jeudi 26 octobre 2017

Pourquoi la FNSEA est-elle accro au glyphosate ? (basta)

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La Commission européenne vient de décider de reporter le vote sur le renouvellement de la licence du glyphosate, une molécule présente dans de nombreux herbicides, et considérée comme cancérogène probable. Alors que de plus en plus d’agriculteurs français dénoncent une « hécatombe » provoquée par les cancers liés aux pesticides, le principal syndicat agricole, la FNSEA, met tout en œuvre pour défendre l’usage du glyphosate, le plus longtemps possible, quitte à s’allier avec l’industrie des pesticides. Basta ! s’est penché sur les raisons d’une telle détermination, entre business et conflits d’intérêts.
« Il faut arrêter d’emmerder le monde agricole ! » Le 22 septembre dernier, 250 agriculteurs, emmenés par la FNSEA, le principal syndicat agricole, bloquent les Champs-Élysées en étalant de la paille. Ils dénoncent la position du gouvernement français sur le glyphosate – l’herbicide le plus utilisé au monde, ingrédient actif du Roundup, produit phare de la firme Monsanto, et classé cancérogène probable par l’Organisation mondiale de la santé. Le gouvernement français envisage alors de ne pas voter la proposition de la Commission européenne d’autoriser à nouveau le glyphosate pour les dix prochaines années [1]. A Bruxelles, la FNSEA fait front commun avec le lobby des pesticides pour montrer qu’une interdiction du glyphosate provoquerait, selon eux, une baisse de la production de céréales. Comment expliquer l’attachement du syndicat agricole majoritaire à ce désherbant jugé cancérogène par plusieurs études indépendantes ?
Pour le comprendre, prenons la direction de Landerneau, en Bretagne. C’est ici que siège Triskalia, la plus grande coopérative agricole de la région. Elle emploie 4800 salariés et fédère 16 000 agriculteurs adhérents, pour 280 sites en Bretagne. Son conseil d’administration est géré par des agriculteurs membres de la FNSEA [2]. En 2016, Triskalia a réalisé un chiffre d’affaires impressionnant, à hauteur de 1,9 milliards d’euros. « Ils vendent des aliments pour le bétail, du lait... mais quand on regarde les bilans annuels, l’activité la plus rentable est la vente de produits phytosanitaires »observe Serge Le Quéau, de l’union régionale Solidaires. La vente de pesticides constitue, avec l’alimentation destinée aux animaux d’élevage, le principal levier de profits de Triskalia, sans commune mesure avec ce que lui rapporte la commercialisation de véritables produits agricoles (lait, céréales, œufs...).

Les pesticides : une machine à cash pour les grosses coopératives agricoles

La stratégie de la coopérative va donc se concentrer sur ce marché des produits chimiques : Triskalia s’appuie sur 120 techniciens spécialisés pour apporter des conseils aux agriculteurs adhérents.... tout en faisant la promotion des produits commercialisés par la coopérative. « Sur le terrain, des techniciens vont de ferme en ferme, vendre des semences de plus en plus productives mais aussi de plus en plus sensibles. Ils fournissent dans la foulée des produits chimiques, au lieu de faire de la prévention, et de proposer des méthodes alternatives », déplore René Louail, ancien conseiller régional Europe Écologie-Les Verts en Bretagne et membre du Collectif de soutien au victimes des pesticides de l’Ouest. Cette pratique est commune à nombre de coopératives gérées par des représentants de la FNSEA. Interdire le glyphosate, c’est se priver de plusieurs centaines de millions d’euros de chiffre d’affaires.
Résultat : alors que les gouvernements successifs cherchent, avec le plan Ecophyto, à réduire par deux l’usage des phytosanitaires – l’appellation officielle des pesticides – d’ici 2018, leur épandage ne cesse d’augmenter. Le dernier bilan du plan Ecophyto 2 révèle un échec total, avec une augmentation de l’usage des pesticides de 6 % entre 2011 et 2014 [3]« Il y a d’un côté l’affichage politique, et de l’autre côté des pratiques commerciales exactement inverses, observe Serge Le Quéau. Les commerciaux employés par les coopératives ont des objectifs de vente qui prévoient une hausse des produits phytosanitaires, et subissent une forte pression managériale. » La rémunération des techniciens au sein des coopératives agricoles reste souvent liée à la quantité de pesticides vendus, même si la pratique « tend à disparaître » [4].

« C’est un État dans l’État, ils sont incontournables »

Triskalia n’est pas la seule coopérative à agir à contre-courant d’une réduction de l’usage des phytosanitaires. En 2013, InVivo, le premier groupe coopératif français, renforce ses investissements dans la production de pesticides. Déjà actionnaire de Phytoeurop – un groupe spécialisé dans le développement, la production et la commercialisation de produits phytopharmaceutiques–, InVivo acquiert 50 % de la start-up Life Scientifique, une société irlandaise spécialisée en recherche et développement sur les produits phytosanitaires (notre enquête sur InVivo, coopérative agricole muée en empire industriel). « Si les géants de la chimie se détournent du marché européen, il revient aux coopératives agricoles d’assurer le développement de produits phytosanitaires pour leurs adhérents », justifie le directeur du pôle agriculture d’InVivo, soulignant que le groupe assurera l’innovation nécessaire pour s’adapter au nouveau cadre réglementaire [5].
La France compte à ce jour 2600 entreprises coopératives agricoles [6]. Bien loin des premières coopératives paysannes initiées par des agriculteurs à la fin du 19ème siècle, les coopératives actuelles connaissent une très forte concentration : 10 % d’entre elles réalisent les trois quarts du chiffre d’affaires global, évalué à près de 86 milliards d’euros. Outre InVivo et Triskalia, figurent dans le top 20 le groupe sucrier Tereos, la coopérative laitière Sodiaal, ainsi que les semenciers Limagrain et Maisadour. « Ceux qui siègent dans les conseils d’administration de ces coopératives ont des leviers politiques et financiers très puissants », note Serge Le Quéau. « C’est un État dans l’État, ils sont incontournables. »
Ci-dessus, le chiffre d’affaires des 20 premières coopératives agricoles françaises en 2013.

Un déni de la dangerosité des pesticides ?

Les représentants de la FNSEA n’ont cessé de communiquer ces dernières semaines sur la non-dangerosité du glyphosate, s’appuyant entre autres sur l’avis de l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation [7]. Pourtant, le syndicaliste Serge Le Quéau constate que nombre de paysans adhérents de Triskalia « ont parfaitement conscience que c’est une hécatombe »« J’ai déjà entendu certains d’entre eux dire qu’il ne faut plus participer aux épandages. D’ailleurs ils sous-traitent l’épandage des pesticides à des entreprises spécialisées qui font faire le sale boulot à des intérimaires... » En parallèle, souligne le syndicaliste, « les représentants de la FNSEA font tout pour que la Mutualité sociale agricole ne reconnaisse pas les maladies qu’ont contractés les salariés. Ce serait ouvrir la boite de Pandore », note Serge Le Quéau.
En juin 2013, la Commission supérieure des maladies professionnelles en agriculture se prononce en faveur de la création d’un tableau de reconnaissance faisant le lien entre exposition aux pesticides et hémopathies (maladies du sang). Seule la FNSEA vote contre ! Expliquant sa position, le syndicat indique que cette opposition ne signifie pas une non-reconnaissance du lien entre pesticides et hémopathies, mais la volonté de ne pas faire porter les indemnisations aux seuls cotisants. L’objectif serait d’impliquer l’État et les fabricants de produits dans ce processus d’indemnisation... [8]
« Ils n’ont pas intérêt à inscrire ces pathologies car il y a de moins en moins de cotisants à la MSA », note Valérie Murat, fille d’un viticulteur mort d’un cancer en 2012, qui a enclenché des procédures judiciaires. Elle déplore pour sa part le « bourrage de crâne » distillé par l’industrie chimique « qui fait croire que les pesticides sont une assurance récolte pour les paysans. J’ai vu mon père s’avouer après quarante ans d’utilisation qu’il s’était fait avoir. Mais le reconnaître auprès de ses proches, de ses collègues, c’est extrêmement difficile. »
- Lire l’entretien avec Fabrice Nicolino : « Face à l’industrie chimique, tout le monde est tétanisé »

Front commun entre le lobby des pesticides et la FNSEA

Alors que les représentants des États membres de l’UE devaient initialement se prononcer le 25 octobre sur le glyphosate, le Copa-Cogeca, le syndicat européen englobant toutes les grandes organisations agricoles et coopératives nationales, dont en France la FNSEA, s’agite depuis quelques semaines. C’est ce qu’a pu constater l’ONG bruxelloise Corporate Europe Observatory à l’occasion d’un déjeuner et d’un diner sur la thématique du glyphosate organisés par l’Association européenne pour la protection des plantes (ECPA), qui regroupe tous les fabricants de pesticides, et le Copa-Cogeca [9]. Ces organisations auraient usé de « tactiques alarmistes pour effrayer les agriculteurs et les politiques sur les impacts d’une interdiction des herbicides à base de glyphosate ».
L’ONG s’est notamment procurée le document remis par le lobby de l’industrie des pesticides aux députés, présentant des chiffres spectaculaires sur les pertes de récoltes agricoles en cas d’interdiction des herbicides à base de glyphosate en Europe. Il est notamment mentionné que les récoltes de blé et d’orge françaises chuteraient de 7 à 15 % si le glyphosate était interdit [10]. Des données transmises notamment par l’Union de l’industrie de protection des plantes (UIPP, le regroupement des fabricants de pesticides en France) et... la FNSEA [11].

Les alternatives au glyphosate existent

Si la manifestation sur les Champs Élysées organisée par la FNSEA a été très médiatisée, René Louail, ancien porte-parole de la Confédération paysanne tempère : « Il y avait entre 200 et 250 personnes qui se sont roulées dans la paille à Paris, et il y a 487 000 paysans en France. Il faut relativiser le poids des représentants de ces paysans sur la question des pesticides en agriculture, dont les premières victimes sont les paysans. » Nombreux sont ceux qui expérimentent d’autres pratiques agricoles. René Louail et son fils, qui a repris la ferme, ont réussi à bannir glyphosate et molécules chimiques. Ils pratiquent notamment des couverts végétaux consistant à ne jamais laisser le sol nu : « Entre deux cultures, on sème des moutardes, des phacélies, des plantes qui poussent vite et qui étouffent les nuisibles sur les parcelles, tout en apportant des éléments nutritifs à la culture suivante ».
Dans le cadre du plan Ecophyto, un réseau de fermes (« Déphy ») a été créé avec pour mission de démontrer qu’il est possible de réduire sa consommation de pesticides sans que les fermes ne sombrent. Rotation des cultures, décalage des dates de semis, réduction des labours... Lors de notre enquête en mars 2015, des céréaliers conventionnels confiaient utiliser entre 40 et 60 % de phytosanitaires en moins que leurs voisins, tout en modifiant progressivement leurs façons de travailler. Selon le ministère de l’Agriculture, 2800 exploitations agricoles sont à ce jour engagées volontairement dans une démarche de réduction de l’usage des pesticides [12]. Eux ne se sont probablement pas « roulés dans la paille » avec la FNSEA.
Pourquoi ces méthodes alternatives ne se généralisent-elles pas ? « Elles coûtent plus cher que le recours aux pesticides et cela va moins vite, souligne René Louail. Il est beaucoup plus facile et rapide de pulvériser un produit chimique pour se débarrasser des plantes indésirables que de le faire mécaniquement. « Les gros paysans qui ont racheté les terres de leurs voisins savent qu’ils vont avoir du mal à assumer physiquement autant d’hectares. »
En creux se pose la question de la remise en cause d’un modèle agricole qui tend à remplacer les agriculteurs par des technologies. « La première fonction de l’agriculture c’est de nourrir, mais c’est aussi d’employer, de préserver, de relever le défi de la biodiversité végétale et animale », souligne René Louail. « A un moment où l’on rediscute la politique agricole commune, où chaque contribuable donne 140 euros par an à la politique agricole, il faut une conditionnalité plus forte des aides au niveau social et environnemental. Ce n’est pas possible de laisser une poignée d’acteurs imposer leur politique agricole en France. »
Sophie Chapelle
Photo : Le Roundup de Monsanto qui contient du glyphosate / CC Mike Mozart



Notes

[1Ce vote devait avoir lieu le 25 octobre 2017 mais la Commission européenne a finalement décidé de le reporter.
[2Voir la liste des membres du conseil d’administration de Triskalia ici. Yves-Marie Beaudet, délégué à l’environnement au sein de la FNSEA locale et président de la section spécialisée « aviculture-ponte » de Triskalia, dénonçait par exemple en 2013 « le tapage médiatique orchestré par des associations » à propos des algues vertes.
[3Bilan d’Ecophyto 2 à consulter ici.
[4Compte-rendu de la mission du Sénat sur les pesticides, 2012. Auditions de Jérémy Macklin, directeur général adjoint du groupe coopératif InVivo, membre de l’organisation professionnelle Coop de France, et de Mme Irène de Bretteville, responsable des relations parlementaires de l’organisation professionnelle Coop de France.
[5Voir cet article de Novethic
[6Voir le site de Coop de France
[7En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’Organisation mondiale de la santé classe le glyphosate dans sa liste des substances « cancérogènes probables » (voir son avis). « Improbable », tranche l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) en novembre 2015 (notre article). En février 2016, l’Anses affirme : « au vu du niveau de preuve limité, le glyphosate ne peut être classé cancérogène avéré ou présumé pour l’être humain, mais une classification comme "substance suspectée d’être cancérogène" peut se discuter ». C’est sur cet avis que se fonde un récent communiqué de la FNSEA
[8Voir le communiqué de la FNSEA
[9Voir le compte-rendu de CEO
[11Voir ici (page 9)
[12Source : ministère de l’Agriculture, octobre 2017

Laurent Obertone présente 'GUERILLA' au Cercle Aristote

Conférence du 28 novembre 2016

La certitude d’une crise immense… voulue par les banquiers (planetes360)

 
« A la différence des années 60-70’, en 2017, les salariés ne sont plus les participants aux gains de productivité. Ce qui compte désormais, c’est l’exploitation de la main-d’œuvre en vue d’une meilleure rentabilité. Et pour cela, la solution choisie a été la délocalisation. C’est alors que le crédit a commencé à se développer. La courbe de l’endettement est subitement montée de manière vertigineuse, et les banquiers internationaux ont, bien évidemment, favorisé ce processus via les banques centrales qu’ils contrôlent. Il leur suffit en effet de nommer les présidents et responsables de commissions tout dévouées à exécuter un cahier des charges, moyennant de larges prébendes, ainsi qu’une retraite dorée avec quelques conférences ici ou là, bien rémunérées par les banques… Vous avez très certainement quelques noms en tête…

La croissance économique ne résulte donc plus d’un pouvoir d’achat convenablement accordé aux salariés pour acquérir les biens industriels, mais du développement du crédit, assurant ainsi aux architectes de la société néolibérale et du mondialisme, la certitude d’une immense crise réduisant tout un pan de population à la misère.
Depuis les années 80’, les oligarchies financières ont pris le contrôle de l’ensemble du processus économique, médiatique, politique et industriel. Les dernières élections présidentielles françaises l’ont illustré. On a ainsi un narcissique pervers, dangereux selon des professionnels de la santé, qui n’hésite pas à insulter les Français sans aucune retenue. Face à ses dérapages verbaux, aucun commentaire des tenants des médias. C’est bien l’illustration d’une forme de totalitarisme. D’ailleurs, à quoi servent les élections nationales sinon à se faire toujours plumer et voir se réduire le pan de libertés restantes ?
Nous vivons avec des experts qui ne s’interrogent même pas sur une évidence : les gouvernements politiques ont massivement augmenté leurs obligations financières, faisant exploser les dettes des nations tout en détruisant les moyens par lesquels ils peuvent les rembourser. C’est bien la preuve que ces dettes ne seront jamais, absolument jamais remboursées !
Et que l’on ne dise pas que c’est la faute à pas de chance, que c’est la roue de l’histoire, etc.. Cela a été voulu, exécuté froidement par des politiciens royalement rémunérés pour leur trahison, leur lâcheté, leur vilenie, leur félonie… Ces gens-là ont trahi leur peuple, leur propre famille, les espoirs de leurs électeurs.
Face au constat terrible que l’on peut faire en regardant le contraste entre pauvres et riches, en voyant le chômage dans les pays du sud de l’Europe et en France, on peut dire avec certitude que l’Union européenne et la banque centrale européenne conduisent les Etats européens vers une banqueroute certaine.
Nous sommes arrivés à un point où ils n’ont plus besoin du politique, d’où la disparition des partis politiques.
Ils n’ont plus aussi vraiment besoin du consommateur puisque leur richesse est devenue totalement virtuelle, avec l’entretien de marchés financiers en bulle permanente ».
LIESI, le 25 octobre 2017


Fin de l'ISF : Open bar pour les riches? (Le Fil d'Actu)


dimanche 22 octobre 2017

[Vidéo] Le Roundup face à ses juges, par Marie-Monique Robin (via les Crises)

Source : Arte, Marie-Monique Robin, 16-10-2017
À la lumière du procès symbolique de Monsanto tenu en 2016, Marie-Monique Robin expose l’ampleur du scandale sanitaire lié au Roundup, herbicide le plus vendu au monde. Un réquisitoire accablant, paroles de victimes et d’experts à l’appui.
C’est l’histoire d’une colère citoyenne, jusque-là quasi inaudible, et d’une lutte contre un écocide, ou crime contre l’environnement, commis en toute impunité par la firme championne des OGM. En octobre 2016, à La Haye, victimes et experts témoignent – une première – devant le Tribunal international Monsanto, au fil d’un édifiant procès symbolique contre le Roundup, l’herbicide le plus vendu au monde, et sa très toxique molécule active, le glyphosate. Cette année-là, quelque 800 000 tonnes de ce “tue-tout” (son surnom en espagnol) ou de ses génériques ont été déversées sur la planète. Si la multinationale a refusé de comparaître, les victimes ont raconté à la barre les conséquences de son épandage : malformations des enfants, cancers, maladies respiratoires ou rénales et destructions environnementales. Éclairé par des scientifiques, cet accablant réquisitoire révèle l’ampleur de ce scandale sanitaire, qu’illustrent des reportages bouleversants sur la tragédie en cours, de la France à l’Argentine en passant par les États-Unis et le Sri Lanka – premier pays à interdire le glyphosate. “Ce pulvérisateur nous a apporté la mort, alors qu’on voulait simplement gagner notre vie”, lâche, amer, un riziculteur sri-lankais contaminé.
Lanceuse d’alerte
Presque dix ans après son enquête “Le monde selon Monsanto”, Marie-Monique Robin démontre, faisceau de preuves à l’appui, l’extrême nocivité du Roundup, à l’heure où l’Union européenne doit décider de prolonger ou non l’autorisation du glyphosate sur le marché. Déclaré en mars 2015 “cancérigène probable” par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), et reconnu comme tel par des études scientifiques secrètes commanditées par Monsanto, l’herbicide, omniprésent dans l’eau, l’air, la terre et les aliments, est aussi un perturbateur endocrinien, un antibiotique et un chélateur de métaux – il séquestre les minéraux. Face au silence coupable des agences de santé et à l’inertie des gouvernements, le film, à travers ce procès, montre également la mobilisation à l’œuvre de la société civile mondiale pour faire reconnaître l’écocide. L’enjeu ? La poursuite au pénal des multinationales dont les activités menacent la sûreté de la planète et la santé des hommes.

Source : Arte, Marie-Monique Robin, 16-10-2017

vendredi 20 octobre 2017

L'Affaire Weinstein : toi aussi #BalanceTonPorc ? (le fil d'actu)


Pourquoi et comment faire des marchés financiers le nouveau foyer des luttes sociales (basta)

PAR 
Remise en cause globale des droits sociaux, mythification de l’entrepreneuriat et de la prédation de richesses, baisse des dépenses publiques, avènement de la finance, généralisation de la précarité… Les néolibéraux ont réussi leur révolution. Comment y sont-ils parvenus ? Pourquoi la gauche s’est-elle laissée piéger ? Et, surtout, comment repenser des résistances et la construction d’alternatives qui ne se limitent pas à la nostalgie de l’État providence ou à la restauration du capitalisme d’antan ? Entretien avec le philosophe Michel Feher, auteur du passionnant livre « Le temps des investis ».
Basta ! : Des « premiers de cordées » incarnés par les grandes fortunes, des salariés s’opposant à la réforme du droit du travail et des chômeurs en quête d’un emploi qui leur convient considérés comme des « fainéants », des contribuables « spoliés » par des impôts qui financent pourtant hôpitaux et éducation… Comment en est-on arrivé là ?
Michel Feher [1] : La réussite idéologique des néolibéraux est d’avoir donné une allure proprement révolutionnaire à leur doctrine : repenser la lutte des classes non plus autour de l’exploitation mais à partir de l’abus ou de la spoliation. Cette rhétorique reprend, non sans effronterie, celle de l’abolition des privilèges des révolutions française et américaine. Les gens qui bossent, qui se lèvent tôt, sont spoliés par des privilégiés. Ceux-ci ne sont plus les aristocrates d’autrefois mais les fonctionnaires qui échappent aux conditions de compétition du privé, les chômeurs « payés à ne rien faire », les étrangers qui viennent « prendre nos allocs », et, enfin, les syndicalistes, défenseurs d’un statu quo qui causerait le malheur des employés précaires. Autant de gens qui, selon les néolibéraux, sont des protégés d’État, vivant d’une rente de situation : ils s’accaparent les ressources gagnées par ceux qui travaillent et ne comptent que sur leur mérite. La promesse néolibérale d’origine consiste donc à assurer aux méritants qu’ils pourront jouir des fruits de leur labeur sans que l’État ne les leur confisque pour les redistribuer aux nouveaux rentiers.
La seconde innovation des pères fondateurs du néolibéralisme – Friedrich Hayek, Milton Friedman et ses acolytes de l’École de Chicago, et les ordo-libéraux allemands – est d’ériger l’entrepreneur en modèle universel. Pour les libéraux classiques, les entrepreneurs sont une classe à part, qui mérite l’admiration car tous les progrès viendraient d’elle. Mais c’est une petite élite menacée par d’autres catégories comme les intellectuels, les fonctionnaires et plus généralement les salariés qui ne partagent ni son goût du risque ni son hostilité au nivellement – et qui, étant majoritaires, sont susceptibles de porter leurs représentants au pouvoir. Les néolibéraux se sont donc donné pour mission de conjurer cette menace : non pas en restaurant le prestige des entrepreneurs de profession, mais en amenant tout le monde à penser et se comporter comme des entrepreneurs.

Comment y sont-ils parvenus ?
Par le biais de politiques publiques favorisant l’accès à la propriété individuelle, le passage à la retraite par capitalisation, le recours aux assurances maladies privées, voire encore les « vouchers », ces chèques éducation promus par l’école de Chicago : plutôt que d’investir dans l’éducation publique, donnons de l’argent aux pauvres pour qu’ils choisissent leur école privée. Le but est de constituer les gens en capitalistes, quitte à les contraindre à emprunter pour y parvenir. Car une fois dans la position d’un détenteur de capital à faire fructifier, chacun devient sensible aux arguments néolibéraux sur le « matraquage fiscal ». L’enjeu est donc de « déprolétariser » les salariés, non pour faire triompher le socialisme, mais pour leur conférer une mentalité d’entrepreneur.
Comment expliquez-vous la débâcle politique et culturelle de la gauche, qu’elle soit social-démocrate ou « révolutionnaire », sur ces sujets ?
En rompant avec les compromis sociaux des Trente glorieuses, les néolibéraux n’ont pas réussi à s’imposer comme les promoteurs du changement sans aussitôt faire passer la gauche pour conservatrice : celle-ci est en effet accusée de s’accrocher aux statuts et règlementations de l’État providence, soit à un ordre bureaucratique qui étouffe les initiatives individuelles. Or, la gauche s’est laissée prendre au piège en devenant largement ce que ses adversaires affirmaient qu’elle était : le parti de la défense des droits acquis. N’était-elle pas dépourvue de projet alternatif – en particulier à partir de 1989, lorsqu’il est devenu peu tenable de revendiquer la collectivisation des moyens de production ? Ne se bornait-elle pas à vouloir préserver un modèle à bout de souffle – dès lors que l’achèvement de la reconstruction des économies européennes faisait fléchir la croissance et que les revendications des femmes et des populations immigrées ne permettaient plus d’acheter la paix sociale en offrant des emplois et une protection sociale décente aux seuls hommes blancs salariés ? Ce dernier aspect de la crise du fordisme explique aussi pourquoi il existe aujourd’hui une gauche proprement réactionnaire. Car derrière la déploration de l’État social d’antan, s’exprime aussi une nostalgie des hiérarchies de genre, de sexualité et de race qui le soutenaient.
Pour échapper aux accusations de conservatisme, la gauche aurait été bien inspirée de prendre exemple sur les penseurs néolibéraux eux-mêmes. En 1947, lorsque Friedrich Hayek crée la Société du Mont Pèlerin et y accueille ses amis de Chicago, de Fribourg ou de Londres, ces futurs architectes de la révolution néolibérale commencent par constater que le libéralisme est en grande difficulté, qu’un socialisme rampant triomphe, non pas du fait de la ferveur révolutionnaire des masses, mais à cause des politiques keynésiennes qui rendent les marchés dysfonctionnels en interférant dans leurs fragiles mécanismes. Pour conjurer l’étouffement progressif de l’économie libérale, les néolibéraux ne vont pas militer pour un retour en arrière mais au contraire réviser leur propre doctrine – d’une part en prônant la conversion de tous à la mentalité entrepreneuriale et d’autre part en renonçant au laisser-faire pour confier à l’État la mission de préserver et d’étendre l’empire des marchés. Il me semble que c’est l’absence d’une révision doctrinale de même ampleur qui a plongé la gauche dans un marasme dont elle ne sort pas.
Dans votre livre, vous proposez justement des pistes pour rénover cette doctrine. Pour décrire la condition des nouveaux dominés économiquement et socialement, il ne faudrait plus parler de travailleurs, salariés, précaires ou pauvres, encore moins de prolétaires, mais d’ « investis ». Qui sont les investis et quelles nouvelles formes de domination s’exercent à leur encontre ?
Je soutiens dans ce livre que le projet néolibéral qui consiste à faire de nous tous des entrepreneurs ne s’est pas réalisé : non pas parce que les néolibéraux auraient échoué ou parce que leur ingénierie sociale se serait heurté à la résistance des salariés, mais parce que la mise en œuvre de leur programme n’a pas produit ce qu’ils avaient annoncé. Ces conséquences imprévues renvoient à la montée en puissance de la finance. Pour le comprendre, il faut revenir à la campagne des néolibéraux contre les « privilégiés ». Parmi leurs cibles, outre les fonctionnaires, les chômeurs et les syndicalistes, figuraient aussi les patrons salariés des grandes firmes fordistes, dont la priorité était d’agrandir sans cesse leur entreprise et qui se posaient en arbitres entre les exigences des actionnaires et les revendications des salariés. Il leur fallait éviter que les premiers retirent leurs capitaux et que les seconds bloquent la production par la grève. Or, pour les néolibéraux, la prétention des managers à incarner le bien de l’entreprise est un abus destiné à justifier le renforcement de leur propre pouvoir : en tant que salariés, proclame la doctrine néolibérale, les PDG devraient avoir pour seul objectif de créer de la valeur pour les propriétaires du capital, c’est-à-dire les actionnaires.
Pour casser les « privilèges » des dirigeants d’entreprises, les néolibéraux vont imputer la productivité déclinante des économies développées au pouvoir managérial et appeler les gouvernements à le dissoudre par la dérégulation des marchés financiers. En levant les obstacles à la circulation des capitaux – entre les pays et les métiers de la finance – ainsi qu’à l’inventivité de l’ingénierie financière – la création des produits dérivés –, il s’agit de permettre aux investisseurs de choisir les équipes managériales en fonction de leurs « performances », leur aptitude à satisfaire les demandes des actionnaires. La finance aura alors toute licence pour sélectionner les projets entrepreneuriaux en fonction de ce qu’ils promettent aux investisseurs. En résulte une profonde transformation de la mentalité entrepreneuriale : pour satisfaire les détenteurs de titres financiers, l’entrepreneur ne pense plus aux revenus sur le long terme mais doit faire en sorte que le cours de l’action ne cesse de monter.
Un grand patron peut aussi devenir lui-même un investisseur de poids en accumulant une richesse considérable, d’où l’augmentation du nombre de très grande fortune...
Pour former les chefs d’entreprise à la poursuite de la valeur actionnariale, les néolibéraux invitent en effet à manier le bâton et la carotte. D’un côté, si vous n’êtes pas assez performant, des investisseurs peuvent mener un raid hostile et vous chasser. De l’autre, grâce à la part croissante de leurs revenus variables et indexés sur le prix de l’action – les fameux stock options – l’intérêt des managers ne tarde pas à s’aligner sur celui des investisseurs. Or, dans ce contexte, c’est le métier de PDG qui change : plus qu’à maximiser le profit commercial, son travail consiste à maximiser le crédit de l’entreprise aux yeux des investisseurs. Lorsque les grandes sociétés anonymes réalisent des bénéfices, leur premier réflexe est de racheter leurs propres actions pour faire monter leur cours. Absurde d’un point de vue commercial ou industriel, cette pratique devient parfaitement cohérente dès lors qu’attirer les investisseurs est la priorité. Les premiers « investis » sont donc les entreprises non financières.
L’avènement de la finance a également des conséquences sur les États...
Ce qui est vrai pour les entreprises l’est aussi pour les États. Soucieux d’attirer les capitaux sur leur territoire pour favoriser les entreprises qui y résident, les gouvernements doivent à leur tour offrir ce que les investisseurs souhaitent : des impôts faibles, un coût du travail bas et des droits de propriété intellectuelle solides pour breveter les idées. Cependant, ces offrandes ne manquent de réduire les recettes fiscales et les protections sociales, ce qui risque de mécontenter les populations. Comment les gouvernants vont-ils s’y prendre pour attirer les investisseurs sans se mettre trop à dos leurs électeurs ? En empruntant sur les marchés financiers. Reste que pour donner envie aux prêteurs d’acheter leurs bons et obligations du Trésor, les gouvernements doivent mener des politiques qui donnent confiance aux marchés. Ils se retrouvent donc aussi tributaires de leur crédit auprès des investisseurs que les chefs d’entreprises. L’État est à son tour devenu un investi.
Et qu’en est-il pour les individus ?
C’est la troisième étape. Des entreprises et des États désireux d’attirer les investisseurs, les unes en réduisant le coût du travail les autres en comprimant leurs budgets, ne sont plus en mesure d’offrir ce qu’ils promettaient jadis, à savoir des carrières, des boulots en CDI, et des transferts sociaux consistants. Les gens vont devoir eux-mêmes se vendre ou, plus exactement, se constituer en « projets » suffisamment attractifs pour retenir l’attention des recruteurs et, souvent, des prêteurs. Ainsi, même celles et ceux qui n’ont d’autres ressources que leur force de travail cessent d’être des salariés proprement dits pour devenir des investis.
C’est à dire ?
La précarisation des conditions d’existence implique que, pour pouvoir continuer à consommer et acheter des biens durables, il faut vivre au moins partiellement à crédit et donc donner des gages aux prêteurs : la valeur estimée de la maison ou d’un diplôme, ainsi qu’un passé d’emprunteur responsable, décideront de l’aptitude d’un individu à devenir propriétaire ou à poursuivre ses études. Pour vivre décemment, on comptera donc moins sur des salaires soutenus par la négociation collective et complétés par des prestations sociales que sur la valeur de son patrimoine au sens large – biens immobiliers, épargne, mais aussi compétences prisées ou, à défaut, disponibilité et flexibilité sans borne. Il s’agit de valoriser un portefeuille composé de titres de « propriétés » matérielles et immatérielles. C’est un vrai basculement de condition mais qui ne correspond pas à la conversion voulue par les néolibéraux : un gérant de portefeuille qui veille à valoriser ses « capitaux », c’est-à-dire ses ressources, est un type très différent de l’entrepreneur préoccupé par la maximisation de ses revenus.
Où réside le pouvoir des investisseurs et en quoi cela change-t-il la question sociale ?
C’est d’abord le pouvoir d’accréditer, de fixer les critères de ce qui mérite crédit. C’est davantage un pouvoir de sélection que d’appropriation, même si les banques et les investisseurs institutionnels accumulent également des profits indécents. Mais s’il est vrai que le capitalisme a « pivoté », qu’il gravite désormais autour des institutions et marchés financiers – lesquels assujettissent employés et employeurs en les percevant comme autant de projets en quête d’investissements – force est alors d’admettre que l’enjeu de la question sociale en sera affecté. Tout est repensé en terme d’investissement. La question de la répartition des revenus ne disparaît pas mais elle est à présent subordonnée à celle de l’évaluation du capital : qui va valoriser ce que je fais ? De quelle façon la manière dont je vis valorisera les projets d’autrui ?
Face à ces investisseurs, il s’agit désormais, selon vous, de mener des contre-spéculations militantes. Concrètement, comment faire des marchés de capitaux un nouveau foyer des luttes sociales ?
Les investisseurs opèrent sur le marché des capitaux. Les employeurs sur celui du travail. La question est de savoir comment se forment les prix des deux côtés. Sur le marché du travail, comme sur celui des biens et services, selon la théorie néoclassique, les prix se forment par négociation pour arriver au prix d’équilibre qui correspond à la satisfaction optimale de l’acheteur et du vendeur. Sur les marchés financiers, les prix ne se forment pas par la négociation. Ils sont le produit de spéculations : le prix d’un titre financier est fixé par les supputations des investisseurs sur la valeur que leurs collègues vont conférer à ce titre.
La subordination de l’« entreprise » à la « spéculation » est le régime dans lequel nous vivons depuis trente ans – et qui a prouvé sa résilience en survivant à la crise financière de 2008. Prendre acte que les spéculations des investisseurs décident de ce qui mérite d’être entrepris et produit devrait conduire à repenser la contestation du capitalisme en conséquence. Autrement dit, de même que les syndicats ouvriers ont jadis appris à négocier pour peser sur la répartition de la plus-value entre capital et travail, il convient aujourd’hui d’imaginer un militantisme capable de spéculer contre les préférences des investisseurs en sorte de peser sur les conditions d’accréditation, sur ce qui mérite ou non de recevoir crédit.
Comment cela peut-il se traduire pour l’action politique et militante progressiste ?
Au temps du capitalisme industriel, le militantisme syndical s’est constitué en miroir des cartels patronaux qui s’entendaient sur le prix des marchandises. Les travailleurs, dont la seule marchandise était leur force de travail, ont fait de même en se constituant en syndicats. Les syndicats ne sont-ils pas des ententes destinées à soutenir le prix et à améliorer les conditions de vente de la force de travail ? Si nous procédons par analogie, du côté des marchés financiers, il me semble que le modèle à imiter n’est plus le cartel mais plutôt les agences de notation.
Pourquoi ?
Le principal ressort du pouvoir des investisseurs est la temporalité dans laquelle ils opèrent. Les entrepreneurs ont certes besoin d’investisseurs mais ils ont aussi besoin de travailleurs et de clients. Les gouvernements dépendent des investisseurs, qui leur permettent de boucler leur budget, mais aussi des électeurs, à qui ils doivent leur job. Alors pourquoi entrepreneurs et gouvernements sont-ils beaucoup plus sensibles aux demandes des investisseurs qu’à celles des travailleurs ou des électeurs ? Je pense que le fond de l’affaire, c’est le temps : les électeurs se prononcent une fois tous les quatre ou cinq ans, les travailleurs peuvent manifester et faire grève, mais ponctuellement. Les investisseurs, eux, se prononcent à chaque instant – de façon permanente et continue plutôt qu’intermittente et ponctuelle. Ils arrivent ainsi à préempter les décisions des autres acteurs sociaux.
Entrer en compétition avec les investisseurs nécessite alors d’entrer dans leur temporalité, d’inventer des formes de militantisme continu, d’inventer des actions qui ne soient pas uniquement ponctuelles – tels la grève, la manifestation ou le vote – mais qui relèvent du harcèlement permanent. Sinon, on sera toujours en retard sur les investisseurs qui peuvent déstabiliser un gouvernement à chaque instant. C’est pour cette raison que la forme « agence de notation » m’intéresse, parce que ces institutions opèrent comme un aiguillon permanent [2].
Comment contre-spéculer sur d’autres critères que celui de la rentabilité financière, pour faire avancer les conditions de travail, le respect de l’environnement, ou une meilleure redistribution des richesses produites ? Ce type d’actions ciblant une marque ou un secteur existent déjà, mais peinent à obtenir des résultats durables...
Les boycotts sont longtemps demeurés symboliques parce qu’ils s’adressaient exclusivement au grand public. Or, la responsabilisation des consommateurs est difficile. Plus efficace est de viser les investisseurs – et leurs spéculations sur les réactions du public : non tant pour ranimer leur conscience morale que pour éveiller leurs inquiétudes sur les incidences financières d’un investissement irresponsable. De même, les luttes syndicales ne s’adressaient pas au bon cœur des patrons : il s’agissait plutôt – par la négociation, les menaces de grèves, voire de sabotage – de les inciter à mesurer le coût de leur intransigeance. Pour les investisseurs, n’importe quel élément risquant d’affecter la valeur financière de leur portefeuille augmente leur nervosité. C’est là un levier non négligeable.
La campagne de désinvestissement menée contre le Dakota Access Pipeline, à Standing Rock, aux Etats-Unis, est éclairante à cet égard. Les Sioux et les écologistes qui s’opposent à la construction de cet oléoduc ont mené trois types d’actions. Ils ont occupé le site, pour bloquer la construction du pipe-line, ont mené des actions en justice et ont fait pression sur les investisseurs. Efficace jusqu’à l’élection de Donald Trump, l’occupation a ensuite été violemment réprimée par la police. Les procès intentés se sont largement soldés par des échecs. En revanche, la campagne de désinvestissement connaît un succès remarquable, précisément parce qu’elle joue sur les risques et la spéculation dont ils font l’objet : risques environnementaux mais surtout financiers encourus par quiconque investit dans un projet affublé d’une réputation déplorable. Ainsi, le fonds souverain norvégien, initialement très impliqué, s’est retiré du projet, tandis que la mairie de Seattle, sous la pression des militants, a rompu plusieurs contrats avec des bailleurs de fonds impliqués dans le financement du Dakota Access pipeline [3].
Vous imaginez la création de « coalition d’investis ». Mais comment créer une conscience commune entre travailleurs, consommateurs et écologistes, dont souvent les intérêts immédiats divergent ?
C’est le seul avantage de l’hégémonie du capital financier : au regard des ravages causés par les diktats des investisseurs sur les conditions de travail, la qualité des produits et l’environnement, les conflits d’intérêts entre travailleurs, consommateurs et militants écologistes tendent à s’estomper. Évidemment le renforcement de cette solidarité naissante face à un adversaire commun implique un travail de contre-expertise et d’articulation entre les différentes problématiques. C’est là où le modèle de l’agence de notation intégrant de multiples critères est intéressant pour coaliser ces mouvements.
Comme autre piste d’alternative possible, vous évoquez le « coopérativisme de plateforme », qui pourrait être une réponse à l’ubérisation en cours des travailleurs. De quoi s’agit-il ?
Le capitalisme financiarisé produit des individus que l’on appelle aujourd’hui « ubérisés ». À mon avis, ce n’est pas un retour au prolétaire d’antan : le prestataire de tâches constitué par le capitalisme de plateforme ne correspond pas à l’ouvrier payé à la tâche du 19e siècle. L’individu ubérisé est quelqu’un qui, précisément, essaie de faire valoir son crédit, son capital humain et matériel. Le chauffeur Uber valorise le fait qu’il dispose d’une voiture, qu’il est très flexible sur ses horaires et qu’il est avenant. Quant aux militants qui s’opposent au sort que leur réservent Uber ou Deliveroo, leur action est ambivalente : d’un côté, ils vont en justice pour demander une requalification de leur travail en emploi salarié. Mais de l’autre, comme le confiait Jérôme Pimot – porte-parole du collectif des coursiers à vélo – dans un entretien, ils considèrent que ce combat pour la reconnaissance salariale est symbolique : en raison du modèle économique des startups telles que Deliveroo ou Uber, si la justice les oblige à employer chauffeurs et coursiers avec le statut de salariés, c’est la faillite. La reconnaissance du salariat serait donc une victoire à la Pyrrhus : le procès est gagné mais l’entreprise s’effondre et on n’a plus de boulot [4].
Pour autant, Pimot et ses collègues ne voient pas là une impasse. À leurs yeux, chauffeurs et coursiers sont parfaitement capables d’acquérir les compétences utiles pour se constituer en coopératives en mesure de remplacer, ou au moins de concurrencer, ces plateformes purement prédatrices. Par rapport aux tentatives d’autogestion d’entreprises industrielles – telles que Lip dans les années 1970 –, les plateformes présentent l’avantage de requérir un apport de fonds relativement modeste. Bien entendu, les investissements massifs dont bénéficient les startups à la Uber offrent un pouvoir d’implantation et de rayonnement – notamment pour se faire connaître – avec lequel une coopérative ne peut rivaliser. Cet obstacle peut lui aussi être partiellement surmonté : un réseau de coopératives opérant dans des domaines différents peuvent créer un écosystème et se faire mutuellement de la publicité. En outre, les pouvoirs publics, notamment municipaux, peuvent favoriser la consolidation de ces écosystèmes grâce à des régulations favorables aux initiatives coopératives et défavorables aux plateformes prédatrices. La mairie de Barcelone est pionnière dans ce domaine.
De la même manière que des régies municipales peuvent remplacer des multinationales de l’eau, de l’énergie ou du BTP, qui se comportent souvent en prédatrices…
Exactement : le capitalisme de plateforme, comme ses prédécesseurs, ne suscite pas de résistances sans renouveler l’imaginaire politique de celles et de ceux qui s’efforcent de lui résister. À cet égard, je pense qu’il existe des résonances prometteuses entre trois types de réflexions militantes : la renaissance du coopérativisme, mais aussi l’idée, à affiner, du revenu universel – dans la mesure où, dissociant la protection sociale du salariat, il s’adresse à la résistance de l’individu ubérisé – et la question des communs, conçue comme un droit d’accès aux ressources indépendamment du régime de propriété qui s’applique à elles. L’articulation entre ces domaines d’action et de réflexion dessinent une ébauche de société qui ne ressemble ni au socialisme d’État, ni même au communisme utopique. Il s’agit d’un imaginaire nouveau qui permet de repousser la critique des néolibéraux à la gauche – à savoir, vous ne proposez rien, tout ce que vous voulez, c’est un retour en arrière. En effet, dès lors que le capitalisme lui-même s’applique à sortir de la société salariale – dans les pires des conditions de précarisation et d’ubérisation – n’est-ce pas l’occasion pour la gauche de penser autrement cette sortie plutôt que de militer pour la restauration du capitalisme d’hier ?
Recueillis par Ivan du Roy
Photo : CC Glenn Halog
A lire : Michel Feher, Le temps des investis, essai sur la nouvelle question sociale, Ed. La Découverte, 181 p, 17 €.

Après les coursiers à vélo, Deliveroo ubérise cuisiniers et restaurants (basta)

PAR 
Les livreurs ultra-précaires, sous-payés et sans aucune protection sociale qui travaillent pour l’entreprise de livraison de repas Deliveroo (lire notre article) apprécieront : en 2016, le dirigeant le mieux payé de l’entreprise – qui a son siège à Londres – a reçu 125 000 livres sterling (environ 141 000 euros) en salaires et bonus, soit une augmentation de 22 % comparé à l’année précédente. C’est certes moins que nombre de chefs de grandes entreprises, mais beaucoup au regard des bénéfices réels de la start-up. Sans oublier que cette généreuse augmentation ne concerne bien évidemment pas les rémunérations des livreurs. C’est ce que révèlent les résultats 2016 de l’entreprise britannique, publiés fin septembre.
Que nous apprennent par ailleurs ces chiffres sur le business des startups de livraison de repas à domicile ? Deliveroo, aujourd’hui présent dans 140 villes, a multiplié par six son chiffres d’affaires, qui atteint 145 millions d’euros en 2016. Le bénéfice opérationnel de l’entreprise n’atteint, lui, qu’un seul petit million de livres car les coûts liés à l’augmentation de l’activité se sont parallèlement accrus. Comme la start-up a aussi investi plusieurs dizaines de millions supplémentaires pour son développement futur, elle affiche au final une perte abyssale de 143 millions d’euros ! Pourtant, quelques jours après l’annonce de ces résultats, Deliveroo a récolté 321 millions d’euros lors de sa nouvelle levée de fonds. Quelles sont les motivations des investisseurs à placer des dizaines de millions dans une entreprise qui réalise si peu de profits, dans un contexte de concurrence toujours plus sauvage entre plateformes similaires ?

Ouverture de cuisines ubérisées à Paris

« Les investisseurs parient peut-être sur les ambitions plus grandioses de Deliveroo », analyse l’observatoire britannique des multinationales Corporate Watch. Fin 2016, la plateforme annonçait un nouveau projet de développement de ses propres cuisines pour produire les plats ensuite livrés par ses coursiers. Ce concept s’appelle « RooBox » ou « Deliveroo Editions ». Plus besoin de véritables restaurants, juste des recettes et des cuisiniers, fournis par les restaurants partenaires. Au lieu de penser à ouvrir leur propre restaurant, les chefs en herbe sont encouragés à passer directement par une RooBox. La « vision » affichée par les dirigeants de Deliveroo est de « rendre les repas livrés à la demande tellement plus pratiques et tellement meilleurs qu’il n’y ait plus aucun sens à ce que les gens cuisinent à la maison ». Ils semblent décidés à porter cette logique encore plus loin en « ubérisant » directement les restaurants eux-mêmes.
Deliveroo a déjà ouvert des cuisines RooBox à Londres et dans plusieurs autres villes de Grande-Bretagne. Les cuisines sont installées dans des containers ou des bâtiment industriels vacants, souvent sans prévenir les autorités locales ni leur demander les autorisations nécessaires [1]. L’entreprise a annoncé à ses investisseurs qu’elle était en train de créer des « Deliveroo Editions » à Melbourne, Hong Kong, Singapour, Dubai... et Paris. L’entreprise a d’ailleurs récemment publié des offres d’emploi en vue de la création « de cuisines Editions à Paris et dans le reste de la France ».
Corporate Watch attire aussi l’attention sur une source possible de gains que les financiers qui placent des millions dans Deliveroo perçoivent probablement déjà. C’est « l’argent qui peut-être fait à partir de toutes les informations que Deliveroo collecte » « Comme le plupart des compagnies, Deliveroo veut les données de ses clients, pour améliorer le service mais aussi pour les vendre. Les conditions d’utilisation de Deliveroo disent bien qu’ils transmettent ces informations à des “tiers sélectionnés précautionneusement, dont des compagnies de marketing et de publicité” ». Ce sont toutes ces informations sur les clients – leurs préférences alimentaires selon leurs profils – qui donnent de la valeur à Deliveroo aux yeux de ses actionnaires.
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Photo : CC jon crel

Notes

[1Voir cet article du Guardian.