"Il est minuit
moins trois"
Philippe GRASSET
Il commence à apparaître que la conscience de la possibilité d’une “guerre
totale”, c’est-à-dire la possibilité d’une “guerre nucléaire”, existe dans la
logique folle de la crise ukrainienne. Les causes de cette prise de conscience
sont sans doute diverses mais tournent autour de la politique US, –
“non-politique” assimilable à la politique-Système fondée sur le développement incontrôlée d’une
surpuissance agressive, marquée dans son plus récent spasme par l’exploration de
la possibilité de livrer des armements avancés à Kiev. Paul McAdams, du Ron Paul
Institute, propose cette explication à l’absence des USA dans les négociations
du “quartet de Normandie” qui contient en soi la cause de cette prise de
conscience du risque nucléaire, sous la forme d’un rapport dont le Système a le secret. (Rassembler des noms
prestigieux à Washington, – Ivo Daalder, Michele Flournoy, l’amiral Stavridis,
Strobe Talbott, etc. ; sous l’égide de trois prestigieux think
tanks évidemment complètement indépendants, – Brookings Institution, Chicago
Council on Global Affairs, Atlantic Council ; conclure qu’il faut livrer très,
très vite des armes à l’Ukraine pour défendre glorieusement son indépendance ;
la note de ces fournitures est même détaillée, selon une répartition qui fait
honneur aux sens de l’équité entre eux des généreux donateurs du complexe
militaro-industriel, lesquels ont, pour ajouter la générosité au symbole,
financé ce rapport... La conclusion est qu’il faut $3 milliards de quincaillerie
pour l’Ukraine.)
McAdams, ce 11 février 2015 : « C’est une nouvelle étude publiée la
semaine dernière par un consortium de ’ think tanks ’ financés par l’industrie
de la défense aux Etats-Unis, exhortant à une implication militaire étatsunienne
directe dans la crise ukrainienne qui a poussé Hollande et Merkel à l’action.
Alors que Washington est tombé en pamoison collective à la lecture de la
conclusion du rapport selon laquelle 3 milliards de dollars d’armes américaines
devaient être envoyés au régime-client des États-Unis de Kiev, les Européens se
sont tout à coup souvenu de leurs 100 dernières années d’histoire et ils ont
réalisé que ce n’est pas Washington ou Los Angeles que la guerre qui suivrait
probablement l’implication directe des Etats-Unis laisserait en cendres, mais
Bruxelles. Et Munich, Paris, etc ... »
Ce même 11
février 2015, Johannes Stern, de WSWS.org, fait une analyse à partir
d’un article du Spiegel publié dimanche soir, après la conférence
dite-Wehrkunde, à Munich. L’article évoque, sous le titre « Crise
OTAN-Russie : le spectre de la guerre nucléaire est de retour », la
possibilité d’une guerre nucléaire et démarre sur une anecdote rapportée de la
dite-conférence de la Wehrkunde. L’anecdote évoque un incident datant de
1995, où une alerte nucléaire eut lieu en Russie à la suite du tir d’une fusée
de recherche américano-norvégienne empruntant une trajectoire qui serait celle
d’un éventuel tir d’un missile stratégique nucléaire Trident, la fusée en
question ayant les même caractéristiques-radar qu’un Trident. L’incident
fut réglé rapidement, – les choses vont vite, dans ce cas, – notamment grâce à
la bonne entente régnant à cette époque entre la Russie soumise de Eltsine et
les USA pétulants de Clinton... Et l’on termine sur cette interrogation :
aujourd’hui, compte tenu du climat entre la Russie et les USA, cela se
passerait-il de cette façon ?
« L’article commence avec la description d’un événement peu connu qui a eu
lieu le 25 Janvier 1995 et qui a presque failli déclencher une guerre nucléaire
entre les Etats-Unis et la Russie. A cette époque, des chercheurs norvégiens et
américains avaient tiré une roquette à partir de l’île norvégienne d’Andøya, qui
avait déclenché le niveau d’alerte le plus élevé chez les forces armées russes
et avait incité le président russe Boris Eltsine à activer les clés d’accès aux
armes nucléaires.
»La fusée, que les scientifiques avaient lancée pour étudier les aurores
boréales, avait pris la même trajectoire que les missiles nucléaires
intercontinentaux étatsuniens pour aller à Moscou. En outre, sur le radar de la
Russie, la fusée de recherche à quatre étages ressemblait à un missile Trident
tiré par un sous-marin américain. Puis tout est allé très vite. Les sirènes
d’alarme ont retenti dans un centre de radar russe et les techniciens ont saisi
leur téléphone pour annoncer une attaque de missiles américains. Eltsine a
appelé des généraux et des conseillers militaires au téléphone, mais il a
finalement donné le signal de fin d‘alerte parce qu’il n’y a pas eu de second
missile. Spiegel Online note qu’Eltsine à l’époque avait sans doute laissé les
missiles nucléaires russes dans leurs silos ’parce que les relations entre la
Russie et les États-Unis en 1995 étaient relativement confiantes’. Aujourd’hui,
cependant, la situation est totalement différente. Le magazine cite de hauts
responsables politiques, des experts militaires et universitaires, qui insistent
sur la dangerosité de la situation actuelle.
»« Un laps de temps de cinq ou six minutes peut suffire à prendre une
décision si la confiance règne et si des voies de communication existent et
qu’on peut les activer rapidement’, a déclaré l’ancien ministre russe des
Affaires étrangères, Igor Ivanov, au cours de la Conférence sur la sécurité de
Munich dont l’ordre du jour a été dominé par l’escalade des puissances
impérialistes contre la Russie. ’Malheureusement, ce mécanisme fonctionne très
mal actuellement ’, a ajouté Ivanov. Interrogé sur ce qui se passerait
aujourd’hui si l’incident de 1995 se reproduisait, il a dit : ’Je ne suis pas
sûr que les bonnes décisions seraient toujours prises.’ »
Il y a quelque chose d’irréel dans cette anecdote. Ivanov, ancien ministre
russe de la défense, est le co-auteur d’une étude, avec l’ancien ministre
britannique Des Brown et l’ancien sénateur démocrate US Sam Nunn. Durant les
années 1990, Nunn, spécialiste des questions militaires, fut très fortement
impliqué dans les efforts faits pour rassembler et sécuriser l’arsenal nucléaire
de l’ex-URSS qui avait suivi la situation chaotique de l’effondrement de
1989-1991 et risquait de disparaître dans des mains incertaines, selon une
logique sauvage de prolifération nucléaire... Les trois anciens hommes
politiques décrivent dans leur rapport la situation à nouveau chaotique,
aujourd’hui, mais cette fois au niveau des réseaux et des institutions qui,
durant la Guerre froide, permettaient des échanges de communication entre les
deux blocs et limitaient ainsi les risques d’accident nucléaire. « La
confiance entre l’OTAN et la Russie est quasiment complètement
détruite, explique Nunn au Spiegel. Il y a une guerre au cœur de
l’Europe, les traités internationaux sont en lambeaux ou impuissants à faire
sentir leurs effets, il y a des systèmes nucléaires tactiques partout en Europe.
La situation est extrêmement dangereuse. »...
Ce qu’il y a d’irréel, c’est d’entendre et de lire de telles remarques à
partir d’un rapport rédigé conjointement et en toute coopération par trois
hommes qui appartiennent aux deux camps (Ivanov de la Russie, Brown et Nunn du
bloc BAO), et d’observer à côté le climat extraordinaire de confrontation qui
régnait à la conférence de la Wehrkunde, où le discours de Lavrov fut
parfois salué par des rires sarcastiques et des huées à peine discrètes.
Brown-Ivanov-Nunn parlent selon l’état d’esprit de la Guerre froide, manifesté
aussi bien durant la crise de Cuba de 1962 que durant le déploiement
deseuromissiles US en novembre 1983, lorsque Reagan annula l’exercice de simulation
d’une guerre nucléaire Able Archerparce qu’il craignait que cet exercice
fût pris comme une préparation réelle d’une attaque nucléaire par les dirigeants
soviétiques. Durant la Guerre froide, le “spectre de la guerre nucléaire”,
lorsqu’il se manifestait de façon pressante, unissait les deux adversaires dans
une terreur commune et tout était fait entre eux pour parvenir à un compromis de
situation suffisant pour l’écarter. La guerre nucléaire était perçue d’une façon
objective comme une menace de terreur absolue qui transcendait tout, y compris
les intérêts nationaux, et imposait l’obligation de trouver une solution...
Aujourd’hui, les choses sont différentes.
L’article de WSWS.org rappelle également que le Bulletin of the
Atomic Scientists (BAS) vient de faire récemment passer son symbole de
l’“horloge de l’apocalypse” du danger nucléaire à un niveau (“trois minutes
avant minuit”) seulement atteint une fois durant la Guerre froide (en 1984). Il
remarque alors, dans son inimitable style trotskiste, mais néanmoins fort
justement : c’est très bien de signaler ce danger de la guerre nucléaire, mais
encore faudrait-il préciser qui en est la cause ... On comprend bien que BAS,
comme le rapport Brown-Ivanov-Nunn, traitent effectivement d’une situation
objective de terreur devant la perspective de la guerre nucléaire. On peut
regretter qu’ils ne désignent pas les coupables, mais le fait est que leur
démarche, – y compris dans le chef de BAS, qui a toujours actionné son “horloge
de l’apocalypse” de cette façon, – s’accorde à la règle de la perception
opérationnelle du seul fait objectif (risque d’une guerre nucléaire).
« Un moyen de mesurer la menace nucléaire est ’l’horloge du jugement
dernier’ (Doomsday Clock), du Bulletin of the Atomic Scientists (BAS). Le 19
Janvier, le BAS, qui existe depuis 1945, a réglé l’horloge à ’trois minutes
avant minuit’. L’unique et dernière fois où elle était réglée là, c’était en
1984, lorsque les États-Unis ont intensifié la course aux armements nucléaires
contre l’Union soviétique et, par voie de conséquence, ’coupé ou limité toutes
les voies de communication’. Le BAS a justifié sa décision actuelle comme suit.
Les ’dirigeants politiques’ avaient échoué’ à ’protéger les citoyens contre une
possible catastrophe’ et donc ’avaient mis en danger tous les habitants de la
terre.’ En 2014, les puissances nucléaires avaient ’pris la décision folle et
dangereuse de moderniser leurs arsenaux nucléaires’. Elles avaient abandonné
leurs ’efforts raisonnables’ pour désarmer et avaient permis au ’conflit
économique entre l’Ukraine et la Russie de se développer en une confrontation
Est-Ouest’.
»De manière significative, ni le Bulletin of Atomic Scientists ni le
Spiegel Online ne nomment les responsables de la menace croissante d’une guerre
nucléaire. Ce sont les puissances impérialistes qui ont ouvert les hostilités en
organisant un coup d’Etat en Ukraine à l’aide des forces fascistes, qui, depuis,
ont intensifié l’agression contre la Russie et qui maintenant se préparent à
fournir des armes au régime pro-occidental à Kiev. »
C’est effectivement là, à ce point psychologique, que se situe le nœud de la
crise ukrainienne dans sa dimension actuelle la plus déstructurante, – ;
mais, pour notre compte, “déstructurante” dans le meilleur sens possible puisque
menaçant cette fois directement les structures du bloc BAO. La question de la
guerre nucléaire importe moins pour l’instant dans son opérationnalité que dans
la perception psychologique qu’on a ou qu’on n’a pas de sa possibilité.
L’événement qui s’est produit la semaine dernière n’est pas stratégique ni
politique, il est psychologique. Soudain, à cause de certaines circonstances
(l’étude mentionnée par McAdams, l’engouement de plus en plus affirmé à
Washington en faveur de la livraison d’armes à l’Ukraine), la possibilité d’un
affrontement direct entre les USA et la Russie, fût-il accidentel qu’importe,
s’est très fortement concrétisé, déclenchant par conséquent le constat de la
possibilité objective d’un conflit nucléaire. Brown-Ivanov-Nunn et BAS s’en
tiennent à ce dernier constat objectif, mais on admettra que c’est déjà beaucoup
puisque le dit-constat confirme objectivement à partir de sources prestigieuses
et reconnues comme très compétentes la possibilité extrêmement pressante d’un
conflit nucléaire. Du coup, il y a une réaction de terreur objective de ceux qui
sont le plus proche du possible théâtre de la possible catastrophe, c’est-à-dire
nombre d’Européens et certains experts non-européens, avec, dans le chef de ces
Européens principalement, la recherche simultanée de la cause humaine de cette
terreur ... La recherche est vite bouclée, tant existe à Washington une sorte
d’absence complète, – parlera-t-on avec un brin d’ironie, d’une “absence d’autiste” ? – de la possibilité d’une
guerre nucléaire en tant qu’événement absolument catastrophique.
Ainsi reste-t-on dans la psychologie. L’on dira que
l’hybris époustouflant de Washington, véritable pathologie sans aucun
doute avec comme porte-drapeau un président d’un incroyable calme dans sa
fonction de zombie alimentant l’ivresse de l’exceptionnalisme du fou,
entraîne un autisme absolument catastrophique par rapport aux risques
fondamentaux qu’implique la situation ukrainienne. Les clowns de Kiev renforcent
l’impression de se trouver, entre Washington et Kiev, dans un hôpital
psychiatrique pour adolescents autistes, où les pensionnaires jouent avec
l’allumette qui allumera la mèche qu’on sait. Ainsi n’est-il aucunement
nécessaire d’étudier la possibilité ou pas d’un conflit nucléaire en étudiant
rationnellement les aspects d’une escalade, en termes stratégiques et
militaires. Nous sommes au niveau de la psychologie et de la pathologie qui va
avec, et la fracture au sein du bloc BAO qui commence à apparaître entre une
partie de l’Europe et les USA a tout à voir avec cela. Il suffit de savoir et
d’admettre qu’un affrontement nucléaire est possible. Les (Des) Européens savent
qu’il est question de la possibilité d’un engagement nucléaire et ils commencent
(mais cela va très vite dans cette sorte de perspective) à en admettre la
possibilité ; la ménagerie américaniste le sait également mais c’est pour
refuser catégoriquement d’en admettre la possibilité, parce qu’il ne fait aucun
doute pour elle, représentant la “nation exceptionnelle”, que la Russie “canera”
avant, qu’elle reculera, – d’on ne sait quelle position avancée, mais bon, – et
qu’elle se soumettra. A la limite, on pourrait croire, hybris et autisme
aidant, que les USA se croient évidemment et comme par une sorte d’immanence
justifiés de croire qu’eux seuls sont les maîtres du feu nucléaire et que toute
guerre, tout conflit nucléaire passe par eux seuls ; dès lors, s’ils n’en
admettent pas la possibilité, il n’y aucun risque à cet égard, d’autant
(refrain) que la Russie “canera”... Tout cela relève de la psychanalyse et
rappelle les ricanements de Freud apercevant les rivages de l’Amérique lors de
son premier voyage de 1909, et songeant secrètement qu’il avait, devant lui, le
territoire psychologique rêvé pour exercer sans la moindre retenue son
activité.
Dans l’hypothèse qu’on développe, cette folie US pourrait effrayer, à juste
raison, dans la mesure où elle indique un blocage sans rémission et fait
craindre le pire, – justement un enchaînement jusqu’au conflit nucléaire. Mais
il y a un avantage en apparence paradoxal à cet extrême, c’est celui d’activer
l’opposition des Européens justement jusqu’à l’extrême, de ne laisser aucun
répit à cette opposition en poursuivant sans cesse une politique de
renchérissement dans l’agressivité et dans la violence, en alimentant la hantise
du spectre nucléaire en Europe. Cela implique une division grandissante du bloc
BAO, division que, paradoxalement encore, les USA ne supportent pas. Autant ce
pays ne limite jamais l’usage unilatéral de la pression et de la violence,
autant il entretient le besoin malgré tout d’être soutenu dans cet emportement
par une cohorte-d’“alliés”-vassaux dont le nombre semblerait parfois exigé du
côté US comme pour apaiser une angoisse secrète qui se cacherait derrière ce
déchaînement. Ainsi l’affrontement intra-bloc BAO pourrait-il très vite prendre
une place de choix au côté de l’affrontement avec la Russie dans le chef des USA
washingtoniens, voire aller jusqu’à le supplanter. Ainsi verrions-nous de plus
en plus renforcé notre vertueux “pari pascalien” du 3 mars 2014 : « La crise ukrainienne, et la réalisation que
les pressions du Système [...] peuvent conduire à l’extrême
catastrophique des affaires du monde (la guerre nucléaire), peuvent aussi
bien, grâce au “formidable choc psychologique” dont nous parlons et à l’immense
crainte qu’il recèle, déclencher une autre dynamique d’une puissance
inouïe... » ; cette dynamique étant à son terme l’effondrement du Système,
certes, mais passant évidemment et nécessairement par la division meurtrière et
fratricide du bloc BAO à laquelle chacun semble désormais s’employer.
Philippe Grasset
Traduction des parties en Anglais : Dominique Muselet
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