Poison sur ordonnance :
quand le remède est pire que le mal
Samedi 16 Janvier 2016
à 12:00
Journaliste à
"Marianne", Clotilde Cadu raconte dans son livre "Effets
indésirables", le combat de ces personnes dont la vie a été brisée par une
prescription médicale. En cause, aussi bien l'industrie pharmaceutique que les
autorités sanitaires sous influence des lobbies. En voici un extrait, il
concerne la pilule de 3e et 4e génération.
Ray Tang/REX Shuttersto/SIPA
Adèle, décédée à 22 ans,
racontée par sa soeur Cécile, 30 ans.
Cécile est nulle en conjugaison. Ça ne tiendrait qu'à elle, elle
ne déclinerait les verbes qu'au présent et au futur. L'imparfait a cet effet
sur elle : il lui fait perdre ses moyens. Trop compliqué de composer avec le
passé. Jamais Cécile n'avait imaginé qu'un jour elle dirait que sa soeur,
Adèle, "était", "avait", "aimait".
Adèle avait 22 ans, seulement, lorsqu'elle est décédée. C'était un jour d'avril
2011. Elle révisait dans sa chambre d'étudiante lilloise quand un caillot a
bouché son artère pulmonaire et l'a emportée. Le certificat de décès indique :
"mort naturelle". Rien de plus.
Adèle a toujours largement préféré les lettres aux chiffres. Son
inscription en fac de lettres modernes, à Lille, l'avait épanouie. Et puis elle
avait rencontré un garçon. Elle en avait même parlé à sa mère et à sa soeur,
une première. "Nous lui avons conseillé d'aller voir un médecin pour
qu'il lui prescrive un moyen de contraception", raconte Cécile.
La généraliste lilloise qu'Adèle consulte par la suite lui prescrit Désobel 20.
Elle l'aura pris moins d'une année, a calculé Cécile. Jusqu'à ce jour d'avril
2011.
Devenir fille unique à 25 ans, quoi de plus absurde ? "Ça
a été très dur de se retrouver tous les trois", avoue Cécile. Elle
veut comprendre. Comme une jeune femme en pleine santé a-t-ell pu être ainsi
terrassée ? Adèle était jeune, elle ne fumait pas. Elle était svelte et en
bonne santé. La pilule qui lui avait été donnée appartenait à la troisième
génération, elle n'aurait jamais dû lui être prescrite. "L'histoire
d'une embolie pulmonaire fatale peut suggérer l'existence d'un facteur de
risque constitutionnel associé à la contraception", a écrit un
spécialite de l'hôpital de Tours en étudiant le dossier d'Adèle. La phrase est
alambiquée, le lien entre le contraceptif et le décès d'Adèle n'est pas noté
noir sur blanc. Mais, pour Cécile, le mot de ce médecin est essentiel. Un
indice supplémentaire que ce qui est arrivé à Adèle, ce n'est pas une fatalité.
(...)
Depuis la mort de sa soeur, Cécile s'est longuement demandé si
elle devait porter plainte, réclamer justice pour Adèle devant un tribunal ou
une chambre d'indemnisation et de conciliation. Elle a franchi le cap l'été
dernier : elle a entamé les démarches pour demander réparation auprès d'une
chambre régionale de conciliation et d'indemnisation (CRCI). Pour compléter son
dossier, elle a demandé à avoir accès aux documents officiels sur la santé et
le décès de sa soeur, dossier médical, rapport d'autopsie... La généraliste
d'Adèle, celle qui lui a prescrit la pilule, a répondu qu'elle ne trouvait pas
trace du passage de la jeune femme dans son cabinet. Et qu'une partie de ses
archives avait été victime d'un dégât des eaux !
Presque cinq années ont passé depuis le décès d'Adèle. Sa soeur,
ses parents, ses amis, son petit ami, le petit ami de Cécile, tous sont restés
unis dans ce deuil. Ensemble, mais chacun à sa façon. Cécile s'est très vite
impliquée au sein de l'Association des victimes d'embolie pulmonaire. Les
parents des filles, eux, n'ont pas pu la suivre. Leur père a accepté un poste
au Brésil. Puis a arrêté de travailler et entrepris, avec son épouse, un grand
voyage en bateau. Ils partagent leur temps entre les océans, le Chili et
Leucate, la maison de famille où ils ont désormais posé leurs valisés.
Régulièrement, la famille s'y retrouve. Adèle a sa chambre à Leucate. Elle
l'avait choisie avant que ses parents n'entreprennent des travaux. Elle n'a pas
eu le temps de s'y installer.
*Effets indésirables. Victimes des médicaments, de Clotilde
Cadu, édition Hugo & Cie, 235 pages, 17,50 euros.