9 janvier 2015
Fin 2014, un nouveau mouvement politique a émergé aux USA. Ce mouvement n'en est qu'à ses débuts. Il est trop tôt pour prédire à quelle vitesse il va se développer ou ce que fera la classe dirigeante fera pour tenter de l'arrêter. Mais ce mouvement a déjà éveillé une nouvelle génération à la lutte. Et il l'a fait sur une base de solidarité de classe plus ferme que le mouvement Occupy Wall Street en 2011.
Ce mouvement a surgi aux USA l’été dernier en réponse à des meurtres
racistes d’Afro-Américains par la police. Le 13 décembre, des centaines
de milliers de personnes, surtout jeunes, blanches, noires et brunes
sont descendues dans les rues de 200 villes et localités à travers tout
le pays, bloquant la circulation et faisant des "die-in" pour dire non à
l’impunité policière. En général, la masse des manifestants ont suivi
la direction d’organisations et d’individus afro-américains, qui ont
donné le ton pour ces manifestations.
Ce nouveau mouvement se développe sur la même toile de fond qui
existe dans la politique mondiale depuis 2008 : une crise systémique du
capitalisme mondial qui va au-delà du cycle « normal » du capitalisme
d’expansion et de récession vers une stagnation permanente. Malgré une
reprise des affaires aux USA, la crise est entrée dans une autre phase
de récession en Europe et dans les pays des BRICS. Une récession
permanente pour tous les travailleurs s’accompagne d’une crise
environnementale qui met l’existence des êtres vivants sur Terre en
danger. S’ajoutant aux peurs existentielles, une agressivité accrue des
pays impérialistes, dirigés par Washington, fait planer le spectre de
nouvelles guerres désastreuses.
Récemment l’OTAN devait se retirer d’Afghanistan. Maintenant le
Pentagone prépare l’envoi de 1 000 nouveaux soldats. Obama a ordonné le
retour de 3200 soldats en Irak et a renouvelé les bombardements de
l’Irak et de la Syrie sous prétexte d’attaquer l’État islamique. Des
drones US font pleuvoir des missiles sur le Pakistan, le Yémen et
certaines régions d’Afrique. Encore plus dangereux : la provocation
occidentale contre la Russie en Ukraine, où Washington a concocté un
putsch, en s’appuyant sur des éléments profascistes et autres
antirusses. Malgré l’annonce d’Obama de l’établissement de relations
diplomatiques avec Cuba, Washington poursuit sa subversion contre le
Venezuela et les autres pays de l’ALBA. Pendant ce temps, le Sénat US a
dénoncé les tortures par la CIA mais s’est abstenu de punir les
criminels, du sommet de l’administration de George W. Bush aux sadiques
de Guantanamo.
Nous soulignons ces phénomènes principalement pour indiquer que ce
nouveau mouvement se réveille à un moment où l’échec du capitalisme à
résoudre les grandes crises que vit l’humanité a pratiquement frappé les
jeunes sur la tête. Ils sont plus sceptiques quant au rôle de
l’impérialisme US qu’à aucun autre moment depuis l’effondrement du camp
socialiste en 1989-1991.
La lutte contre le racisme et la brutalité policière
Le meurtre par un policier de du jeune Michael Brown, qui avait 18
ans et n’était pas armé, à Ferguson, Missouri, le 9 août dernier, a
marqué un tournant dans la lutte contre la répression policière raciste.
Une rébellion des Afro-Américains de cette banlieue pauvre de
Saint-Louis a éclaté. Au lieu d’être une flambée s’éteignant rapidement,
cette rébellion s’est transformée en une demande continue pour la
justice et les droits civils. Elle a gagné un soutien national, en
particulier après que les troupes de la Garde nationale avec des fusils
d’assaut, des gilets pare-balles et des véhicules blindés avaient pointé
leurs armes sur les civils désarmés - et que les gens les avaient
défiées. Le pays tout entier a pris conscience que depuis 2001, le
Pentagone, à travers le nouveau ministère de la Sécurité intérieure,
avait fourni des milliards de dollars d’armes lourdes à des centaines de
services de police locaux. Ce n’est pas seulement New York, avec ses 35
000 policiers, mais des centaines de villes qui ont leurs propres
équipes de SWAT. (1)
Quand le procureur a manipulé le grand jury pour qu’il n’inculpe pas
le policier tueur, et l’a annoncé le 24 Novembre, une nouvelle série de
manifestations nationales s’est déclenchée, touchant plus de 170 villes
le jour suivant. Cette réponse a été d’une ampleur sans précédent. Elle
est allée bien au-delà de ce meurtre récent pour contester la police,
qui est la force en première ligne de l’État raciste et capitaliste. La
police est une force d’occupation raciste partout où il ya une
communauté de gens opprimés, noirs, latinos, asiatiques, musulmans ou
natifs ("Indiens"). L’ impunité des flics est la cible universelle du
nouveau mouvement, dont le principal slogan est "Les vies noires, ça
compte !"
Ensuite, une nouvelle parodie de justice a eu lieu le 3 décembre
quand un grand jury de New York a décidé de ne pas poursuivre un des
policiers impliqués dans le meurtre d’un Afro-américain désarmé de 43
ans, Eric Garner, l’été dernier. Un jeune Latino avait filmé les flics
en train de tuer Garner et des dizaines de millions de personnes ont vu
la vidéo, d’abord sur les médias sociaux et plus tard à plusieurs
reprises sur les programmes d’information des télévisions commerciales,
lorsque Garner suppliait les flics, disant 11 fois : "Je ne peux pas
respirer ».
Rôle historique du racisme
Il est presque impossible d’exagérer le rôle central du racisme dans
le capitalisme US. L’impact historique de 400 ans d’esclavage opprime
toujours la population afro-américaine et affecte tous les autres gens
de couleur. Même après que la guerre civile a mis fin à l’esclavage
légal en 1865, la classe dirigeante esclavagiste de sud et les
capitalistes du Nord se sont entendus pour spolier les Afro-Américains
des droits politiques et économiques promis. Il a fallu un mouvement des
droits civiques dans les années 1960 et plusieurs rébellions dans les
villes pour mettre fin à la ségrégation légale.
Il est instructif de comparer les taux historiques de chômage pour
les Afro-Américains et les blancs. Le graphique ci-dessous montre que
tout au long de 60 ans, le taux de chômage des noirs était de manière
presque constante deux fois supérieur à celui des travailleurs blancs.
On trouve un écart semblable en ce qui concerne la pauvreté et la
proportion de personnes dans des emplois à bas salaires, les
Afro-Américains sont deux fois plus souvent pauvres, deux fois plus
souvent dans des emplois à bas salaires. Les statistiques sont tout
aussi disproportionnées pour les Latinos et Latinas et pour les
personnes autochtones. En ce qui concerne la répression de l’État le
contraste est encore plus frappant : le taux d’emprisonnements des
Afro-Américains est six fois celui des Blancs. Plus de la moitié des 2,3
millions de prisonniers du pays sont des gens de couleur. Quant à être
tué par la police, le taux est 21 fois plus élevé pour les
Afro-Américains. Et la police tue environ 400 personnes par an. (2)
Michelle Alexander insiste sur le fait qu’entre 1970 et 1995,
l’incarcération des Afro-Américains s’est multipliée par sept, imposant
une forme modifiée d’esclavage. (3)
Taux de chômage par "race" : en haut les Noirs, en bas les Blancs
L’évolution rapide de la démographie, principalement en raison de
l’immigration, a fait que les gens de couleur sont environ 100 des 320
millions de personnes de la population US. Ils sont une proportion
encore plus importante de la classe ouvrière. Dans les quelques zones où
les travailleurs ont commencé à se battre contre l’attaque implacable
de la classe dirigeante - par exemple, au cours des dernières tentatives
pour organiser les travailleurs à bas salaires dans l’industrie de la
restauration rapide (McDonald) ou les chaînes de grandes surfaces
(Walmart), ce sont généralement des travailleurs de couleur et des
femmes qui prennent la tête. En raison de ses expériences de vie
différentes, ce secteur de la classe ouvrière tend à être plus critique
vis-à-vis système et plus politiquement conscient que la partie de la
population blanche qui est tout aussi pauvre. La solidarité entre tous
les secteurs de travailleurs pauvres est essentielle pour que les
luttent triomphent.
Quelle suite ?
Peu importe ce qui arrivera par la suite, un grand changement a déjà
eu lieu. Trop de dizaines de milliers de personnes ont participé à des
actions militantes prolongées. Trop de colère et d’indignation ont été
suscités, non seulement à Ferguson et à New York, mais par chaque nouvel
exemple d’impunité accordée par le système judiciaire aux policiers
assassins. La force de ce mouvement est dans la solidarité entre ses
participants noire, bruns et blancs et que tous suivent la direction des
femmes et hommes afro-américains généralement jeunes qui y ont pris le
plus de responsabilités. C’est un nouveau mouvement avec une nouvelle
direction qui ne s’est pas entièrement formé. Il ya des signes de
sympathie entre le mouvement de lutte contre la brutalité policière ici
et les mouvements en Palestine et contre la guerre impérialiste, bien
qu’on soit encore à un stade initial. Il y a une certaine identification
avec les luttes des travailleurs à bas salaires pour des salaires plus
élevés et une organisation syndicale. C’est une lutte, comme disait José
Marti, dans le "ventre de la bête", et à tout le moins, elle donnera à
l’impérialisme US une indigestion.
"Ils ne peuvent pas nous tuer tous" : hommage à Antonio Martin, 18
ans, tué par un policier le soir de Noël, à Berkeley, Missouri
Notes :
1. Special Weapons and Tactics,Tactiques et armes spéciales, à
l’origine Special Weapons Attack Tactics, unités spécialisées dans les
opérations à "hauts risques", NdT
3. Dans son livre " The New Jim Crow : Mass Incarceration in the Age of Colorblindness".
Source :
John Catalinnoto spécial pour La Pluma, 23 décembre 2014
John Catalinotto, directeur de la rédaction, journal Workers World/Mundo obrero, New York
Original : A new movement arises in the United States. Where is it headed ?
Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي