que les Républicains sont en train de perdre du soutien. Un
parti d’opposition serait en train de secouer les branches, mais les
Démocrates ont une politique si proche des Républicains qu’ils ne
peuvent rien faire. Lorsqu’ils essaient de parler de l’Irak, George
Bush, ou Karl Rove, leur rétorque « comment pouvez-vous critiquer ? Vous
avez tous voté pour. » En plus, ils ont raison.
GP : Comment les Démocrates pourraient-ils faire la différence à ce stade, étant donné qu’ils sont déjà tombés dans le piège ?
Par exemple, prenons la question de la santé, qui est probablement la
préoccupation principale dans le pays. Une grande majorité de la
population est favorable, et ce depuis longtemps, à un système de
sécurité sociale nationale. Mais chaque fois que le sujet est abordé –
on en parle de temps en temps dans la presse – on dit que c’est
politiquement impossible, ou que le projet « manque de soutien politique
», qui est une autre manière de dire que les compagnies d’assurance
n’en veulent pas, que les compagnies pharmaceutiques n’en veulent pas,
et ainsi de suite.
Bon d’accord, une grande majorité de la population le veut, mais qui
se préoccupe d’eux ? C’est pareil pour les Démocrates. Clinton avait
concocté un plan tellement alambiqué qu’on n’y comprenait rien et tout
est tombé à l’eau.
Kerry, aux dernières élections, au dernier débat de la campagne, le
28 octobre je crois, le débat devait aborder les questions de politique
interne. Et le New York Times en fit un bon compte-rendu le lendemain.
Ils soulignèrent, à raison, que Kerry n’avait jamais mentionné un
engagement quelconque du gouvernement dans le système de santé parce
qu’il « manquait de soutien politique ». C’est leur manière à eux de
dire, et celle de Kerry de comprendre, que soutien politique signifie le
soutien des riches et des puissants. Bon, les Démocrates pourraient
être différents. On pourrait imaginer un parti d’opposition qui
défendrait les intérêts de la population.
GP : Etant donné l’absence de véritables différences entre les deux partis en matière de politique extérieure…
Chomsky : … ou même intérieure.
GP : Oui, ou intérieure. Mais je voudrais
poser une question sur la politique étrangère. Sommes-nous en train
d’être préparés à un état de guerre permanent ?
Chomsky : Je ne crois pas. Personne ne veut
réellement la guerre. Ce que l’on veut c’est la victoire. Prenons
l’exemple de l’Amérique centrale. Dans les années 80, l’Amérique
centrale était hors de contrôle. Les Etats-Unis ont du mener une guerre
terroriste féroce contre le Nicaragua, et ont du soutenir les
gouvernements assassins du Salvador, du Guatemala et du Honduras,
c’était un état de guerre. Les terroristes ont finalement gagné. A
présent, la région est plus ou moins calme. Alors on n’entend même plus
parler de l’Amérique centrale parce que tout est calme. Il y a la
souffrance et la misère, mais la situation est calme. Ce n’est donc pas
un état de guerre. Ailleurs, c’est pareil. Partout où on peut garder les
gens sous contrôle, il n’y a pas de guerre.
Prenons par exemple la Russie et l’Europe de l’Est. La Russie a
contrôlé l’Europe de l’Est pendant près d’un demi-siècle, avec très peu
d’interventions militaires. De temps en temps, ils envahissaient Berlin
Est, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, mais en général c’était calme. Et
ça leur convenait parfaitement – une situation sous contrôle des forces
de sécurité locales, des politiciens locaux, pas de problème. Il n’y
avait pas d’état de guerre permanent.
GP : Mais dans la Guerre contre le
terrorisme, quelle peut être la définition d’une victoire lorsqu’on a
affaire à une tactique ? C’est sans issue.
Chomsky : Il existe des moyens procéder à des
mesures. Par exemple, on peut compter le nombre d’attaques terroristes.
Et bien ils sont en nette augmentation sous l’administration Bush, et en
très nette augmentation depuis la guerre en Irak. Comme prévu – les services de renseignement avaient prévu que la guerre en Irak allait probablement accroître le niveau de terrorisme.
Et les estimations effectuées après l’invasion par la CIA et le Conseil
National du Renseignement, et autres agences de renseignement, le
confirme en tous points. La guerre a augmenté le terrorisme.
En fait, elle a même produit quelque chose qui n’existait pas
auparavant, un nouveau terrain d’entraînement pour les terroristes, bien
plus sophistiqué qu’en Afghanistan, où sont entraînés des terroristes
professionnels qui retournent ensuite dans leur pays. C’est une façon de
gérer la Guerre contre le Terrorisme, en augmentant le terrorisme. Et
selon l’unité de mesure évidente, le nombre d’attaques terroristes, on
peut dire qu’ils ont réussi à augmenter le terrorisme.
Le fait est qu’il n’y a pas de Guerre contre le Terrorisme.
Il s’ agit là d’un problème secondaire. L’invasion de l’Irak et la
prise de contrôle des ressources énergétiques étaient bien plus
importantes que le risque de terrorisme. C’est pareil pour d’ autres
sujets. Le terrorisme nucléaire, par exemple. Les services de
renseignement étasuniens estiment que la probabilité pour qu’ une «
bombe sale », qu’une attaque par bombe nucléaire aux Etats-Unis, se
produise dans les dix prochaines années est de 50 pour cent. C’est
beaucoup. Est-ce qu’ils s’en préoccupent ? Oui.
En augmentant la menace,
un augmentant la prolifération nucléaire, en poussant ses ennemis
potentiels à prendre des mesures très dangereuses pour tenter de contrer
les menaces des Etats-Unis.
Le sujet est parfois abordé. On peut le trouver dans les articles
consacrés aux analyses stratégiques. Prenons encore une fois l’ exemple
de l’invasion de l’Irak. On nous dit qu’ils n’ont pas trouvé d’armes de
destruction massive. Et bien, ce n’est pas tout à fait correct. Ils ont
effectivement trouvé des armes de destruction massive, celles que les
Etats-Unis, la Grande Bretagne et d’autres avaient envoyées à Saddam
pendant les années 80. Il y en avait encore beaucoup sur place. Elles
étaient sous le contrôle des inspecteurs de l’ONU et en train d’être
démontées. Mais il y en avait encore beaucoup. Lorsque les Etats-Unis
ont envahi, les inspecteurs ont été virés, et Rumsfeld et Cheney n’ont
pas ordonné à l’armée de garder les sites. Alors les sites sont restés
sans surveillance, et ils furent systématiquement pillés. Les
inspecteurs de l’ONU ont continué leur travail par satellite et ils ont
identifié plus de 100 sites qui étaient systématiquement pillés, pas
comme quelqu’un qui entrerait pour voler quelque chose, mais
soigneusement et systématiquement pillés.
GP : Par des gens qui savaient ce qu’ils faisaient
Chomsky : Oui, par des gens qui savaient ce qu’ils
faisaient. Cela signifie qu’ils étaient en train de récupérer le
matériel de haute précision qu’on peut utiliser pour les armes
nucléaires et les missiles, les bio toxines dangereuses, toutes sortes
de choses. Personne ne sait vers où le matériel est parti, et on préfère
ne pas y penser. Ca, c’est une manière d’accroître nettement le risque
de terrorisme. La Russie a nettement augmenté sa capacité militaire
offensive en réaction aux programmes de Bush, ce qui en soi est déjà
dangereux, mais aussi pour tenter de contrer la domination écrasante des
Etats-Unis en termes d’armes offensives. Ils doivent transporter des
missiles nucléaires en peu partout sur leur vaste territoire. Et la
majorité n’est pas gardée. Et la CIA est parfaitement au courant que les
rebelles Tchétchènes s’intéressent aux chemins de fer Russes,
probablement pour tenter de voler un missile nucléaire. Oui, ça pourrait
être un apocalypse. Mais ils sont en train d’accroître ce danger.
Parce qu’ils s’en fichent.
Parce qu’ils s’en fichent.
C’est pareil pour le réchauffement climatique. Ils ne sont pas
stupides. Ils savent qu’ils sont en train d’augmenter les risques d’une
catastrophe majeure. Mais cela ne concerne que les générations futures.
Ils s’en fichent. Il y a en gros deux principes qui gouvernent la
politique de l’administration Bush : se remplir les poches et celles de
ses amis riches, et renforcer son contrôle sur le monde. Pratiquement
tout découle de là. Si vous faites sauter la planète, et bien ce n’est
pas votre problème. « Ca arrive », comme l’a dit Rumsfeld.
GP : Vous avez suivi les guerres d’agression
des Etats-Unis depuis le Vietnam, et aujourd’hui nous sommes en Irak.
Etant donné le fiasco que c’est, pensez-vous que nous verrons un
changement dans la politique étrangère des Etats-Unis ? Si oui, comment ?
Chomsky : Et bien, il y a des différences
importantes. Comparez, par exemple, la guerre en Irak avec la guerre au
Vietnam il y a 40 ans. Il y a une nette différence. L’opposition à la
guerre en Irak est beaucoup plus importante que pour le Vietnam. L’Irak
est je crois la première guerre de l’histoire de l’impérialisme
européen, y compris les Etats-Unis, où on a connu des protestations
massives avant que la guerre n’ait été officiellement déclenchée. Au
Vietnam, il a fallu quatre ou cinq ans avant de voir les premières
protestations. Les protestations étaient si faibles que personne ne se
souvient que Kennedy a attaqué le Sud Vietnam en 1962. C’était une
attaque importante. Il a fallu des années avant de voir des
protestations.
GP : Et que faut-il faire en Irak ?
Chomsky : Et bien la première chose serait d’en parler sérieusement. Il
n’y a pratiquement aucun débat sérieux, je suis désolé de le dire, dans
la classe politique, sur la question du retrait des troupes. Ceci parce
que nous sommes soumis à une doctrine occidentale, un fanatisme
religieux, qui prétend que les Etats-Unis auraient envahi l’Irak même si
ce dernier ne produisait que des cornichons et des salades, et que les
puits de pétrole s’étaient trouvés au milieu de l’Afrique. Tous ceux qui
n ’y croient pas sont qualifiés de Marxistes, de théoriciens de la
conspiration, de fous, ou autre chose. Et bien, même si vous n’ avez
plus que trois neurones en état de marche, vous savez que ce sont des
balivernes. Les Etats-Unis ont envahi l’Irak pour ses énormes ressources
en pétrole, la plupart encore inexploitées, et cepays est situé en
plein centre du système énergétique mondial.
Ce qui signifie que si les Etats-Unis réussissent à contrôler l’
Irak, ils étendront considérablement leur puissance stratégique, ce que
Zbigniew Brzezinski appelait le point d’appui indispensable face à
l’Europe et l’Asie. C’est une des raisons principales pour contrôler les
ressources de pétrole, ça vous donne un pouvoir stratégique. Même si
vous pouvez compter sur des ressources renouvelables, vous avez intérêt à
le faire. C’est la raison principale pour l’invasion de l’Irak.
En ce qui concerne le retrait, prenez n’importe quelle édition de
n’importe quel journal ou magazine. Ils disent tous que les Etats-Unis
veulent instaurer un état démocratique et souverain en Irak. En fait,
c’est hors de question. Que serait la politique d’ un Irak indépendant
et souverain ? S’il est plus ou moins démocratique, le pays serait
gouverné par une majorité Chiite.
Ceux-ci chercheront naturellement à resserrer leurs liens avec l’
Iran chiite. La plupart des religieux viennent d’Iran. La brigade Badr,
qui contrôle en gros tout le sud, est entraînée par l’Iran. Ils ont des
liens étroits qui ne feront que se renforcer. Ce qui donne une alliance
informelle Irak/Iran. De plus, juste de l’ autre côté de la frontière
avec l’Arabie Saoudite, il y a une population chiite qui a été
sévèrement réprimée par la tyrannie intégriste soutenue par les
Etats-Unis. Tout mouvement vers l’ indépendance en Irak aurait de fortes
chances de les encourager, et c’est déjà en cours. Et il se trouve que
c’est là que se trouve la majorité du pétrole Saoudien. Alors, vous
pouvez imaginez le parfait cauchemar pour Washington, à savoir une
alliance chiite qui contrôlerait la majorité du pétrole mondial,
indépendante de Washington et probablement tourné vers l’est, où la
Chine et d’autres sont impatients de nouer des relations, et qui sont
déjà en train de le faire. Pour Washington, ce n’est même pas
concevable. Au stade où en sont les choses, les Etats-Unis préféraient
une guerre nucléaire à une telle situation.
Donc, toute discussion sur le retrait devrait tenir compte du monde
tel qu’il est, c’est-à-dire prendre en compte ces données.Ecoutez les
commentateurs aux Etats-Unis, quel que soit leur bord politique. Qui
parle de ça ? Pratiquement personne, ce qui signifie que le débat
pourrait aussi bien se dérouler sur Mars. Et il y a une raison à cela.
Nous ne sommes pas censés penser que nos dirigeants peuvent obéir à des
intérêts impérialistes. Nous sommes censés penser qu’ils sont gentils,
et tout ça. Mais ils ne le sont pas. Ils sont parfaitement sensés. Ils
comprennent ce que tout un chacun peut comprendre. Alors la première
mesure à prendre dans le débat sur le retrait est le suivant : prendre
en compte la situation telle qu’elle est et non pas la situation rêvée,
celle où Bush poursuivrait une vision de démocratie ou je ne sais quoi.
Si nous savons entrer dans le monde réel, nous pouvons commencer à en
parler. Et pour répondre à la question, oui, je crois que nous devons
nous retirer, mais nous devons en parler dans le cadre de la réalité et
connaître les projets de la Maison Blanche. Eux ne sont pas disposés à
vivre dans un monde de rêve.
GP : Comment les Etats-Unis régiront-ils à la Chine en tant que superpuissance ?
Chomsky : Quel est le problème avec la Chine ?
GP : Et bien, la concurrence pour les ressources, par exemple.
Chomsky : Si vous croyez aux lois du marché, tels
que nous sommes censés y croire, la concurrence pour les ressources à
travers les lois du marché ne devrait pas poser de problèmes, n’est-ce
pas ? Le problème est que les Etats-Unis n’aime pas la tournure des
évènements. Tant pis. Personne n’aime la tournure des évènements lorsque
les événements se tournent contre lui. La Chine ne représente aucune
menace. Mais nous pouvons la transformer en menace. Nous pouvons
augmenter les menaces contre la Chine, et ils réagiront. Et ils sont
déjà en train de le faire. Ils riposteront en renforçant leur arsenal
militaire, leur capacité militaire offensive, et cela devient une
menace. Oui, nous pouvons les pousser à devenir une menace.
GP : Quel est votre plus grand regret en tant que militant de ces 40 dernières années ? Qu’auriez-vous fait différemment ?
Chomsky : J’en aurais fait plus. Parce que les problèmes sont si amples et profonds que c’est une honte de ne pas en faire plus.
GP : Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ?
Chomsky : Ce qui me donne de l’espoir c’est l’opinion publique.
L’ opinion publique aux Etats-Unis fait l’objet d’études méticuleuses,
nous en savons beaucoup. On en parle rarement, mais nous la connaissons.
Et vous savez, je suis plutôt en phase avec l’opinion publique sur la
plupart des sujets. Sur certains, je ne le suis pas, sur le contrôle des
armes à feu, ou sur le créationnisme ou des sujets comme ça. Mais sur
la plupart des sujets importants, ceux que nous avons abordé, je suis
dans le camp des critiques, mais plutôt en phase avec l’opinion
publique. Je pense que c’est un signe très encourageant. Je pense que
les Etats-Unis seraient un paradis pour un organisateur.
GP : Quel genre d’organisation devrait être entreprise pour changer la politique ?
Chomsky : Il y a de quoi procéder à un changement
démocratique. Prenez ce qui s’est passé en Bolivie il y a quelques
jours. Comment un dirigeant indigène de gauche a-t-il été élu ? Etait-ce
en se présentant devant les électeurs une fois tous les quatre ans pour
leur dire « votez pour moi » ? Non. C’est parce qu’il existe des
organisations populaires de masse qui travaillent sans cesse sur tous
les fronts, de la lutte contre les privatisations de l’eau jusqu’aux
questions locales, et ce sont des organisations à démocratie
participative. Ça c’est la démocratie. Nous en sommes loin. Voilà
quelque chose qui serait à organiser.
© Noam Chomsky
Traduit par Viktor Dedaj pour Cuba Solidarity Project
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