vendredi 10 juin 2016

Le Figaro à Saint-Denis : Désinformation-sur-Seine (acrimed)


par Sihame AssbagueWidad Kefti
Suite à la parution, dans Le Figaro Magazine du samedi 21 mai 2016, d’une « enquête » consacrée à « l’islamisme » dans la ville de Saint-Denis, et sobrement titrée « Molenbeek-sur-Seine », Sihame Assbague (journaliste par obligation) et Widad Ketfi (journaliste indépendante) ont entrepris de mener une « contre-enquête ».
Une fois leur travail achevé, elles ont proposé à Acrimed de le publier. Ce que nous avons accepté avec enthousiasme, même si l’article qui suit est d’un genre – et d’un format – différents de ceux que nous proposons habituellement.
Il s’agit en effet d’un travail de journalisme de terrain, s’appuyant sur de nombreux témoignages, qui propose une critique des médias « en actes » : démontrer que non seulement le « reportage » du Figaro Magazine concentre nombre de biais et de travers journalistiques qu’Acrimed a coutume de critiquer, mais aussi qu’il aurait été possible de faire un autre reportage. En somme, une démonstration de ce que d’aucuns semblent avoir oublié : un autre journalisme est possible.

« Molenbeek-sur-Seine »

Samedi 21 mai 2016, Le Figaro Magazine publiait l’enquête de Nadjet Cherigui sur la ville de Saint-Denis renommée pour l’occasion« Molenbeek-sur-Seine ». À la demande de plusieurs dionysiens et internautes effarés par l’angle choisi et les « insinuations abjectes », nous avons donc remis nos trenchs d’enquêtrices pour aller démêler le vrai du faux. Après deux semaines de rencontres, de présence sur place et d’entretiens, notamment avec les personnes citées, nos doutes quant à l’utilisation de procédés journalistiques équivoques et de simplifications outrancières ont été confirmés. Manipulation, déformation, falsification de plusieurs citations, informations non vérifiées devenues assertions, occultation délibérée de propos pouvant nuancer l’enquête : le résultat est pour le moins accablant. Ce que Le Figaro a présenté comme une enquête de trois mois, puis d’un mois et demi, n’est en fait qu’une succession de biais réducteurs et de témoignages peu fiables. Décryptage, point par point, ligne par ligne, d’un dossier désormais emblématique de la désinformation-sur-Seine.
C’est par la « Une » de l’édition – c’est souvent le cas – que la polémique est arrivée. Pour Madjid Messaoudene, élu à la ville de Saint-Denis :
C’est pas la comparaison avec Molenbeek qui nous a agacés mais les sous-entendus qu’il y a derrière. Nous assumons entièrement notre identité de ville ouvrière, terre d’immigrations et sommes solidaires de Molenbeek et de toutes les villes populaires mises à l’index mais de là à faire croire que nous sommes une fabrique à terroristes... c’est du journalisme de caniveau.

Il faut dire qu’en plus d’un titrage racoleur, l’iconographie choisie a de quoi laisser perplexe. La symbolique peut paraître anodine mais elle ne l’est pas : deux jeunes femmes voilées, aux visages floutés et tenues sombres, se tiennent debout devant la basilique de Saint-Denis. Avec cette annonce lapidaire : « À Saint-Denis, l’islamisme au quotidien ». Il y a là, de toute évidence, une confusion délibérément entretenue entre l’imaginaire auquel renvoie le terme « islamisme » et la figure de la femme voilée. Une confusion, des amalgames, des analyses réductrices que l’on retrouvera tout au long de l’enquête. Et puis évidemment, en trame de fond, l’idée qu’une menace plane, celle du... « grand remplacement » et de son acolyte le « choc des civilisations ».
Les premières lignes de l’article confirment la tendance : « Mosquée Tawhid. Nous sommes à moins de 200 mètres de la nécropole royale de Saint-Denis, aux portes de Paris et à quelques stations de métro de l’avenue des Champs-Elysées et de l’arc de Triomphe. » Les lieux n’ont pas été choisis au hasard. La journaliste aurait pu signaler que le centre Tawhid se situe à quelques mètres du meilleur grec du 93, du théâtre Gérard Philippe, du Stade de France, du périphérique, de la gare Saint-Lazare mais ça fait tout de suite moins Huntington. Non, ce qui semble important c’est de préciser qu’une mosquée se dresse, plutôt fière et pleine, à quelques mètres de lieux symboliques de l’Histoire de France. Bon. Avançons.

Premières lignes, premiers mythos

La tension monte, les échanges se font virulents, des insultes fusent. Quelques responsables de la mosquée sont obligés d’intervenir pour séparer deux hommes prêts à en découdre. Karim, chechia beige sur la tête et djellaba assortie, fait partie des cadres de la mosquée Tawhid. Il ne cache pas la proximité de cette salle de prière avec les frères musulmans et la présence d’un bureau alloué à Tariq Ramadan au sein des locaux. Mais Karim se dit complètement débordé : « Notre ville va devenir Molenbeek, nous sommes cernés par les intégristes. Daesh est aux portes de notre mosquée qu’ils veulent forcer pour imposer leurs lois obscurantistes. »
Nous sommes au tout début de l’article et déjà apparaissent les premiers arrangements avec la vérité. En lisant ce passage, difficile de ne pas penser que les tensions auxquelles il est fait allusion sont le fruit de rapports tendus avec les « frères musulmans » et/ou « les intégristes ». Seulement voilà, dans les faits, c’est la présence de la journaliste à proximité de la mosquée qui est à l’origine du trouble. Las du traitement médiatique réservé aux musulmans en général et gêné par l’insistance de la journaliste, un fidèle a voulu signaler sa désapprobation. Au moins quatre témoins directs nous le confirmeront. Pour Loïc, l’un des « témoins » cités dans Le Figaro (et que nous retrouverons plus tard), il n’y a pas eu « d’échanges virulents ni d’insultes » mais seulement « un homme qui refusait de répondre à la journaliste ». Nadjet Cherigui étant directement concernée, elle ne peut pas ne pas savoir qu’elle est la cause de cet emportement. Non, elle le sait pertinemment mais elle va subtilement passer cela sous silence et en profiter pour distiller de dangereux amalgames. Une introduction sur la défiance de certaines franges de la population envers les journalistes aurait sans doute été moins vendeuse qu’un paragraphe réussissant à mettre à la suite tous les mots-clé du moment, à savoir « chechia », « djellaba », « Tawhid », « Tariq Ramadan », « Molenbeek » et (bien sûr) « Daesh ».
Autre problème avec ce passage : la fiabilité du témoignage. Karim est le personnage clé de l’enquête du Figaro. Il est le premier cité dans l’article et c’est de son propos, du moins d’après l’explication de Nadjet Cherigui, que sera extrait le titre polémique « Molenbeek-sur-Seine ». Problème, après vérification auprès de la mosquée, le seul « cadre » se prénommant ainsi est Karim Azouz, le président de l’association Tawhid et... il n’a jamais été interrogé par Le Figaro« Aucune demande officielle n’a été formulée auprès de la mosquée pour faire une interview. Je n’ai aucun problème avec les journalistes, je réponds à leurs sollicitations s’ils en formulent mais là nous n’avons rien reçu. Par ailleurs, nous n’avons pas réussi à retrouver quel est le cadre de la mosquée qui lui aurait répondu... » précise M. Azouz qui est également l’ancien Consul général de la Tunisie en France. Plutôt embêtant, d’autant que le « Karim » interrogé par le magazine porte des accusations très graves contre la mosquée. Le président du centre Tawhid pointe un « manque de professionnalisme » de la part de la journaliste qui, malgré « les horreurs qu’elle prétend avoir entendues » n’a pas daigné contacter la (vraie) direction de la mosquée pour les alerter et leur demander « s’ils sont au courant, s’ils condamnent, comment ils luttent contre ça, etc... ».
Même son de cloche du côté de Daoud, l’ancien président de la mosquée Tawhid, qui émet de très forts doutes sur la crédibilité du témoignage de « Karim » : « On n’arrive pas à retracer qui a répondu à cette journaliste. Ce qui est sûr c’est que les propos ne sont pas tenus par un cadre de l’association... À la limite, un ennemi de l’association pourrait dire ça en disant “je m’appelle Karim et je fais porter le chapeau à untel” mais pas quelqu’un qui est dans le bureau. Faut arrêter, ce n’est pas crédible. » Non, effectivement et ça l’est d’autant moins que certaines des citations attribuées à ce personnage correspondent aux poncifs journalistiques utilisés ici et là par Nadjet Cherigui. Ainsi, il aurait déclaré : « notre mosquée est toute proche de la basilique de Saint-Denis. Nous sommes à deux pas des sépultures des Rois de France et de Charles Martel qui a arrêté l’invasion des musulmans en 732 le symbole est fort pour cette poignée de fous d’Allah. » Vraiment ? Ça ne vous rappelle rien ? On est d’accord. De deux choses l’une : ou ce « Karim » a très très fortement inspiré l’article et mériterait donc des remerciements conséquents (il a tout de même donné le titre, les premières lignes et l’essentiel de la ligne directrice) ou c’est l’inverse. Eu égard aux informations dont nous disposons, nous privilégions la seconde hypothèse. En effet, à ce jour, « Karim » n’a toujours pas été retrouvé et surtout, d’autres personnes citées dans l’article se sont plaintes de la déformation de leurs propos.

Où t’es Loïc ? Où t’es ?

C’est le cas de Loïc, ce jeune converti dont la tenue et les propos ont suscité de nombreuses interrogations sur les réseaux sociaux. Il mettra quelques heures avant d’accepter de nous répondre craignant de se« faire encore avoir » par des journalistes. Il faut dire que Nadjet Cherigui n’a pas toujours été claire dans son approche. À certains, elle explique qu’elle travaille sur le manque de places à la mosquée pour un blog indépendant, à d’autres - comme Loïc - qu’elle veut « casser les préjugés sur la communauté ». Seuls les non-musulmans auraient eu le droit à la version complète avec mention du Figaro Magazine et des objectifs réels de l’enquête. Loïc nous l’assure, s’il avait su, il n’aurait pas répondu. Il voulait simplement donner une « autre image de la ville et des musulmans »et s’est retrouvé pris dans une polémique le dépassant.
Quand nous lui montrons la photo choisie par le magazine pour le représenter, et sur lequel on le voit poser avec son qamis blanc, un keffieh rouge maladroitement enroulé sur la tête et des lunettes de soleil, Loïc sourit, entre gêne et amusement. Si la tenue n’a, en soi, absolument rien de dérangeant, nous y avons décelé un manque flagrant de naturel. Il nous explique que c’est sa « tenue du vendredi » agrémenté d’accessoires« pour le fun ». En somme, un « petit délire » avec le photographe. Il ne s’attendait pas vraiment à se retrouver dans Le Figaro avec cette photo. Quand il l’a su, quelques heures avant la publication, il a demandé à ce que la photo ne soit pas publiée. En vain. Pourtant, le photographe avait pris une autre photo : on le voit dans ses vêtements de tous les jours, serrant la main du rabbin de la synagogue se situant à quelques mètres de la mosquée Tawhid. Moins vendeur, n’est-ce pas ?

Sur les propos que la journaliste lui attribue , il est formel : « j’ai jamais dit ça ! » Si nous ne pouvons l’attester, pour avoir longuement échangé avec lui, de vive voix et par textos, nous nous étonnons de la différence de langage entre les propos qui lui sont prêtés et ceux que nous avons entendus. À cette remarque, il sourit puis répond : « oui bon, je peux faire des belles phrases et tout mais là, c’est pas moi... en fait, les questions qu’elles m’a posées elle les a mises directement en réponse... c’est ça qui m’a étonné. »Pour Daoud, l’ancien président de l’association Tawhid qui le connaît bien, une autre hypothèse est possible : « Loïc est jeune, c’est la première fois qu’il répondait à un média. Il n’a pas forcément le recul nécessaire pour parler à une journaliste... il s’est fait avoir, on l’a orienté dans un discours et il a répondu à ce discours-là. C’est toujours pareil avec les médias, on prend quelqu’un, on lui fait dire ce qu’on veut, on sort la citation du contexte on écrit, et voilà. »
Quoi qu’il en soit, Loïc nous précise n’avoir jamais été approché par des recruteurs pour la Syrie et avoir été « déboussolé » en lisant l’article. Comme nombre des personnes que nous avons interrogées, il ne nie pas l’influence que peuvent avoir certains groupuscules extrémistes sur « deux ou trois gars » mais récuse les amalgames véhiculés par l’article. Alors qu’il s’apprête à nous quitter, Loïc nous confie qu’à la veille de la publication, Nadjet Cherigui lui a envoyé un message lui conseillant de ne pas se rendre à la mosquée les prochains jours de crainte que ce soit« tendu » pour lui. « En fait, elle pensait que les gens allaient m’en vouloir pour l’article mais c’est pas du tout ce qu’il s’est passé... ils me connaissent, ils savent que je n’aurais pas dit ça. Ils m’ont juste conseillé de me méfier des journalistes » précise-t-il. Et Daoud de confirmer : « elle lui a fait peur alors que nous on le connaît très bien. On l’aime beaucoup et on le soutient. » 
Bien que cet épisode l’ait affecté, Loïc ne portera pas plainte, il préfère tourner la page.
Fanta, la mère de Mohamed, le jeune homme décrit comme « élégant, courtois, mais [qui ne] veille à ne croiser aucun regard féminin », envisage quant à elle de poursuivre la journaliste en justice. Elle s’est dite« extrêmement choquée » par les propos attribués à son fils, mineur ; des propos qui ne refléteraient en rien sa réalité. Ce dernier aurait déclaré :« un homme ne doit pas serrer la main d’une femme. C’est une question de pudeur. Si ces propos choquent les gens en France alors disons les choses autrement : les femmes sont libres de refuser de serrer la main des hommes pour préserver leur pudeur. » D’après Fanta, Mohamed n’a jamais tenu ces propos. Son fils lui aurait expliqué avoir été abordé aux abords de la mosquée alors qu’il sortait de la prière. « Elle [Nadjet Cherigui] leur a dit qu’elle était journaliste indépendante et qu’elle faisait un article sur la ville de Saint-Denis. Mon fils est investi dans la ville donc il a répondu à ses questions sur la vie locale mais à aucun moment ils ont abordé ces sujets. Tout est faux dans ce qu’elle a écrit ! » certifie la mère du jeune homme. « En plus, il a des photos de filles dans son portable et il en fréquente ! » tient-elle à préciser. En colère, la dyonisienne a contacté la municipalité pour se renseigner sur les modalités d’un dépôt de plainte contre le magazine et la journaliste.

« Ça veut dire quoi “salafistes”, d’abord ? »

Après quelques jours de réflexion, le maire qui, le 20 mai dernier, déplorait déjà «  la volonté de ce magazine d’alimenter les polémiques et les clivages extrémistes pour doper ses ventes » a également décidé de porter plainte. Dans un communiqué en date du 3 juin 2016, il fustige un« article [qui] porte non seulement atteinte à l’image de Saint-Denis mais [qui] est en plus un tissu d’inexactitudes ». Didier Paillard en sait quelque chose puisque la journaliste du Figaro lui a prêté des propos sur « d’éventuelles suspicions de radicalisation de la part d’agents municipaux » qu’il affirme n’avoir jamais tenus. « Nous sommes d’autant plus étonnés par cette citation que ce n’est même pas un sujet évoqué en interne. Nous n’avons, à aucun moment, eu une quelconque suspicion sur des agents municipaux, nous n’avons jamais reçu aucune remontée, aucun échange sur cette question-là » précise le cabinet du maire. Là encore, il se pourrait que la journaliste ait pris ses questions pour des réponses.
Par ailleurs, dans un droit de réponse adressé au Figaro, Didier Paillard s’interroge sur le manque de précision de l’article qui ne s’appuie sur aucune donnée fiable ni aucune analyse sérieuse : « L’article n’est étayé par aucun chiffre précis. Pourtant, le nombre d’assignations à résidence suite aux attentats de novembre 2015, à savoir zéro, aurait pu aisément démontrer que les rues de Saint-Denis ne sont pas “investies ouvertement par les islamistes les plus radicaux”. » Des insuffisances que l’on retrouve dans le choix des mots et la confusion des concepts : « intégrisme », « salafisme », « islamisme », « terrorisme », « musulmans radicaux ». La majorité des personnes que nous avons rencontrées ont pointé du doigt cette tendance aux raccourcis et aux amalgames qui a de terribles conséquences sur leur quotidien. Sur l’utilisation du terme « salafiste » par exemple, qui n’est jamais précisément défini dans l’ « enquête », Zoubair, le bénévole du centre Tawhid, précise : « Oui, il y a des salafistes à Saint-Denis, mais ça veut dire quoi “salafistes” d’abord ? Les salafistes, c’est les prédécesseurs, ceux qui ont suivi le Prophète et les compagnons. Ils veulent être dans l’excellence de la pratique. C’est ça le mot, ils veulent se rapprocher de la pratique religieuse du Prophète... Donc salafistes et terroristes, c’est l’opposé, ça n’a rien à voir... C’est comme l’eau et le feu. » Un tel point de vue n’aurait-il pas mérité de figurer dans une « enquête » prétendant traiter de « l’islamisme » à Saint-Denis ? De toute évidence, pour Le Figaro, c’est non : quand on parle d’Islam, pas question de s’encombrer de nuances.
Philippe Galli, préfet de la Seine-Saint-Denis, est lui aussi moins caricatural. L’énarque, nommé dans le 93 en 2013, a longuement été interviewé par Nadjet Cherigui. Il ne voulait pas « entretenir la polémique » car conscient que quand il parle « aux journalistes ils peuvent en faire une transcription extrêmement partiale ». Il a donc pris le soin de recontextualiser un certain nombre de choses et de ne pas céder à l’analyse simpliste qui lui était proposée, notamment sur la comparaison avec Molenbeek : « J’ai essayé de lui expliquer que le parallèle qu’elle essayait de faire entre Saint-Denis et Molenbeek était erroné. Qu’est-ce que ça veut dire Molenbeek déjà ? Si Molenbeek est une ville avec une population issue de l’immigration, oui, vous en avez plusieurs comme ça. Si Molenbeek est une ville où vivent des musulmans pratiquants, oui, vous en avez plusieurs comme ça. Mais entre pratiquer un islam rigoriste et le fait de devenir terroriste, il y a une nuance. » C’est le cas de le dire. Philippe Galli nous indiquera que si quelques dionysiens ont « fort probablement » été placés sous surveillance, il n’y a, à ce jour, « aucune procédure civile en cours » à Saint-Denis et « deux individus assignés à résidence dans tout le département. »
Contrairement à ce qu’a laissé entendre la journaliste, toujours en filigrane, le président du centre Tawhid nous a expliqué entretenir de bonnes relations avec la préfecture. Des propos confirmés par Philippe Galli : « Nous entretenons des relations avec l’ensemble des centres cultuels du département. Je n’ai pas de contentieux particulier avec cette mosquée, et ils disent vrai quand ils affirment que nous entretenons de bonnes relations, on se voit régulièrement notamment concernant la prévention de la radicalisation. »Ou bien le préfet tient un double discours (peut-être est-il sous l’influence de la mosquée Tawhid qui serait elle-même sous celle de Tariq Ramadan ?) ou bien Nadjet Cherigui est passée maître(sse) en termes de petits arrangements avec l’honnêteté intellectuelle. La deuxième option nous semble bien plus plausible. Ici, pas de falsification des citations mais un agencement fallacieux qui cache l’essentiel. « Ce journalisme militant ne rend service à personne, ni au journalisme, ni à la cause qu’elle défend » résume le préfet.

C’est pas halal tout ça, c’est pas halal

Et ce n’est pas Jean Courtaudière, prêtre officiant à la basilique de Saint-Denis, qui va le contredire. Lui aussi a été interviewé par Le Figaro Magazine et lui aussi se dit « déçu » du résultat. Une phrase qui lui est attribuée nous a particulièrement intéressées : « Aujourd’hui à Saint-Denis, je ne peux plus, hélas, me fournir en viande non halal que chez Carrefour ou les jours de marché. » Interrogé sur ces propos, Jean nous précisera qu’il ne faisait que relayer les plaintes de certains de ses coreligionnaires : « j’ai un peu été le porte-parole de ce que certains me disent ou de ce que j’entends. Oui, parfois on me dit “on n’est plus chez nous” et sur le halal, j’ai expliqué à la journaliste que c’étaient des choses que j’avais déjà entendues, oui. » Sur la forme, la journaliste aurait donc dû, a minima, stipuler qu’il s’agissait de discours rapportés et non d’une citation directe du prêtre. Sur le fond, il est étonnant que Nadjet Cherigui, qui prétend avoir passé 45 jours sur place, n’ait pas penser à vérifier cette assertion. Elle aurait pu profiter de ses visites du vendredi devant le centre Tawhid pour faire le tour non pas du quartier mais tout simplement du pâté (sans jeu de mots) de maison ! Là, à quelques pas de la rue du Jambon (c’est son vrai nom), elle serait tombée sur la charcuterie que tiennent Carlos et José depuis plus de 11 ans déjà. En se renseignant, auprès des dionysiens ou de Google, elle aurait trouvé au moins deux autres boucheries vendant de la « viande non halal », un peu plus loin dans la ville.
Au-delà de ces faits, il aurait été intéressant que la journaliste démonte les fantasmes liés au « halal » en expliquant, à l’aide de sociologues, d’économistes, d’élus ou autres, pourquoi certains commerces se déplacent au profit d’autres. Elle en aurait sans doute conclu que ce qui ce « cache » derrière le marché du halal, ce n’est pas la main invisible du « grand remplacement islamique » mais celle de... l’offre et de la demande mue par des dynamiques de peuplement s’expliquant, elles-mêmes, par des facteurs historiques, sociaux et politiques. Une pratique plus rigoureuse et honnête qui lui aurait également permis de mettre en perspective le concept d’« islamisation » de la ville. En apportant de la nuance, elle aurait obtenu de la nuance et c’est ça qui est intéressant.
Pour Jean Courtaudière, par exemple, « le problème c’est que les pouvoirs publics n’ont, depuis des années, pas fait attention à la non-mixité de cette ville. Il y a une accumulation des pauvretés dans tous les domaines... Je ne fais pas l’amalgame musulmans et pauvreté, mais je constate la politique d’urbanisme des dernières années. » Mêmes réflexions chez Daoud, l’ancien président de la mosquée Tawhid : « C’est sûr que la population est plus diversifiée à Saint-Denis que dans le 16ème. Mais ça c’est l’héritage de la politique migratoire qu’on a eue en France et les cités d’urgence. On n’a pas mis les immigrés dans le 16ème arrondissement, on les a bien mis dans des bidonvilles notamment à Nanterre ou dans des cités en Seine-Saint-Denis. Donc il ne faut pas s’étonner qu’on les retrouve en banlieue. » Oui, c’est clair, ça fait tout de suite moins sensationnel. Sur ce point, le prêtre n’est d’ailleurs pas dupe : « J’ai refusé de faire les photos [pour l’article du Figaro] et j’ai bien fait ! Quand je vois les photos, le titre, accrocheur, racoleur, commercial, ce n’est pas normal de stigmatiser les gens comme ça. » Et de conclure : « Elle avait un angle, elle a choisi ce qu’elle avait envie de choisir. J’aurais peut-être mieux fait de refuser de lui répondre... À quoi ça sert ? À qui ça rend service ? À personne. Ah si, peut-être au Front national... »

Les mots sont importants

En relisant de plus près les parties de l’enquête du Figaro consacrées à l’église, par le biais de l’interview de Jean Courtaudière et à la mosquée Tawhid (et plus généralement aux musulmans), nous avons été frappées par le contraste des champs lexicaux utilisés. D’un côté, un vocabulaire très apaisant : le prêtre est amené à « tendre la main »« discuter » et il est associé au « dialogue », à la « conviction », la « foi », le « partage »et l’« échange ». De l’autre côté, c’est le champ lexical de la « tension » qui est privilégié : aux abords de la mosquée, par exemple, les gens se« toisent »« la tension monte », les propos sont « virulents », les« insultes fusent » et les fidèles sont « prêts à en découdre », le tout sur un fond de « colère », « crainte », « violence » et « intimidations ».
Le choix des mots ainsi que l’agencement de certaines remarques et citations contribuent à nourrir une charge assez virulente contre le centre Tawhid. Implicite, souvent, mais suffisamment acerbe pour laisser croire que cette mosquée serait la succursale du terrorisme made in 9-3. Nadjet Cherigui n’est pas la première journaliste à cibler ce centre cultuel. Ils sont régulièrement contactés par une presse en quête de reportages sur les mosquées de la Seine-Saint-Denis. Pour beaucoup, c’est la présence du bureau de Tariq Ramadan au sein des locaux de l’association Tawhid qui attire les projecteurs. Daoud précise que ce bureau était loué au théologien bien avant la création du centre culturel. Pour lui, ce qui gêne vraiment est que le philosophe suisse soit « un homme instruit, cultivé, qui parle bien et maîtrise les stratégies de communication... c’est ça qui dérange les politiques. Il a démonté encore et encore les diffamations le concernant mais un mensonge répété mille fois devient une vérité. » C’est à peu près la même chose que l’on nous rétorquera au sujet de la mosquée Tawhid. « Le truc avec Tawhid c’est que c’est pas les papas arabophones que l’on a l’habitude de voir dans les mosquées...sans stigmatisation, on se comprend. La majorité a grandi ici ; ils sont diplômés, conscients, bien organisés et ça, généralement, on n’aime pas trop » explique Najim, un dionysien fréquentant le lieu de culte depuis plusieurs années.
Comme lui, beaucoup de fidèles ont apporté leur soutien à la mosquée après la parution du dossier du Figaro. Pour Daoud, c’est le signe qu’ils font du bon travail. « Raconter des conneries sur l’islam, on a l’habitude. Mais là, c’est de la diffamation... ce sont des accusations graves. [...] Il y a sans doute des gens fichés, des gens surveillés, des gens à problèmes dans le département. S’il y des gens qui recrutent, c’est pas dans les mosquées qu’il faut les chercher mais sur les réseaux sociaux. Moi je mets au défi, qu’on nous montre qui, dans notre mosquée, fait ça. Ça voudrait dire qu’on est passé nous-mêmes à coté d’un truc et ça, c’est pas possible parce qu’on se réunit souvent, qu’il y a une vraie communication et que les gens font très attention. C’est comme les colis suspect dans les transports, les gens sont très sensibles à ça ! On est une mosquée plus qu’ouverte et le soutien des gens l’a montré. On n’a rien à cacher... c’est pour ça que je le dis en souriant : elle s’est vraiment plantée de mosquée. »
Même amusement pour Mohamed, un dionysien que l’on rencontrera plus tard et qui, bien que lassé, moque gentiment les amalgames que font certains medias entre pratique de l’islam et terrorisme. Il a été approché par la journaliste un vendredi soir, lors d’une soirée spirituelle organisée par le centre Tawhid : « la journaliste m’a demandé s’il y avait des jeunes radicalisés dans la mosquée. Je lui ai répondu qu’elle ne risquait pas de les trouver ici. Je lui ai dit “si vous cherchez des jeunes radicalisés, ils sont dans les dancing, dans les bars à chichi, pas ici” » explique-t-il en se référant aux profils des auteurs des récents attentats en France et en Belgique.

« Donner la parole à ces femmes et cesser de parler à leur place »

Ces choix sémantiques nous les retrouvons dans la partie évoquant le port du voile. Les femmes qui ne le portent pas ou plus : portent« fièrement une cascade de boucle méchée de blond » ou redécouvrent « le plaisir de se promener […] cheveux au vent. » La fraîcheur, les teintures, la liberté... face à un voile présenté unilatéralement comme un « symbole de soumission » enfermant les femmes « dans un monde de plus en plus restreint ». La caricature est poussée à l’extrême et servie par des choix iconographiques douteux et une répartition de la parole plus que pernicieuse. De fait, la quasi totalité des femmes qui apparaissent sur les photos présentées par Le Figaro Magazine portent soit le jilbeb soit le niqab. La seule femme à ne pas le porter (et à avoir eu le droit à sa photo posée) est Sarah Oussekine, la « farouche militante laïque » qui« s’inquiète de voir de plus en plus de jeunes se tourner vers la religion » et le voile.
Avec Sara et Nadia, toutes deux étudiantes à Paris 8, et Élisabeth qui a retiré sa fille des cours d’arabe dispensés au sein du centre Tawhid parce qu’elle avait été « affublée d’un voile sur la tête » et qu’on lui aurait expliqué que « les jupes trop courtes étaient indécentes », Sarah Oussekine fait partie des seules femmes à être citées dans l’article. Un choix loin d’être anodin puisque les quatre « témoins » se prononcent ouvertement contre le voile, sont dans des processus de dévoilement ou dénoncent des pressions de la communauté. Il est bien question d’une femme qui a fait le choix de se voiler et qui semble l’assumer mais bizarrement, elle n’a pas le droit à la parole. Étrange procédé pour une journaliste qui explique à qui veut l’entendre que l’enquête n’avait « pas pour objet de caricaturer ». Ça semble évident, non ?
Souad et Raoudha, toutes deux dinoysiennes depuis des années, ne se sont pas reconnues dans ce dossier du Figaro Magazine et sa manière de présenter les femmes voilées. Pour Souad, qui gère l’entreprise familiale avec son mari, « certains sont obsédés par le voile des femmes musulmanes et leur obsession cache mal leur islamophobie. Le voile dérange car il devient visible et celles qui le portent n’occupent plus des postes de femmes de ménage mais des bancs de l’université. » Comme d’autres, elle dénonce des choix éditoriaux qui rompent avec la réalité de la ville : « Il y a des femmes voilées comme des femmes non voilées. Affirmer qu’il n’y a que des femmes voilées est faux. Et puis après tout ce sont des femmes et des citoyennes avant tout. Leur voile ne fait pas d’elles des extrémistes ou des dangereuses. » Elle-même porte le voile depuis son adolescence. À l’instar de plusieurs femmes que nous avons rencontrées ces dernières années, elle nous explique avoir pris cette décision « contre la volonté même de [sa] famille ».
Raoudha enchaîne, elle qui est également voilée, nous explique que c’était « une volonté de m’accomplir spirituellement. J’approche la quarantaine et à aucun moment, je ne me suis senti oppressée si ce n’est par la société qui ne cesse de me pointer du doigt. Ceci est le cas de la majorité de mes coreligionnaires. Ce n’est pas parce qu’une infime minorité vit sous la pression qu’il faut en faire une généralité. C’est aussi absurde que de penser que les pères catholiques sont tous pédophiles... » Des points de vue, là encore, qui auraient mérité de figurer dans une « enquête » digne ce nom… Souad et Raoudha regrettent que la journaliste, qui accorde visiblement – et à juste titre – une place importante aux combats féministes n’ait pas évoqué les pressions et la stigmatisation subies par... les femmes voilées.« Il y a des femmes aujourd’hui qui ont dû renoncer à leurs études et à leur travail car on leur a mis des bâtons dans les roues et ce ne sont pas leurs époux ni leurs pères les responsables mais leur propre pays ! » précise Souad avant de conclure « il serait plus judicieux de la part de ces pseudo-journalistes de donner la parole à ces femmes et de cesser de parler à leur place. » À bon entendeur.

Je ne suis pas raciste, j’ai moi-même...

Dans l’article du Figaro, la partie sur les femmes voilées est suivie du témoignage d’un certain « Abdallah » qui peste contre les « jeunes filles drapées de noir en jilbeb ». Si nous n’avons pas été en mesure de le retrouver, quelques éléments de sa description nous ont interpellées. Il est, par exemple, introduit comme « français d’origine tunisienne ». Notons que c’est, avec les deux étudiantes de Paris 8, l’un des rares protagonistes dont l’origine est précisée. Il est, surtout, décrit comme un« entrepreneur propriétaire d’un restaurant » et « musulman très pratiquant ». Sa pratique religieuse le pousserait même à fermer son établissement la journée pendant le ramadan. En outre, on apprend qu’il fait ses cinq prières quotidiennes et qu’il fera bientôt le pèlerinage à la Mecque. Eu égard à toutes ces informations, il nous est donc permis de penser que son restaurant propose certainement de la viande halal. Or, fait assez paradoxal, le personnage est utilisé pour critiquer la présence de magasins « communautaires » et de restaurants halal. « Les magasins deviennent communautaires » dit-il, « on trouve de plus en plus de boutiques de vêtements islamiques, des restaurants halal ou des librairies religieuses. »Hum... Quel genre de propriétaire, entrepreneur, critiquerait de manière aussi virulente un commerce dont il est lui-même partie prenante ?
Parmi les personnes que nous n’avons pas été en mesure de retrouver, enfin, le lycéen en terminale S rêvant de devenir journaliste. Au sujet des attentats de 2015, Hassan aurait tenu les propos suivants : « Beaucoup se sont réjouis, évoquant l’argument du blasphème. Aucun ne voulait entendre parler de liberté d’expression. Les attentats suivants ont tout changé. Ça a été un choc pour toute la communauté musulmane. […] Les jeunes sont plus dans le shit et le rap que dans la kalachnivov et le Coran […] » Il est présenté comme un «  fervent musulman » fréquentant « assidûment la mosquée Tawhid ». Problème, aucun des cadres, bénévoles ou fidèles que nous avons rencontrés ne l’a identifié. Ils avaient pourtant réussi à reconnaître Loïc et Mohamed sans problème...
Au fil de nos déambulations à Saint-Denis – et grâce à des relais solides – nous avons, en revanche, pu discuter avec quelques personnes dont les interviews n’ont pas été conservées par la journaliste du Figaro. Pour Houari, approché un vendredi alors qu’il sortait de la prière collective, cela ne fait aucun doute : « elle n’a gardé que les interviews qui allaient dans le sens de ce qu’elle voulait montrer, le reste elle l’a passé à la trappe. » Il est vrai que le discours de ce trentenaire très actif dans la ville va à contre-courant de ce que Nadjet Cherigui a décrit. Même constat pour Céline et Stanislas, deux « blancs habillés plutôt bourgeoisement », abordés alors qu’ils sortaient d’un concert d’orgue donné à la Basilique de Saint-Denis.
Après avoir demandé si nous habitions à Saint-Denis, la journaliste, plutôt que de nous poser une question neutre sur la réalité de notre vie dans la ville, nous a posé d’emblée une question orientée, en nous demandant si nous avions remarqué des changements à Saint-Denis depuis notre arrivée, et en particulier une hausse du communautarisme. Dès cette première question, le manque d’intégration de la communauté musulmane était présenté comme l’opinion majoritaire, qu’elle nous demandait simplement de confirmer.
Le couple ne se laisse pas orienter, répond que la ville « accueille beaucoup de migrants et sans doute moins d’ouvriers blancs que dans le passé »mais que «  les gens cohabitent très bien ». La journaliste persiste et signe, rétorque que ce témoignage ne correspond pas aux autres (ceux qu’elle a conservés ou tous les autres ?) et en remet une couche sur les« problèmes d’intégration de la communauté musulmane ». Las, Stanislas lui suggère d’aller enquêter sur les communautés du sud-ouest parisien« parce qu’il n’y a pas moins de raisons qu’il y ait du communautarisme dans le 16e que dans une ville comme Saint-Denis ». Visiblement vexée, la journaliste fera allusion à ses origines maghrébines et à sa culture religieuse pour se défendre de toute approche malveillante à l’égard des personnes d’origine étrangère. C’est un « argument » qu’elle semble avoir utilisé à plusieurs reprises, avec Loïc, le prêtre et d’autres. Comme si nos origines nous prémunissaient de biais réducteurs et racistes.

***


Cas d’école de la malhonnêteté intellectuelle, du manque de rigueur et surtout d’un journalisme militant obsédé par l’islam et les musulmans, ce dossier du Figaro Magazine aura fait couler beaucoup d’encre et de salive. Premiers sur le front : les dionysiens qui ont initié des dizaines d’actions pour dénoncer les manipulations du journal. Outre les procédures judiciaires, les pétitions et les rassemblements, plusieurs jeunes se sont rendus au siège du Figaro afin d’obtenir des explications. Pour Mehdi Messai, l’un des organisateurs de cette visite, l’idée était de dénoncer des « allégations mensongères qui ne reflètent en rien la réalité de notre ville ». Comme nombre de ses voisins, il aurait souhaité que les journalistes viennent parler « des vrais problèmes » à savoir : « le chômage, le logement, les discriminations... ».
C’est, en substance, ce qui ressortait de la réunion publique organisée par la municipalité ce mardi 7 juin 2016. Une cinquantaine d’habitants étaient venus témoigner et proposer des réponses face à ce qu’ils ont qualifié de « violence médiatique ». Nombre d’entre eux ont ainsi expliqué à quel point ils s’étaient sentis « humiliés » par cet article« diffamatoire », « mensonger », « irresponsable », « stigmatisant ».Certains, comme Jérôme, n’ont pas hésité à pointer du doigt « l’absence de condamnation de la part d’autres journalistes » qui auraient dû, selon lui, s’indigner face à une « telle pratique de leur profession ». Un #NotInMyName aurait été plus que bienvenu.
D’autres, comme Adjera, étaient venus exprimer leur colère : « J’entends beaucoup de féministes tenir des discours sur la laïcité, mais je n’en vois pas beaucoup venir dans les quartiers… Nous on débat sur tous les sujets, on a organisé un débat sur la laïcité mais ces féministes on ne les a pas vues »raconte cette membre de l’Association des Femmes du Franc-Moisin, qui nous avouera avoir refusé de répondre au Figaro« En réalité, ce qui ressort de nos débats ce n’est pas la religion…qu’ils soient athés, musulmans, peu importe, ce qui intéresse les gens dans cette ville c’est la propreté, la sécurité, l’emploi… » Sûrement, avec ceux cités par Mehdi Messai, les problèmes les plus prioritaires à Saint-Denis et dans plusieurs villes de France et de Belgique d’ailleurs. Des sujets dont Le Figaro aurait pu s’emparer si l’objectif réel était de rendre compte des « inquiétudes des musulmans », de raconter des faits et d’exposer des réalités bien plus explicatives que des citations remixées.
En attendant, la seule réalité à avoir été exposée là, c’est la médiocrité duFigaro. Mais bon, ce n’est pas un scoop, n’est-ce pas ?

Widad Ketfi et Sihame Assbague
 

jeudi 9 juin 2016

Docteur dites moi comment avoir un cancer (News360)

 

Glyphosate : la France ne s’oppose plus à l’interdiction (news360)

Les représentants du gouvernement français qui votaient aujourd’hui à Bruxelles pour décider ou non du renouvellement de l’autorisation du glyphosate, se sont abstenus. Un retournement complet par rapport à la position soutenue jusqu’alors par Ségolène Royal.
Les associations spécialisées dans la lutte contre les pesticides avaient donc raison de se méfier. Il y a un mois, sollicitée par l’ONG « Générations futures » pour savoir ce que voterait la France, la Ministre de l’Environnement Ségolène Royal avait clairement répondu : « je confirme que la France s’opposera le 18 mai au Glyphosate, substance cancérigène. » C’est effectivement la position qui avait été tenue, mais en réalité, la décision n’avait pas été prise ce jour là comme prévu,  le comité technique chargé de statuer pour la Commission européenne ayant constaté que la majorité qualifiée pour faire basculer la décision ne serait pas atteinte. En dehors de la France, plusieurs pays, comme la Suède et l’Italie, avaient également fait savoir qu’ils voteraient eux aussi contre le renouvellement de l’autorisation de mise sur le marché du glyphostae, tandis que les Pays-Bas se prononçaient  pour un report de la décision. Le marathon du glyphosate au sein des instances techniques de la Commission européenne se poursuit donc, puisqu’on en est aujourd’hui au 3ème report. Initialement, le vote devait intervenir le 8 mars.
Ce qui a changé aujourd’hui, c’est que la France n’est plus opposée à l’interdiction du glyphosate puisque ses représentants se sont simplement abstenus. « Générations futures » avait déjà fait remarquer en mai que la position de la France n’était «  pas très claire », la ministre de l’environnement affirmant vouloir s’opposer au renouvellement de l’autorisation, tandis que, toujours selon l’ONG, Manuel Valls «  serait pour voter la réhomologation avec certaines conditions. » Le vote d’aujourd’hui semble confirmer ces soupçons.
Lire la suite sur : humanite.fr

Qui Google a-t-il recruté dans l’administration française ? (News360)

 
Depuis dix ans, Google a recruté 65 anciens fonctionnaires au sein de l’Union européenne, principalement pour s’occuper de lobbying. Qui sont les Français ?
L’organisation américaine Campaign for Accountability a publié les résultats européens de son projet Google Transparency Project, qui vise à faire la lumière sur les liens que Google noue avec le pouvoir étatique, au point de faire des hauts fonctionnaires un vivier pour ses recrues de lobbying.
La pratique est habituelle pour les grandes entreprises américaines, mais elle est moins coutumière de notre côté de l’Océan Atlantique, et encore moins en France où les agents de l’État sont soumis à des dispositions pénales qui interdisent le pantouflage.
En dix ans, Google aurait ainsi recruté 65 employés gouvernementaux en Europe, que ce soit dans les administrations, le Parlement européen, les parlements nationaux ou les ministères. 15 ont également fait le chemin inverse, en passant de Google vers des fonctions officielles pour l’administration.
Les Britanniques sont les plus représentés dans l’étude, mais l’on trouve également huit personnalités françaises, qui ont été impliquées à divers degrés dans l’administration.

ZOOM – Le général Didier Tauzin : le candidat du bon sens (news360)


lundi 6 juin 2016

Michel Onfray : «Nous sommes déjà en guerre civile» (news360)



Des bâtiments publics et des écoles en paille : plus écologiques et bien moins chers que le béton (basta)

Des bâtiments publics et des écoles en paille : plus écologiques et bien moins chers que le béton

par , Nolwenn Weiler
Et si on oubliait le béton et la laine de verre au profit de la paille, ce matériau isolant bon marché, abondant, peu polluant et ultra-performant ? Longtemps réservée aux maisons particulières, la paille s’invite désormais dans les bâtiments publics. Écoles, crèches, salles des fêtes... les expériences se multiplient, en ville et à la campagne, grâce à quelques élus volontaristes. Depuis 2012, les bureaux d’étude et les assureurs peuvent même s’appuyer sur des textes officiels pour encadrer les projets de construction en paille. Mais élus locaux et professionnels du bâtiment doivent néanmoins rester motivés et convaincus pour que leurs projets aboutissent. Rencontres avec ces pionniers de la transition.
La matinée se termine au pôle multi-accueil de Muël, petite commune de 900 habitants située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Rennes. Une dizaine d’enfants, âgés de quelques mois à deux ans, s’activent tranquillement, sous le regard attentif de leurs encadrantes. Dans la pièce adjacente, des assistantes maternelles et des parents échangent avec l’animatrice de « l’espace-jeu », ouvert une demi-journée par semaine. « C’est agréable pour les enfants de venir ici, il y a des possibilités de jeux que nous n’avons pas à la maison », témoigne une assistante maternelle. L’un des bambins dont elle a la charge manipule des cubes de bois sous une drôle de fenêtre : elle s’ouvre sur les murs du bâtiments construits … en paille !


« Cet espace, qui accueille pour le moment douze enfants, c’est un projet de la communauté de communes, précise Marcel Minier, le maire de Muël. Nous avons dès le début souhaité que le bâtiment soit écologique, et nous nous sommes vite mis d’accord sur la paille. » Longtemps réservée aux auto-constructeurs, et à quelques particuliers accompagnés de professionnels engagés, la paille est sortie de la confidentialité en 2012 avec la publication de ce que l’on appelle « les règles professionnelles ». Ce document technique qui décrit les conditions dans lesquelles la paille doit être mise en œuvre à un statut « officiel » : il est reconnu par les autres professionnels du bâtiment, par les autorités et par les assureurs.
« La paille est le matériau isolant qui a la plus faible empreinte écologique », souligne Coralie Garcia, co-présidente du réseau français de la construction en paille (RFCP). La paille a en effet un tout petit bilan carbone. « Elle permet de construire des bâtiments passifs et de faire chuter, voire de supprimer, les factures de chauffage. Elle permet aussi de valoriser l’activité agricole. Et de ne pas passer par une usine. Elle est adaptée à tous les bâtiments. » La paille a en plus une durée de vie qui n’a rien à envier au béton : le plus ancien bâtiment au monde construit en ossature bois et en isolation paille a près d’un siècle. Il est situé ... en France !

Paille, terre et chantiers participatifs

« Pour les maîtres d’ouvrage publics (communes, régions, départements), la publication de ces règles professionnelles est un vrai encouragement, estime Coralie Garcia. Ils peuvent s’appuyer sur des textes officiels qui attestent du sérieux du matériau pour aller négocier avec les bureaux d’étude et les assureurs. Généralement, ce sont des entreprises de charpente qui se lancent. » À Muël, c’est une coopérative de la région, Echo-paille, qui a coordonné le chantier, en lien avec une autre entreprise, spécialiste des enduits terre. « Ces deux entreprises ont accepté le jeu des chantiers participatifs, se réjouit Marcel Minier. L’idée de faire participer les habitants au chantier m’est venue suite à l’édification d’un mur en terre pour la bibliothèque. Les gens étaient très intrigués, et je me suis dit que ce serait intéressant de leur proposer de mettre la main à la pâte. »


Une construction en paille comprend une structure en bois, montée sur place, que l’on bourre ensuite de bottes de paille. Elle peut aussi être faîte à partir de murs pré-fabriqués en ateliers, qui arrivent sur le chantier déjà garnis de paille et prêts à poser. A Muël, c’est la première option qui a été retenue. Dix jours de chantier ont été ouverts pour « monter » la paille, et quatre autres pour poser les enduits terre. Une quarantaine de personnes ont participé à ces journées de travail. « Pour les chantiers participatifs, il faut trouver une astuce pour assurer les bénévoles, il faut que ce soit bien fait, il faut bien sûr trouver des bénévoles, et respecter les délais !, décrit Mickaël Laurent, de l’association « Bretagne rurale développement durable » (Bruded), qui a accompagné le projet de Muël. Face à ces difficultés, beaucoup d’élus se disent : on n’y va pas. D’autres vont décider de se lancer quand même et ce faisant, ils ouvrent une brèche. Évidemment, il faut que ces pionniers soient très motivés [1]. »

Une école en paille aux portes de Paris

Ce genre de chantier à la bonne franquette est inimaginable aux portes de Paris. A Montreuil, une école en paille a pourtant été édifiée. « On ne pouvait pas envisager d’avoir des bottes de paille à découvert, raconte Christian Haeckel, l’architecte. À cause des risques d’attitudes malveillantes vis à vis du chantier, des risques incendie, et des intempéries qui auraient pu malmener le matériau. » Les murs sont donc arrivés sur place pré-fabriqués, après avoir été montés, bourrés de bottes de paille et recouverts d’une protection contre la pluie dans les ateliers d’une entreprise située dans la Sarthe. Des essais effectués en 2009, avant la construction de l’école en paille d’Issy-les-Moulineaux, ont en plus montré la très bonne résistance au feu de ce type de construction [2].


Construite sur deux niveaux et s’étalant sur près de 5000 m², l’école Stéphane Hessel-Les Zéfirottes de Montreuil produit plus d’énergie qu’elle n’en consomme. « Le cahier des charges rédigé par la mairie exigeait un bâtiment extrêmement efficace côté énergie. La paille, par ses performances d’isolation exceptionnelle nous est vite apparue comme le matériau le mieux adapté », décrit Christian Hackel. Habillée de douglas et de mélèze, deux essences de bois naturellement imputrescibles qui poussent et qui poussent en France, l’école a ouvert ses portes en septembre 2015. Panneaux solaires pour chauffer l’eau, panneaux photovoltaïques pour produire l’électricité, récupération de l’eau de pluie pour alimenter les toilettes et le jardin : tous les postes ont été conçus pour peser le moins possible sur l’environnement.

Exit le bois exotique

« L’utilisation d’huile végétale pour le chauffage des bâtiments et d’une partie de l’eau ne fait pas l’unanimité, relève Christian Haeckel. Car l’huile est une denrée alimentaire. Mais on espère basculer vers un combustible recyclé, en mettant en place un système de récupération d’huiles de friture. Sachant que les volumes consommés dans l’école ne sont pas très élevés. » À Muël, c’est une chaudière bois qui assure le chauffage des locaux. « Nous avons par ailleurs tenu compte de la santé des enfants, et des professionnelles qui s’occupent d’eux, précise Marcel Minier. Les finitions ont été effectuées avec des matériaux sans formaldéhyde et sans composés organiques volatils, tel que le caoutchouc naturel pour les sols ». Le formaldéhyde a été classé comme « substance cancérogène avérée pour l’homme » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC). Les composés organiques volatils, utilisés pour les peintures ou les vernis, ne sont pas moins problématiques : ils sont constitués de benzène, d’acétone, ou de perchloroéthylène... [3].
Exit aussi les bois exotiques, souvent utilisés en extérieur pour leurs qualités imputrescibles. À Muël, les clôtures sont en châtaignier, et les placards ont tous été faits par le menuisier de la commune. « Les élus apprécient, dans ces projets, la part belle qui est faite au travail, remarque Mickaël Laurent. On se plaint beaucoup en milieu rural du fait qu’il n’y a pas de travail, et que tout le monde part, mais quand il s’agit de faire des choix constructifs, on ne réfléchit pas assez en terme d’impact sur le travail. Sur les chantiers paille que nous suivons, la main d’œuvre locale est très sollicitée. » Les élus aiment aussi la propreté des chantiers, qui ne nécessitent pas le dépôt de lourdes bennes chargées de déchets, que la collectivité a la charge ensuite de trier. « Ce sont autant de dépenses en moins », note Mickaël Laurent.

Des constructions en paille beaucoup moins cher

Le multi-accueil de Muël a coûté moins de 2000 €/m2 à la communauté de commune, un coût en deçà des constructions « classiques ». En Loire-atlantique, à Bouvron, une école 100% écolo avec des murs en terre crue a coûté à peine plus de 1000 €/m2. « Ce qui en fait l’école la moins chère de France », assurent les élus. « La conception optimisée du nouveau bâtiment et le recours à des matériaux locaux ont contribué au coût de construction très maîtrisé », rapporte l’association « Bretagne rurale développement durable ». Sans compter qu’en coût de fonctionnement, ces bâtiments très performants sont peu onéreux. « Il faut des bâtiments mieux réfléchis, sans fioritures, ajoute Mickaël Laurent. On évite les couloirs inutiles, les hauteurs de plafond qui ne sont là que "pour faire beau", et les formes alambiquées – compliquées d’un point de vue constructif – qui allongent souvent les factures. »


À Montreuil, l’école Stéphane Hessel-Les Zéfirottes a coûté un peu plus de 2600 €/m2, avec un dépassement « classique » de 7% par rapport au budget initial. « C’est un vrai challenge de réussir un ERP (établissement accueillant du public) de 5400 m2 avec des techniques qui ne sont pas du tout courantes, reprend Christian Haeckel. Il y a des confrontations permanentes avec le bureau de contrôle. C’est épuisant. En fait, il faut être meilleur que bon. Tout doit être démontré, prouvé. Nous sommes obligés d’être plus précis dans la conception. La surveillance du chantier est aussi très exigeante. La motivation et la solidarité des élus sont fondamentales. » Il semble plus simple de lancer ce type de chantiers en milieu rural, où les ouvrages sont souvent moins grands, et les liens plus étroits entre élus et professionnels.
« Mais si les projets se multiplient aujourd’hui, c’est parce que des élus pionniers ont osé se lancer avant que des règles n’existent, remarque Mickaël Laurent. Ils ont dû batailler à chaque étape : pour le lancement des appels d’offre, pour les évaluations des performances de la paille, pour les négociations avec les assureurs... Il fallait qu’ils soient vraiment sûrs d’eux pour ne pas se décourager. » À chaque fois que quelqu’un fait un pas, il en entraîne d’autres avec lui. « Pour construire en paille, il faut oser changer les habitudes et revoir sa façon de travailler, conclut Coralie Garcia, C’est tellement simple de faire venir une toupie et de couler du béton... . »
Nolwenn Weiler
- Reportage photos : L’école en paille Stéphane Hessel-Les Zéfirottes à Montreuil (Seine-Saint-Denis) / © Jean de Pena - Collectif à-vif(s)
Photos : N. Weiler et photo d’archives de Bruded.
Article réalisé dans le cadre d’un dossier sur les alternatives en Île-de-France, en partenariat avec l’association Attac.

Notes

[1Dans l’ouest, deux communes : Mouais (44) et Silfiac (56) ont fait construire des établissements publics en paille avant que les règles professionnelles ne soient publiées.
[2L’école en paille d’Issy-les-Moulineaux a ouvert ses portes en septembre 2013.
[3Connu pour ses effets irritants, on retrouve le formaldéhyde à l’intérieur de nombreux bâtiments car les sources y sont multiples : produits de construction, ameublement, produits détergents, etc. De nombreux COV sont utilisés comme solvants en particulier pour les vernis, colles, encres et peintures ; raison pour laquelle on les retrouve à l’intérieur de nombreux bâtiments.

Euro 2016 : de nouveaux stades trop grands et trop chers qui bénéficieront d’abord aux géants du BTP (basta)

Euro 2016 : de nouveaux stades trop grands et trop chers qui bénéficieront d’abord aux géants du BTP

Le championnat d’Europe de football, qui se déroulera en France du 10 juin au 10 juillet, échappera-t-il aux scandales qui accompagnent régulièrement le coût pharaonique des nouveaux stades, comme en Grèce pour les JO de 2004, ou au Brésil pour la coupe du monde 2014 ? Pour la construction et la rénovation des stades de l’Euro 2016, les collectivités françaises ont une nouvelle fois mis la main au portefeuille. Bien souvent à travers des partenariats publics-privé engageant les finances publiques pour plusieurs décennies, pour le plus grand bénéfice des concessionnaires des stades, les grands groupes du BTP. Enquête sur des opérations coûteuses et risquées, en partenariat avec le mensuel Alternatives économiques.
Ils sont grands, ils sont beaux, ils sont neufs, et l’espace de quelques matchs, ils seront pleins et colorés. Ensuite ? La plupart des stades utilisés pendant l’Euro 2016 seront réinvestis par les clubs français. Et ils retrouveront probablement leur visage plus classique : des enceintes surdimensionnées, aux gradins clairsemés. Qui laissent une belle facture à de nombreuses villes françaises.
Après l’obtention de l’organisation de l’Euro 2016 en mai 2010, plusieurs nouveaux stades ont été lancés et d’autres rénovés. A l’époque, les partenariats public-privé (les fameux PPP, voir schéma) sont à la mode. Ce mode de gestion permet aux villes d’être propriétaires des stades au final tout en investissant peu à court terme, car une part importante de l’investissement initial est prise en charge par un acteur privé. En échange, la ville s’engage à lui verser un loyer annuel convenu à l’avance. Les villes auraient pu choisir de laisser les grands clubs financer eux-mêmes leur stade, comme cela se pratique au Royaume-Uni ou en Espagne, mais en France, « les maires préfèrent que les stades appartiennent à la ville, parce qu’ils tiennent à être chez eux dans leur stade », explique un ancien membre des plus hautes instances du football français. D’où les centaines de millions d’euros de dépenses publiques engagées pour des stades qui hébergent surtout des clubs et des compétitions privées. Les villes de Nice, Bordeaux, Lille ou encore Marseille ont signé des partenariats de ce type. Six ans après, le bilan alterne entre mauvais et catastrophique.

Syndrome de la « cathédrale vide »

Selon nos informations, la Cour des comptes a d’ailleurs lancé une enquête nationale pour estimer le coût de l’Euro, et notamment celui des stades. « A l’époque, les PPP étaient la panacée. On en a tous mésestimé les effets, y compris les analystes », confesse Olivier Monna, économiste du sport au Centre de droit et d’économie du sport de Limoges (CDES). Parmi ces effets, l’engagement de long terme pris par les municipalités ressemble à une bombe à retardement : au Mans par exemple, depuis la liquidation du club professionnel suite à de mauvais résultats, la ville paie 3,2 millions par an à Vinci pour un stade qui n’accueille plus de rencontres régulières, et dont elle ne sera effectivement propriétaire qu’en… 2044.
Outre la question du financement, celle de la taille de ces stades se pose également. Les nouveaux stades et les rénovations ont permis d’augmenter fortement la capacité des enceintes françaises, mais le public n’a pas suivi au même rythme : « jusque-là, on a créé plus de sièges vides qu’on a occupé de sièges supplémentaires », observe Jérôme Latta, journaliste et fin connaisseur du football. Ce syndrome de la « cathédrale vide » [1] qui guette (voir graphique) vient surtout de l’envie de copier le « modèle allemand ».

D’autres voies possibles


En 2006, l’Allemagne organise la Coupe du monde et profite de l’événement pour construire ou rénover la plupart de ses grands stades. Dix ans après, les enceintes allemandes sont pleines et rapportent à elles seules un quart des recettes des clubs d’outre-Rhin, contre 10 % seulement pour les clubs français, notamment grâce aux
« sièges à prestations », ces places VIP très chères qui donnent droit à des services supplémentaires (repas, loges privées, etc.).

Problème : les décideurs politiques et sportifs ont établi un diagnostic erroné de l’exemple allemand. « Dans leur esprit, le stade est une sorte de pierre philosophale qui doit enclencher par magie un modèle économique rentable, explique le sociologue Ludovic Lestrelin. C’est oublier que la culture foot est beaucoup plus enracinée en Allemagne. On vient au stade pour le club, son histoire, et pas seulement lorsque les résultats sont bons. » Certes, pour se prémunir de l’aléa sportif, les nouveaux stades français ont été conçus pour être multifonctionnels et pouvoir accueillir des concerts ou des événements d’entreprise. Mais cela ne suffira sans doute pas, notamment parce que « les nouvelles enceintes sont loin des centres-ville, mal desservies, regrette James Rophe, président de l’Association nationale des supporters. Globalement, nous n’avons pas été associés à leur conception ». Ces enceintes ont tout de même vu le jour « parce qu’un grand stade neuf, ça fait rêver les élus, qui espèrent en tirer des bénéfices en termes d’image », ajoute Jérôme Latta.
Si des stades plus modernes étaient nécessaires pour améliorer la compétitivité des clubs français et pour pouvoir accueillir l’Euro, rien n’obligeait à dépasser autant les critères requis par l’UEFA. D’autres voies étaient en effet possibles. A Rennes, Nantes ou Saint-Étienne, les stades ont été rénovés à moindres frais. Les sièges des tribunes populaires du Stade Geoffroy-Guichard à Saint-Étienne sont par exemple désormais rétractables : ils peuvent avoir un dossier — condition exigée par l’UEFA pour l’Euro 2016 — ou ne plus en avoir pour les matchs de club, pendant lesquels les supporters préfèrent rester debout. Un investissement certes moins vendeur qu’une enceinte neuve, mais plus conforme aux moyens des collectivités locales.

Bordeaux : « Pas d’obligations de service public »


- Stade Matmut Atlantique
- 42 000 places
- Construction : 197 M€
- Propriétaire : ville de Bordeaux
- Gestionnaire : filiale de Fayat et de Vinci

Le nouveau stade bordelais « sera essentiellement dédié à la pratique du football professionnel. La ville ne souhaite pas imposer d’obligations particulières de service public. » Cette phrase, inscrite dans un rapport de 2010, ne figure pas dans le contrat final liant la ville aux exploitants du stade. « Mais dans les faits, on en reste là, dénonce Matthieu Rouveyre, conseiller municipal PS : Vous avez payé le stade, mais si vous voulez y faire courir les bambins des écoles, vous devez le louer ! » La mairie de Bordeaux a versé 17 millions d’euros pour la construction. Si l’on ajoute les autres collectivités publiques, l’investissement public initial s’élève à 75 millions, sur un montant total de 197 millions. Il faut ajouter à cette mise de départ les loyers versés pendant trente ans par la ville à la Société Bordeaux Atlantique (SBA) – filiale de Fayat et de Vinci – qui exploite le stade. En 2011, la ville parlait de 3,6 millions d’euros annuels.
« Les taux d’intérêts ont baissé, c’est aujourd’hui 1,5 million », explique Nicolas Florian, adjoint en charge des finances. La mairie va aussi rembourser chaque année à SBA une partie des impôts locaux : pour 2,6 millions d’euros, affirme l’opposition... 1,2 million « seulement », répond la majorité. Combien le stade coûtera-t-il au final à la ville ? « On le saura dans trente ans », grince un juriste qui s’est penché sur ce partenariat public-privé (PPP). Le Conseil d’État, saisi par Matthieu Rouveyre, vient de forcer la mairie à revoter la délibération autorisant la signature, jugeant l’estimation des coûts en 2011 « incomplète ». « Cela fera jurisprudence, se réjouit l’opposant, au sujet de ces contrats où tous les risques, et notamment sportif, pèsent sur la personne publique ! » « L’actionnaire des Girondins, M6, a signé une lettre d’intention », répond Alain Juppé : même si l’équipe descend en Ligue 2, il continuera à payer son loyer (3,85 millions). Cela reste une lettre « d’intention », rappelle Matthieu Rouveyre.

Lille : un partenariat public-privé attaqué en justice


- Stade Pierre-Mauroy
- 50 000 places
- Construction : 324 M€
- Propriétaire : Métropole européenne de Lille 
- Gestionnaire : filiale d’Eiffage

Un stade tout neuf avec un toit ouvrant et une pelouse rétractable, cela coûte cher : 324 millions d’euros plus 161 millions d’aménagements autour à la charge des collectivités. Une facture qui pourrait encore s’alourdir : selon nos informations, le tribunal administratif a été saisi par Elisa, la filiale d’Eiffage créée pour ce PPP, après l’échec d’une procédure de conciliation avec la Métropole européenne de Lille (MEL). Le géant du BTP réclame en effet 167 millions d’euros pour des travaux non prévus : « cela va des normes parasismiques à la moquette des loges pour les invités », énumère une source qui souhaite rester anonyme. Ce n’est ni le premier surcoût ni la première procédure en justice dans la jeune histoire du Stade Pierre-Mauroy. Une autre instruction est toujours en cours, au pénal cette fois, au sujet de l’attribution du contrat à Eiffage.
Le juge d’instruction Gentil s’interroge sur le revirement des élus de la MEL : en janvier 2008, un premier rapport considérait que l’offre de Bouygues était la plus compétitive avec un loyer de 10,7 millions par an sur trente et un ans, devant celle d’Eiffage (14,2 millions par an). Un second rapport inversait ensuite le classement. La chambre régionale des comptes y a vu « une procédure opaque ». Eric Darques, ancien élu à l’origine de la plainte, qualifie le second rapport de « faux grotesque et antidaté ». Deux fonctionnaires ont été mis en examen et le siège de la MEL a été perquisitionné. « Cette différence de loyer annuel représente au total 108 millions pour les contribuables sur les trente et un ans de contrat », clame Eric Darques.
Martine Aubry répond qu’elle a depuis renégocié le deal, pour parvenir à un loyer net proche de celui proposé par Bouygues. Dans le budget primitif 2016, « 9,7 millions d’euros sont consacrés au partenariat public-privé du stade ». « Une simple astuce comptable, affirme Bruno Bogaert, fondateur de l’association Les 2sous du Grand Stade. Certaines sommes ont été réintégrées dans les crédits, certaines taxes réaffectées à la métropole, etc. ». Pour ne rien arranger, si le Losc, le club résident, descend en Ligue 2, il ne verserait plus qu’un million d’euros par an à la MEL, contre 4,7 actuellement. Contactée, la MEL n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Lyon : un stade « 100 % privé », vraiment ?


- Parc Olympique Lyonnais
- 59 000 places
- Construction : 410 M€
- Propriétaire : Olympique Lyonnais
- Gestionnaire : Olympique Lyonnais

« C’est un stade qui ne coûtera pas un sou au contribuable ! » Jean-Michel Aulas, le président de l’Olympique Lyonnais (OL), n’a cessé de le répéter, son projet est « inédit » en France : un stade neuf, construit entièrement sur fonds privés. La belle histoire n’a qu’un défaut, elle n’est qu’à moitié vraie. Si 410 millions d’euros pour la construction de ce stade de près de 60 000 places sont bien sortis des proches de l’OL, de ses actionnaires et des emprunts bancaires, « sans l’intervention publique, le stade n’aurait pas pu voir le jour », explique un important investisseur qui a choisi de s’implanter sur le site du stade. D’abord, parce que l’OL a eu besoin d’une loi en 2009 pour que le stade, bien que privé, soit déclaré d’intérêt général, débloquant les recours juridiques déposés depuis des années par les associations d’opposants. Ensuite, parce qu’un stade a besoin d’infrastructures pour acheminer les spectateurs. Le Grand Lyon estime avoir ainsi investi 200 millions d’euros dans ce but.
Les opposants avancent plutôt le chiffre de 450 millions d’euros, accusant la métropole de masquer certains coûts. « Tout dépend du périmètre retenu », arbitre Michel Forissier, sénateur-maire de Meyzieu, voisine du stade. « Il est normal que le public finance l’accès à des équipements privés. Mais une part de ces investissements n’a été pensée que pour le stade et pas pour le développement global de l’est lyonnais », regrette-t-il. Si tous les acteurs reconnaissent que le montage lyonnais est préférable à un partenariat public-privé, les opposants rappellent que le conseil général du Rhône a permis le bouclage du projet en se portant garant à hauteur de 40 millions d’euros. « Si Jean-Michel Aulas n’arrive pas à tout rembourser, le conseil général prendra le reste à sa charge, fulmine Étienne Tête, opposant historique (EELV) au projet. C’est ça, le 100 % privé ? »

Marseille : « C’est surréaliste ! »


- Stade Vélodrome
- 67 000 places
- Rénovation : 268 M€
- Propriétaire : ville de Marseille
- Gestionnaire : filiale de Bouygues

En 2009, quand la mairie de Marseille décide d’agrandir et de couvrir le stade Vélodrome, elle parle d’un coût entre 120 et 160 millions d’euros. Ce sera finalement 268 millions, dont 43,5 pour la ville et 90 pour l’État et les autres collectivités. Le reste a été avancé par Arema, filiale de Bouygues. Pendant les trente-cinq ans du contrat, la mairie va lui verser un loyer de 12 millions d’euros selon Jean-Claude Gaudin, le maire de Marseille. Mais la mairie a provisionné 15,2 millions dans le budget 2016. Un chiffre plus conforme aux calculs de la chambre régionale des comptes, qui l’estime à 14,6 millions par an en moyenne. Ce partenariat public-privé a été voté, à la quasi-unanimité du conseil municipal, sur la promesse que l’OM, le club résident, verserait à la ville entre 7 et 8 millions d’euros par an. Mais rien n’avait été signé.
« C’est surréaliste de ne pas avoir trouvé d’accord avec l’OM avant de signer le PPP », s’étrangle Jean-Christophe Lapouble, maître de conférences à Sciences-Po Bordeaux et spécialiste des PPP. En position de force, le club a en effet pu ramener le loyer à 3 millions en 2015, 4 millions les deux années suivantes, plus une part variable : 20 % des recettes de billetterie au-delà de 20 millions d’euros. « Une arnaque », dénonce Stéphane Mari, président du groupe PS au conseil municipal. En 2015, malgré une bonne affluence (53 130 spectateurs), l’OM n’a en effet versé que 3,75 millions d’euros, a reconnu Roland Blum, l’adjoint aux finances. Cette année, les Marseillais ont déçu sur le terrain… et n’ont pas rempli le stade (42 015 spectateurs en moyenne). « Quand les joueurs perdent, c’est le contribuable qui paie », résume Hervé Menchon, conseiller d’arrondissement EELV. Contactée, la mairie n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Nice : cher, et beaucoup de questions sans réponse


- Allianz Riviera
- 36 000 places
- Construction : 209 M€ 
- Propriétaire : ville de Nice
- Gestionnaire : filiale de Vinci

Nice a enfin son nouveau stade, l’Allianz-Riviera et ses 35 000 places, après deux projets avortés, dont l’un du fait de la justice en 2006. Est-ce pour autant la fin des problèmes ? Pas vraiment, comme l’illustrent les perquisitions menées en juin 2015 dans les bureaux de la mairie de Nice. Cette enquête fait suite à un rapport de la chambre régionale des comptes sur le partenariat public-privé (PPP) signé entre la ville et Vinci. Premier élément troublant : l’attitude de Bouygues. Alors que son offre initiale était nettement moins chère que celle de ses concurrents Vinci et Cari, Bouygues a fortement augmenté son prix dans l’offre finale. Un élément qui soulève, selon le président de la chambre régionale Louis Vallernaud, des « interrogations » auxquelles la ville de Nice « n’a pas apporté de réponses satisfaisantes ». « C’est grave, s’insurge Jean-Christophe Picard, président de l’association anticorruption Anticor. On va donc se constituer partie civile pour avoir accès aux éléments de l’enquête », qui se poursuit dans la plus grande discrétion.
La chambre note aussi que la ville a annulé les pénalités que lui devait Vinci pour avoir livré le stade en retard (3,3 millions d’euros). Elle estime également qu’un partenariat public-privé ne se justifiait pas, notamment parce que le stade accueille aussi Nice One, un centre commercial, dont l’un des propriétaires est actionnaire… de l’OGC Nice, le club de football résident. « Comme prévu, le grand perdant du nouveau stade, c’est le contribuable niçois », se désole Patrick Allemand, élu de l’opposition. Le maire, Christian Estrosi, s’était engagé à ce que le stade ne coûte pas plus de 8,3 millions d’euros par an à la ville. Cette année, celle-ci a pourtant prévu de dépenser 11,9 millions d’euros.
Textes : Vincent Grimault et Jean Saint-Marc


- Ce dossier a été réalisé en collaboration avec la rédaction du mensuel Alternatives économiques dans le cadre d’un projet commun de développement du journalisme d’investigation économique et social, soutenu par la Fondation Charles Leopold Meyer

Notes

[1Expression tirée du rapport d’information sénatorial n°86 du 17 octobre 2013, « Grands stades et arénas : pour un financement public les yeux ouverts », par Jean-Marc Todeschini et Dominique Bailly.