Bruxelles
Anti-écolos et pro-marchés financiers peuplent la Commission européenne
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« Nous nous réjouissons du portefeuille
arraché par Pierre Moscovici face aux conservateurs en Europe : non
seulement il obtient les affaires économiques, mais il sera également en
charge de la fiscalité. C’est un portefeuille essentiel pour lutter
contre les paradis fiscaux. » Les socialistes français élus au
Parlement européen sont bien les seuls à s’enthousiasmer de l’arrivée de
l’ancien ministre des Finances à Bruxelles. La réforme bancaire qu’il a
mise en place en France est jugée « dérisoire », Moscovici s’étant
largement soumis aux exigences du lobby bancaire (lire notre enquête).
Sur la question des paradis fiscaux, ce sont les députés et les
sénateurs qui ont durci in extremis la loi, malgré les réticences du
ministre. Et lorsque le précédent commissaire européen français Michel
Barnier (UMP) présente en janvier 2014 un projet de réforme européenne
du secteur bancaire, qui vise à limiter la taille des banques, le
ministre des Finances socialiste juge sa proposition trop radicale !
Le collègue de Pierre Moscovici en charge des services financiers est
lui directement issu du milieu des marchés financiers. Le conservateur
britannique Jonathan Hill a fondé en 1998 une entreprise de lobbying,
Quiller Consultants. Une société dont il est toujours actionnaire. Parmi
ses clients : des poids lourds du secteur financier comme la banque
HSBC, la société interbancaire de télécommunication financière (Swift),
et l’organisation gérant la City de Londres... Ou dans un tout autre
domaine, MigrationWatch, un think-tank considéré comme proche de
l’extrême droite.
Un pétrolier au climat
En matière d’écologie, ce n’est guère plus enthousiasmant : le
nouveau commissaire en charge du climat et de l’énergie, Miguel Arias
Cañete, est l’ancien ministre de l’Agriculture et de l’Environnement du
gouvernement conservateur espagnol. Il a présidé jusqu’en 2012 une
compagnie pétrolière, Compañía Mercantil Petrolífera Ducar S.L,
domicilié dans un paradis fiscal et dont il est toujours actionnaire. Il
est aussi critiqué par les écologistes espagnols pour avoir autorisé
l’extraction de gaz de schiste et la fracturation hydraulique et pour
avoir fait de l’Espagne « la porte d’entrée des OGM en Europe ».
Il avait également créé une polémique lors de la campagne électorale
européenne en affirmant, après avoir débattu avec la candidate
socialiste : « Le débat entre un homme et une femme est très
compliqué. Si l’on abuse de sa supériorité intellectuelle, on a l’air
d’un machiste en train de coincer une femme sans défense. »
« C’est inouï et immoral que la Commission européenne ait choisi
pour ce poste quelqu’un qui est l’anti-thèse du défenseur de
l’environnement et des énergies renouvelables », commente Florent Marcellesi, le porte-parole du mouvement écologiste espagnol Equo à Bruxelles. « A un an de la Conférence de Paris sur le climat, (…) le choix de monsieur Cañete au portefeuille climat énergie est choquant »,
renchérit le député européen écologiste Yannick Jadot. Le Parti de
gauche appelle de son côté les députés européens à s’opposer à cette
nomination.
Une « insulte » à la démocratie
L’environnement, la mer et la pêche sont placés sous la houlette de
l’ancien député et homme d’affaires maltais Karmenu Vella. Investi dans
plusieurs sociétés hôtelières et de BTP maltaises, Karmenu Vella préside
également jusqu’en 2013 le groupe de tourisme Orange Travel Group
associé à plusieurs sociétés de croisière, comme Croisières de France ou
les tristement célèbres croisières Costa. Le prisme touristique du
personnage prendra-t-il le pas sur la protection de l’environnement ?
« La composition de la commission Juncker annonce le renforcement
des politiques néolibérales qui entraînent l’Europe dans le gouffre.
Pour Attac France, il s’agit d’une véritable insulte pour les millions
de citoyens européens qui souhaitent rompre avec le dogme de l’austérité
et la domination de la finance, pour engager la transition écologique
et sociale », estime l’association altermondialiste. Un
néolibéralisme qui ouvre aussi une porte à la droite dure : l’ancien
ministre hongrois Tibor Navracsics, membre du très réactionnaire parti
Fidesz s’occupera de l’éducation, de la culture, de la jeunesse et de la
citoyenneté… Malgré son enthousiasme pour la nomination de Pierre
Moscovici, « la délégation socialiste française s’inquiète de l’équilibre politique »
de la Commission. Pouvait-on réellement attendre autre chose d’un
Président de la Commission, Jean-Claude Juncker, qui a gouverné un
paradis fiscal pendant 20 ans ?
Ivan du Roy (avec Nathalie Pédestarres à Madrid)