Pour le moment, Angela Merkel, fait la loi, mais cela va-t’il
durer ? Pour que cela se poursuive, il faut que la structure
fondamentale du système mondial ne soit pas elle-même menacée, et que
l’Allemagne puisse continuer à paraître aussi forte économiquement. J’en
doute. Je pense que, dans plusieurs années, l’Allemagne aura très
probablement succombé à beaucoup des facteurs négatifs, que l’état
actuel du système mondial impose à tous les pays.

Aujourd’hui, la chancelière allemande Angela Merkel se sent libre de critiquer ouvertement et même sévèrement toutes les nations puissantes avec lesquelles elle traite. Ils s’essaient tous à la courtiser inlassablement. Elle a un support incroyablement élevé dans les sondages allemands, et apparemment aussi dans l’opinion publique mondiale. Pourtant, rien dans son parcours n’aurait pu conduire quiconque à penser qu’elle projetterait cette image remarquable de force pour elle-même personnellement et, à travers elle, pour l’Allemagne en tant que nation. C’est un paradoxe qui doit être expliqué.
Elle a commencé sa vie comme chimiste physicienne, avec un doctorat d’université de la République démocratique allemande (RDA). Elle a navigué sur la scène politique sans s’impliquer. Elle a rejoint le mouvement officiel allemand Jeunesse Allemande Libre, mais n’a pas participé à sa cérémonie pour la majorité, préférant suivre une cérémonie protestante. Son père était un pasteur protestant.
Elle est entrée dans la vie politique au moment où Allemagne de l’Est s’ effondrait, et a progressé rapidement dans le gouvernement de transition. Avec l’intégration formelle dans la République fédérale d’Allemagne, elle est devenue un membre actif de l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Élue au Parlement, elle fut bientôt admise dans le cabinet gouvernemental, et était considérée comme une protégée du chancelier Helmut Kohl.
Dans la poursuite de son ascension au sein de la CDU, elle a dû surmonter plusieurs facteurs négatifs. Elle était une femme. Elle était de l’ancienne zone d’Allemagne de l’Est. Elle était protestante dans un parti d’obédience largement catholique. Lorsque la CDU a perdu l’élection, en 2002, face au Parti social-démocrate (SPD), elle est devenue la Secrétaire générale de la CDU, et ensuite son chef. La CDU avec son parti partenaire en Bavière, l’Union chrétienne-sociale (CSU), ont ainsi remporté de justesse ensemble les élections de 2005. Ni la CDU / CSU, ni le SPD n’avaient suffisamment de soutien pour gouverner seul, et ils ont dû former une grande coalition. Lors du vote du parlement pour la chancellerie, Mme Merkel a été choisie, mais avec une opposition considérable.
Aujourd’hui, quelque neuf ans plus tard, elle est devenue la plus ancienne dirigeante à la tête d’un État dans l’Union européenne, avec un contrôle incontesté sur la politique intérieure et sur la politique étrangère de son pays. Lors de sa récente réélection à la tête de son parti, elle a obtenu 96,7 % des voix.
De toute évidence, une grande partie de sa force actuelle vient des paramètres économiques apparemment solides de l’Allemagne, avec une balance commerciale très positive et un chômage relativement bas. Merkel a profité de cette position pour poursuivre tranquillement, mais très efficacement, des objectifs fermes de politique étrangère.
Elle a reproché publiquement à la France (et à l’Italie) de ne pas respecter leurs engagements de réduire leur déficit budgétaire à moins de 3 %, en accord avec la politique de l’Union européenne (UE). Elle a rencontré une forte résistance de la part du président français François Hollande, qui est entré en fonction à l’origine comme une sorte d’anti-Merkel, appelant à une plus grande flexibilité dans l’application des obligations budgétaires de l’UE. Le résultat de ce désaccord public a été le remaniement du gouvernement français. Manuel Valls, qui a une position proche de celle de Merkel, a été nommé au poste de Premier ministre, et Arnaud Montebourg, défendant le point de vue de la gauche en France, a démissionné du gouvernement. Non seulement Hollande a plus ou moins cédé devant Mme Merkel, mais il n’en a pas été récompensé par l’opinion publique française, ses sondages sont catastrophiques, alors que ceux de Mme Merkel sont plus élevés que jamais.
Merkel s’est également sentie libre de s’en prendre au Premier ministre de Grande-Bretagne, David Cameron. Ce dernier pensait que, étant politiquement d’opinion conservatrice comme lui, Mme Merkel comprendrait son besoin de présenter de fortes exigences à l’UE, pour l’aider à éloigner le sentiment anti-UE, de plus en plus ancré en Grande-Bretagne. Il y avait deux problèmes urgents pour Cameron. L’UE dispose d’un mode complexe d’ajustement budgétaire entre les pays concernant les sommes que les membres doivent payer chaque année. Cette année, la Grande-Bretagne devait verser un supplément de 1,7 milliards de livres sterling et Cameron a catégoriquement refusé de payer, bien que ces réévaluations soient tout à fait normales.
Plus important est cependant la demande que la Grande-Bretagne soit autorisée à créer des quotas d’immigration en provenance d’autres pays de l’UE. Merkel a clairement et fortement fait savoir qu’elle considère la libre circulation des citoyens de l’UE, en son sein, comme une pierre angulaire intouchable de l’UE. Elle a averti que la poursuite d’une telle politique ne serait possible que si la Grande-Bretagne quittait l’UE, et c’est exactement ce que Cameron tente d’éviter. Pourtant, la pression politique interne sur Cameron est si grande qu’il n’a pas d’autre alternative que de continuer à plaider auprès de Merkel.
Merkel a été tout aussi critique envers le président Obama. Bien que sans doute fortement en faveur d’une relation étroite avec les États-Unis, elle a publiquement exprimé sa grande déception en apprenant que l’Agence de sécurité nationale états-unienne (la National Security Agency, alias NSA) l’espionnait elle-même personnellement, mais aussi plus généralement les affaires intérieures allemandes. Tout ce qu’Obama a promis de faire était d’examiner les aspects les plus graves de ce genre d’espionnage, alors que Mme Merkel a dit que la fin ne justifiait pas les moyens et que « la confiance devait être reconstruite… » et que « des mots n’y suffiront pas ».
Cependant, le plus important est sans doute sa façon persistante de traîner les pieds à propos des sanctions contre la Russie, suite à la situation en Ukraine. Elle s ‘est opposée à toutes les tentatives des États-Unis pour augmenter les sanctions, en insistant sur la priorité de la diplomatie.
Cela nous amène à la question de sa position sur la Russie. Publiquement ses critiques de la politique russe en Ukraine sont strictes et se renforcent. Dans la pratique, Mme Merkel et le président russe Vladimir Poutine ont parlé directement plus de quarante fois, depuis que la soi-disant crise en Ukraine a commencé. Merkel parle couramment le russe et Poutine l’allemand, donc la communication est tout à fait claire. La recherche d’une solution diplomatique aux divergences est soutenue fortement par le ministre des Affaires étrangères allemand Franz-Walter Steinmeier, qui appartient au SPD et qui a longtemps cherché à poursuivre une diplomatie amicale. Il est appuyé par plus de quatre mille entreprises allemandes, qui ont des intérêts économiques directs en Russie. D’autres sanctions pourraient nuire à l’Allemagne autant qu’à la Russie.
L’un des plus influents journaux conservateur britanniques, The Daily Telegraph, a évalué très finement le secret du succès politique de Merkel. « Elle fait des affaires, pas des discours, et tente le compromis avant la controverse …. Elle est la dernière personnalité politique réaliste, toujours prête à conclure un accord, mais jamais à n’importe quel prix« .
Mme Merkel est une conservatrice centriste, et en aucun cas une radicale. Dans un sens, ce qu’elle a essayé de faire, c’est d’enseigner à d’autres pays puissants et à leurs dirigeants que, si ils veulent un résultat conservateur centriste, ils n’ont qu’à suivre son chemin. Bien sûr, cela suppose que la structure fondamentale du système mondial ne soit pas elle-même menacée, et que l’Allemagne puisse continuer à paraître aussi économiquement forte. J’en doute. Je pense que, dans plusieurs années, l’Allemagne aura très probablement succombé à beaucoup des facteurs négatifs que l’état actuel du système mondial impose à tous les pays. Pourtant, pour le moment, Angela Merkel, fait la loi.
Immanuel Wallerstein
Traduit par JJ pour vineyardsaker.fr
Source : The Paradoxical Strength of Germany’s Merkel, commentaire bimensuel de Wallerstein No. 391 (binghamton.edu, anglais, 15-12-2014)
Immanuel Maurice Wallerstein, est un sociologue américain, historien des sciences sociales, et analyste géopolitique, sans doute plus connu pour son développement de l’approche générale en sociologie qui a conduit à l’émergence de sa Théorie du système-monde. [Wikipedia]
Pour approfondir sur le sujet
Aujourd’hui, la chancelière allemande Angela Merkel se sent libre de critiquer ouvertement et même sévèrement toutes les nations puissantes avec lesquelles elle traite. Ils s’essaient tous à la courtiser inlassablement. Elle a un support incroyablement élevé dans les sondages allemands, et apparemment aussi dans l’opinion publique mondiale. Pourtant, rien dans son parcours n’aurait pu conduire quiconque à penser qu’elle projetterait cette image remarquable de force pour elle-même personnellement et, à travers elle, pour l’Allemagne en tant que nation. C’est un paradoxe qui doit être expliqué.
Elle a commencé sa vie comme chimiste physicienne, avec un doctorat d’université de la République démocratique allemande (RDA). Elle a navigué sur la scène politique sans s’impliquer. Elle a rejoint le mouvement officiel allemand Jeunesse Allemande Libre, mais n’a pas participé à sa cérémonie pour la majorité, préférant suivre une cérémonie protestante. Son père était un pasteur protestant.
Elle est entrée dans la vie politique au moment où Allemagne de l’Est s’ effondrait, et a progressé rapidement dans le gouvernement de transition. Avec l’intégration formelle dans la République fédérale d’Allemagne, elle est devenue un membre actif de l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Élue au Parlement, elle fut bientôt admise dans le cabinet gouvernemental, et était considérée comme une protégée du chancelier Helmut Kohl.
Dans la poursuite de son ascension au sein de la CDU, elle a dû surmonter plusieurs facteurs négatifs. Elle était une femme. Elle était de l’ancienne zone d’Allemagne de l’Est. Elle était protestante dans un parti d’obédience largement catholique. Lorsque la CDU a perdu l’élection, en 2002, face au Parti social-démocrate (SPD), elle est devenue la Secrétaire générale de la CDU, et ensuite son chef. La CDU avec son parti partenaire en Bavière, l’Union chrétienne-sociale (CSU), ont ainsi remporté de justesse ensemble les élections de 2005. Ni la CDU / CSU, ni le SPD n’avaient suffisamment de soutien pour gouverner seul, et ils ont dû former une grande coalition. Lors du vote du parlement pour la chancellerie, Mme Merkel a été choisie, mais avec une opposition considérable.
Aujourd’hui, quelque neuf ans plus tard, elle est devenue la plus ancienne dirigeante à la tête d’un État dans l’Union européenne, avec un contrôle incontesté sur la politique intérieure et sur la politique étrangère de son pays. Lors de sa récente réélection à la tête de son parti, elle a obtenu 96,7 % des voix.
De toute évidence, une grande partie de sa force actuelle vient des paramètres économiques apparemment solides de l’Allemagne, avec une balance commerciale très positive et un chômage relativement bas. Merkel a profité de cette position pour poursuivre tranquillement, mais très efficacement, des objectifs fermes de politique étrangère.
Elle a reproché publiquement à la France (et à l’Italie) de ne pas respecter leurs engagements de réduire leur déficit budgétaire à moins de 3 %, en accord avec la politique de l’Union européenne (UE). Elle a rencontré une forte résistance de la part du président français François Hollande, qui est entré en fonction à l’origine comme une sorte d’anti-Merkel, appelant à une plus grande flexibilité dans l’application des obligations budgétaires de l’UE. Le résultat de ce désaccord public a été le remaniement du gouvernement français. Manuel Valls, qui a une position proche de celle de Merkel, a été nommé au poste de Premier ministre, et Arnaud Montebourg, défendant le point de vue de la gauche en France, a démissionné du gouvernement. Non seulement Hollande a plus ou moins cédé devant Mme Merkel, mais il n’en a pas été récompensé par l’opinion publique française, ses sondages sont catastrophiques, alors que ceux de Mme Merkel sont plus élevés que jamais.
Merkel s’est également sentie libre de s’en prendre au Premier ministre de Grande-Bretagne, David Cameron. Ce dernier pensait que, étant politiquement d’opinion conservatrice comme lui, Mme Merkel comprendrait son besoin de présenter de fortes exigences à l’UE, pour l’aider à éloigner le sentiment anti-UE, de plus en plus ancré en Grande-Bretagne. Il y avait deux problèmes urgents pour Cameron. L’UE dispose d’un mode complexe d’ajustement budgétaire entre les pays concernant les sommes que les membres doivent payer chaque année. Cette année, la Grande-Bretagne devait verser un supplément de 1,7 milliards de livres sterling et Cameron a catégoriquement refusé de payer, bien que ces réévaluations soient tout à fait normales.
Plus important est cependant la demande que la Grande-Bretagne soit autorisée à créer des quotas d’immigration en provenance d’autres pays de l’UE. Merkel a clairement et fortement fait savoir qu’elle considère la libre circulation des citoyens de l’UE, en son sein, comme une pierre angulaire intouchable de l’UE. Elle a averti que la poursuite d’une telle politique ne serait possible que si la Grande-Bretagne quittait l’UE, et c’est exactement ce que Cameron tente d’éviter. Pourtant, la pression politique interne sur Cameron est si grande qu’il n’a pas d’autre alternative que de continuer à plaider auprès de Merkel.
Merkel a été tout aussi critique envers le président Obama. Bien que sans doute fortement en faveur d’une relation étroite avec les États-Unis, elle a publiquement exprimé sa grande déception en apprenant que l’Agence de sécurité nationale états-unienne (la National Security Agency, alias NSA) l’espionnait elle-même personnellement, mais aussi plus généralement les affaires intérieures allemandes. Tout ce qu’Obama a promis de faire était d’examiner les aspects les plus graves de ce genre d’espionnage, alors que Mme Merkel a dit que la fin ne justifiait pas les moyens et que « la confiance devait être reconstruite… » et que « des mots n’y suffiront pas ».
Cependant, le plus important est sans doute sa façon persistante de traîner les pieds à propos des sanctions contre la Russie, suite à la situation en Ukraine. Elle s ‘est opposée à toutes les tentatives des États-Unis pour augmenter les sanctions, en insistant sur la priorité de la diplomatie.
Cela nous amène à la question de sa position sur la Russie. Publiquement ses critiques de la politique russe en Ukraine sont strictes et se renforcent. Dans la pratique, Mme Merkel et le président russe Vladimir Poutine ont parlé directement plus de quarante fois, depuis que la soi-disant crise en Ukraine a commencé. Merkel parle couramment le russe et Poutine l’allemand, donc la communication est tout à fait claire. La recherche d’une solution diplomatique aux divergences est soutenue fortement par le ministre des Affaires étrangères allemand Franz-Walter Steinmeier, qui appartient au SPD et qui a longtemps cherché à poursuivre une diplomatie amicale. Il est appuyé par plus de quatre mille entreprises allemandes, qui ont des intérêts économiques directs en Russie. D’autres sanctions pourraient nuire à l’Allemagne autant qu’à la Russie.
L’un des plus influents journaux conservateur britanniques, The Daily Telegraph, a évalué très finement le secret du succès politique de Merkel. « Elle fait des affaires, pas des discours, et tente le compromis avant la controverse …. Elle est la dernière personnalité politique réaliste, toujours prête à conclure un accord, mais jamais à n’importe quel prix« .
Mme Merkel est une conservatrice centriste, et en aucun cas une radicale. Dans un sens, ce qu’elle a essayé de faire, c’est d’enseigner à d’autres pays puissants et à leurs dirigeants que, si ils veulent un résultat conservateur centriste, ils n’ont qu’à suivre son chemin. Bien sûr, cela suppose que la structure fondamentale du système mondial ne soit pas elle-même menacée, et que l’Allemagne puisse continuer à paraître aussi économiquement forte. J’en doute. Je pense que, dans plusieurs années, l’Allemagne aura très probablement succombé à beaucoup des facteurs négatifs que l’état actuel du système mondial impose à tous les pays. Pourtant, pour le moment, Angela Merkel, fait la loi.
Immanuel Wallerstein
Traduit par JJ pour vineyardsaker.fr
Source : The Paradoxical Strength of Germany’s Merkel, commentaire bimensuel de Wallerstein No. 391 (binghamton.edu, anglais, 15-12-2014)
Immanuel Maurice Wallerstein, est un sociologue américain, historien des sciences sociales, et analyste géopolitique, sans doute plus connu pour son développement de l’approche générale en sociologie qui a conduit à l’émergence de sa Théorie du système-monde. [Wikipedia]
Pour approfondir sur le sujet
- [Vidéo + Transcription] Devant le parlement allemand, une députée accuse Merkel de servir les intérêts des USA au détriment des citoyens et de l’Europe (vineyardsaker, français, 09-12-2014)
- Les Mémoires de l’ancien chancelier allemand Helmut Kohl pourraient enterrer la carrière de Merkel (reseauinternational.net, français, 06-12-2014)
- Merkel, jeune et innocent(e)… (vineyardsaker, français, 02-12-2014)
- [Veille] Merkel et des prix Nobel d’économie s’affrontent sur la politique de la zone euro (vineyardsaker, français, 11-09-2014)