Romaric Godin | 12/03/2015 Le gouvernement
hellénique a répondu aux pressions européennes et a cherché à dégager des
marges de manœuvre pour éviter la faillite et tenter de négocier sans pression.
Une stratégie qui peut payer si les recettes de l'Etat ne se dégradent pas
davantage.
Jusqu'à
quand l'Etat grec pourra-t-il tenir ? Ce mercredi 11 mars, des discussions
«techniques » se sont ouvertes entre les « institutions » créancières et le
nouveau gouvernement grec pour évaluer les réformes proposées par ce dernier.
Jeudi 12 mars, des représentants de ces mêmes institutions devraient pouvoir
examiner les comptes de l'Etat pour pouvoir évaluer les objectifs d'excédents
primaires. Des discussions sur le contenu des réformes et sur ces nouveaux
objectifs vont alors s'engager. Elles seront cruciales.
La conditionnalité imposée par les Européens
Car,comme l'a rappelé lundi 10 mars Jeroen Dijsselbloem,
le président de l'Eurogroupe, si le principe de la poursuite du financement a
été acquise par l'accord du 20 février, l'argent restant du Fonds Européen de
Stabilité Financière (FESF), soit 7,2 milliards d'euros ne pourra être débloqué
que lorsque les « institutions » le décideront. Et, selon le Néerlandais, ils
ne le décideront pas avant « la mise en œuvre (« implementation ») des
réformes.» Jeroen Dijsselbloem a tout juste accepté de reconnaître qu'il était
« ouvert à verser quelques tranches durant le processus de réalisation des
réformes.» En clair, il ne faudra pas seulement parvenir à définir les
réformes, mais il faudra les mettre en place concrètement et prouver aux
Européens leurs avancées avant de pouvoir voir le premier euro du FESF.
Pourquoi la Grèce doit tenir
En
attendant, la Grèce va devoir tenir. D'où les efforts réalisés par le ministère
des Finances depuis quelques jours pour récupérer le plus de liquidités
possibles dans l'optique de ces discussions. Dans l'accord du 20 février, le
programme de réforme devait être finalisé avant la fin avril. Dans la logique
du gouvernement grec, il est important de tenir jusque là afin de pouvoir mener
de vraies négociations et non pas, pressé par les besoins de liquidités, de
devoir accepter les conditions européennes pour rapidement obtenir de l'argent
frais. Pourquoi ? Le gouvernement grec doit tout faire pour tenter d'imposer
une partie de son programme. C'est la condition sine qua non pour maintenir sa
popularité, mais aussi la cohérence de Syriza et de la coalition
gouvernementale. Si, par ailleurs, Alexis Tsipras s'engage dans un processus
d'appel au peuple par référendum ou par de nouvelles élections, comme cela a été évoqué par Yanis Varoufakis dimanche 8 mars
dans la Corriere della Sera, il faudra pouvoir mettre en
avant l'intransigeance européenne face à la volonté de négocier d'Athènes.
Bref, ce temps est nécessaire.
Les ressources de la Grèce
Où en est
l'état du budget grec ? Les dépenses ordinaires de l'Etat grec en janvier 2015
étaient de 3,17 milliards d'euros. Ses recettes s'élevaient à 3,68
milliards d'euros, soit près d'un milliard de moins que prévu. Un manque à
gagner qui s'explique principalement par la baisse des recettes fiscales et qui
pourrait encore s'être dégradée en février et mars. Néanmoins, si on extrapole
ces chiffres sur les deux prochains mois, on peut donc estimer que l'Etat va
dégager en tout un milliard d'euros d'excédent primaire, hors service de la
dette. Lundi 10 mars, le gouvernement a obtenu par ailleurs un
versement de 550 millions d'euros du Fonds Hellénique de Stabilité Financière
(HESF), l'institution chargée de sauver les banques. Cet argent
représentait les intérêts payés par les banques dans le cadre du sauvetage des
banques de 2008-2009 et les créanciers actuels de la Grèce n'ont aucun droit
sur lui. Parallèlement, le gouvernement va faire passer un amendement au
parlement pour lui permettre d'utiliser les réserves de liquidités des fonds de
sécurité sociale. Ceci permettrait de débloquer 2 milliards d'euros avant la
fin du mois de mars.
En
théorie, ces fonds seraient garantis par l'Etat qui s'engagera à les restituer
à la sécurité sociale. Cette mesure est évidemment très risquée pour les
assurés sociaux, mais le gouvernement n'a guère le choix et il peut espérer que
les fruits de ses réformes fiscales permettent de payer et in fine de
rembourser ces fonds.
Des réserves suffisantes ?
Certes, il convient aussi de mentionner les échéances des bons à court terme, nécessaire au fonctionnement quotidien de l'Etat. Normalement, ces derniers sont refinancés par de nouvelles émissions. Pour le moment, et malgré le refus de la BCE d'augmenter le plafond de rachat par les banques grecques de ces bons, la Grèce n'a pas perdu l'accès à ce marché (elle ne l'a jamais perdu, même au plus fort de la crise). Ce mercredi 11 mars, elle a ainsi levé 1,3 milliard d'euros de bons à trois mois. A un taux cependant plus élevé qu'auparavant : 2,7 % contre 2,5 %. Ce renchérissement reste cependant supportable pour le budget hellénique. Certes, il faut aussi rappeler que les recettes de l'Etat peuvent se dégrader encore compte tenu de la faiblesse de la conjoncture. Surtout, il faut souligner que la Grèce n'a plus guère de marges de manœuvre après ces opérations. En cas de blocage, elle devra suspendre les remboursements au FMI et faire défaut.
L'échec de la stratégie d'étranglement des Européens
Reste que dans l'immédiat, la stratégie d'étranglement des Européens, résumée par cette phrase non dénuée de cynisme prononcée lundi 10 mars par Jeroen Dijsselbloem : « s'il y a une pression sur la liquidité de l'Etat grec, ceci pourrait aider à accélérer la mise en œuvre des réformes », pourrait bien échouer. Athènes pourrait ne pas avoir autant besoin d'argent que ce que les Européens escomptaient. Du coup, la « troïka » va donc devoir s'attendre à un gouvernement grec combatif, cherchant à imposer ses priorités sur ceux de ses créanciers : autrement dit une meilleure répartition de l'effort fiscal plutôt que des réformes du marché du travail et des retraites. On notera que l'on est, ici, loin des pratiques des précédents gouvernements et de l'ancienne troïka.
Comment passer l'été...
Rappelons cependant que la véritable échéance reste celle de fin juin, date à laquelle le prolongement du financement du FESF va cesser. Or, en juillet et août, le pays devra rembourser 6,7 milliards d'euros à la BCE dans le cadre des obligations rachetés par cette dernière en 2010 et 2011 et arrivant à échéance. C'est à ce moment que les 7,2 milliards d'euros du FESF seront nécessaires. Si Athènes obtient le versement de cette somme, la Grèce pourrait réussir à franchir l'été sans un troisième plan de sauvetage. C'est le calcul, sans doute, de Yanis Varoufakis.
Il faudra encore trouver 3,1 milliards d'euros pour boucler le financement des remboursements du FMI de septembre à décembre. En théorie, l'excédent du budget pourrait y suffire en comptant sur les effets des réformes fiscales, donc de rentrées supplémentaires, et des effets de la saison touristique. Dans ce cas, la Grèce pourrait « sortir » du programme sans nouveau plan. Ce scénario est cependant soumis au versement avant fin juin des 7,2 milliards d'euros et donc à la « mise en œuvre » des réformes avant cette date. C'est pourquoi les négociations qui s'ouvrent sur le contenu de ces réformes est si crucial. Athènes va devoir trouver une voie médiane difficile entre deux objectifs contradictoires : obtenir l'argent et imposer son programme de réformes. Ce sera un défi particulièrement délicat à relever.