Tiens, ils se réveillent dans Forbes…
Tout comme les krachs boursiers qui balaient périodiquement tant de fortunes, les crises militaires sont difficiles à prédire. Les antécédents de Washington en tant que pronostiqueur de menaces futures sont particulièrement mauvais. Du bombardement de Pearl Harbour en 1941 à l’invasion de la Corée du Sud par le Nord dans les années 50, en passant par la crises des missiles cubains dans les années 60, l’effondrement du Vietnam du Sud dans les années 70, l’effondrement de l’empire soviétique dans les années 80, l’invasion du Koweït par l’Irak dans les années 90, les attaques du 11 septembre 2001 et la montée de Daech dans le nouveau millénaire, les élites politiques américaines n’ont apparemment jamais vu le danger qui menaçait avant qu’il ne soit trop tard.
Ainsi, ne soyez pas surpris si d’ici une année, les sanctions économiques que l’Occident a imposées à la Russie sous la conduite de Washington apparaissent comme une mauvaise idée. Pour le moment, une combinaison de sanctions et de chute des prix du pétrole semble porter au gouvernement du président Poutine un rude coup – juste rétribution, comme le disent beaucoup, de son invasion de l’Ukraine et de son annexion de la Crimée l’an passé. Mais, ainsi que le fait remarquer Alan Cullison dans le Wall Street Journal cette semaine, parfois les sanctions provoquent précisément la réaction inverse de celle espérée par les décideurs. Dans le cas de la Russie, cela peut signifier une menace pour la survie des États-Unis. Considérons brièvement comment les circonstances présentes en Russie peuvent conduire à des dangers auprès desquels ceux que posent Daech et les attaques informatiques paraîtront minuscules.
Une culture politique paranoïaque. Les actions de la Russie en Ukraine apparaissent pour de nombreux occidentaux comme un cas évident d’agression. Ce n’est pas la façon dont les choses sont vues par les proches conseillers de Vladimir Poutine à Moscou, pas plus que par la plupart des russes. Ce cercle des proches conseillers est constitué principalement de membres des services de sécurité russes – Poutine lui-même a passé 16 années au KGB – et pour eux, la révolution ukrainienne n’est rien d’autre qu’un coup d’état soutenu par les États-Unis destiné à affaiblir la Russie. Poutine décrit la Crimée comme le berceau de la culture russe et son gouvernement a prévenu à de nombreuses reprises les occidentaux de ne pas étendre leur influence économique et politique sur une région historiquement vue comme partie intégrante de la sphère d’influence de Moscou. Poutine compte fortement sur la bureaucratie du Kremlin pour lui fournir des renseignements (il évite internet), ainsi ses réunions d’information tendent à renforcer l’opinion selon laquelle Moscou a été forcée d’intervenir en Ukraine par la subversion occidentale destinée à saper son influence.
Un arsenal nucléaire à deux doigts de l’explosion. À elles deux, l’Amérique et la Russie contrôlent plus de 90% des armes nucléaires de la planète. Cependant, Moscou dépend largement de son arsenal nucléaire pour sa sécurité parce que la Russie ne peut pas dépenser suffisamment pour rivaliser avec les investissement US dans les nouvelles technologies militaires. Ainsi la doctrine militaire russe est qu’il peut être nécessaire d’utiliser l’arme nucléaire pour lutter contre une attaque conventionnelle de l’Occident. Beaucoup de russes pensent qu’une attaque de leur pays est une réelle possibilité, et que leurs moyens de dissuasion nucléaire – qui consiste principalement en silos de missiles à la localisation connue – doivent peut-être être mis en œuvre rapidement pour échapper à une attaque préventive. Moscou a organisé un exercice nucléaire de grande importance pendant la crise ukrainienne de l’an passé, dans lequel il était admis que les missiles devaient être lancés rapidement en cas d’alerte d’une attaque de l’Occident. Un officier supérieur russe a indiqué que 96% des missiles stratégiques pouvaient être lancés en quelques minutes.
Une économie qui s’écroule. Une grande part de la popularité de Poutine est liée à l’impressionnant rétablissement de l’économie post soviétique sous son autorité. Depuis qu’il a pris le pouvoir en 2001, le produit intérieur brut a sextuplé, ce qui a fortement accru la taille et l’influence de la classe moyenne russe. Mais la base de cette croissance était en bonne partie l’exportation de pétrole et de gaz dans les pays voisins à une époque où le prix de l’énergie atteignait des records. Actuellement le prix du pétrole a chuté en même temps que l’effet des sanctions économiques commençait à se faire sentir. Le rouble a perdu près de la moitié de sa valeur en dollars l’année passée et l’économie a commencé à se contracter. Poutine attribue 25 à 30% des difficultés économiques actuelles aux sanctions. Beaucoup d’occidentaux croient qu’une récession prolongée affaiblirait le soutien à Poutine, mais comme il peut faire porter la responsabilité de la situation sur d’autres à l’étranger, les perturbations économiques pourraient en fait renforcer son pouvoir et accélérer la tendance vers un régime autoritaire.
Le président russe Vladimir Poutine dans une des rares apparitions publiques où il semblerait sourire. Forbes l’a qualifié de personnalité la plus puissante de la planète en 2013 et 2014 (Photo : Wikipedia)
Un profond sentiment de rancune. Rendre responsables l’étranger pour des troubles domestiques est une longue habitude dans la tradition politique russe, cela nourrit le sentiment profond que la Russie a été privée de son rôle légitime dans le monde par les USA et les autres puissances occidentales. La Russie a peut-être eu peu d’expérience avec la démocratie, mais elle a été une puissance majeure pendant des siècles avant la chute du communisme. Comme les dirigeants autoritaires d’autres nations, Poutine a façonné sa base politique sur l’appel au nationalisme, donnant des événements récents une image dans laquelle la Russie est victime plutôt qu’auteur de son propre malheur. Il a décrit la chute de l’Union soviétique comme une tragédie épique et semble apparemment vraiment le croire. En usant de la veine profonde du ressentiment dans la culture politique russe, Poutine s’est créé une large base pour résister à l’étranger même si cela signifie prolonger les difficultés économiques ou le risque de guerre.
Un adversaire vulnérable. La présidente de la réserve fédérale, Janet Yellen, a dit que les troubles actuels en Russie ne représentent pour les États-Unis qu’un danger mineur, mais c’est parce qu’elle pense en termes économiques. Dans un sens plus large, les États-Unis encourt un grand danger parce que Poutine et ses conseillers croient réellement être la cible d’un complot occidental visant à affaiblir leur pays. Le plus grand souci serait qu’un quelconque nouveau mouvement de la Russie le long de ses frontières dégénère en une crise lors de laquelle Moscou penserait pouvoir améliorer sa position tactique en menaçant d’utiliser localement des armes nucléaires, et qu’alors la crise s’aggrave. Arrivés à ce point, les décideurs US auraient à faire face au fait que (1) ils sont peu disposés à affronter la Russie pour protéger des endroits comme l’Ukraine, et (2) ils n’ont pas de réels moyens de défense du territoire américain contre une attaque nucléaire d’ampleur. En d’autres termes, la seule raison pour laquelle Washington semble avoir le dessus en ce moment est qu’elle présuppose que les dirigeants à Moscou agissent « rationnellement ».
Le principe implicite ayant cours à Washington aujourd’hui est que si personne n’exprime de telles craintes à haute voix, alors il n’est pas nécessaire de s’en préoccuper. C’est ainsi qu’un monde pacifique est entré en titubant dans la première guerre mondiale il y a un siècle – en ne reconnaissant pas la capacité à dégénérer d’une crise en Europe orientale – et l’aveuglement des dirigeants de l’époque explique la majeure partie de ce qui a mal tourné plus tard au XXe siècle. Si nous voulons éviter le risque de revivre cette leçon transgénérationnelle, alors les décideurs américains doivent faire autre chose que d’attendre simplement que Poutine craque. Car ce jour ne viendra jamais. À court terme, Washington doit s’appliquer à désamorcer les tensions, y compris en envisageant plus sérieusement l’histoire et les raisons ayant mené Moscou à intervenir en Crimée. À plus long terme, Washington doit surmonter ses dangereuses réticences à mettre au point de réelles défenses contre les armes nucléaires à longue portée, parce que c’est juste une question de temps avant qu’un quelconque dictateur ne révèle le grand bluff des États-Unis.
Source : Forbes, le 02/01/2015
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.