Posté par Ygrec le 21 décembre 2014
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Jeudi, 18 Décembre, 2014
L'Humanité Dimanche
L'éditorial
de Patrick Le Hyaric dans l'Humanité Dimanche. "Le cap général de la
loi Macron vise à détruire les règlements existants sur les « marchés »
de biens et de services, sur le travail et les systèmes de protection
sociale et de retraite."
Certains disent qu’il s’agit d’un projet de loi « fourre-tout ». En
apparence peut-être. Mais le texte dit « Pour la croissance et
l’activité » ou « projet Macron » est d’une grande cohérence. Il
s’inscrit totalement dans les injonctions de « contre-réformes »
structurelles réclamées par des instances internationales comme l’OCDE
ou le FMI, le G20, par le Conseil européen, qui, pour permettre au
capitalisme de se déployer dans sa propre crise, insistent pour abaisser
sans cesse et partout les droits des travailleurs. Il est un décalque
parfait du « pacte euro plus » (1) signé en 2011 par M. Sarkozy et Mme
Merkel. Le cap général vise à détruire les règlements existants sur les «
marchés » de biens et de services, sur le travail et les systèmes de
protection sociale et de retraite.
Il n’est pas anecdotique que ce soit le ministre de l’Économie,
ancien banquier, qui tente de faire changer des législations qui
relèvent d’autres ministères, comme ceux du Travail, de la Justice, du
Commerce ou de l’Artisanat, des Transports, du Logement. Le projet
gouvernemental vise à modifier des pans importants de notre droit du
travail : travail du dimanche élargi à la possibilité de douze dimanches
travaillés par an, travail de nuit modifié, facilitations des
licenciements, allongement du temps de travail, juridictions
prud’homales mises en cause, inspection du travail affaiblie, médecine
du travail dénaturée. Il veut aussi introduire les logiques marchandes
dans des professions qui étaient jusque-là protégées, non pas pour
diminuer les tarifs mais pour les livrer à de grands consortiums
capitalistes anglo-saxons.
On vient d’en avoir un exemple scandaleux contre les taxis en ouvrant
la porte à une société utilisant des chauffeurs en dehors de notre
droit du travail. Notons qu’à chaque plan de la troïka (2) dans un pays
européen, il est exigé le démantèlement de professions comme les
notaires, les avocats, les pharmaciens. Le transport privé en autocars
nous est présenté comme une révolution alors qu’il s’agit d’organiser la
concurrence avec le rail. Passons sur ce faux argument du prix qui va
diminuer, dont on a pu mesurer la justesse avec l’exemple de l’ouverture
à la concurrence du gaz et de l’électricité. Comment vouloir diminuer
les accidents de la route et multiplier le nombre de cars roulant le
week-end ? Comment vouloir agir contre la pollution et le réchauffement
climatique et étouffer le rail ? On se souviendra longtemps qu’un
gouvernement socialiste tente de rétablir pour les pauvres une troisième
classe dans le mode de transport le moins sûr ! Et ce texte prévoit
aussi la vente de biens publics, comme des aéroports régionaux pourtant
rentables, à des fonds étrangers, et ce qui reste de nos industries
d’armement. Comme cela semble devenu la règle, les grands médias et les
forces de l’argent s’efforcent de cacher la violence de la cohérence de
ce projet qui constitue un saut supplémentaire, visant à étendre la
sphère d’activité du capital pour y capter de nouvelles possibilités de
profits.
Tout progressiste, tout socialiste et même nombre de républicains
devraient encore méditer cette proclamation de Lionel Jospin lorsqu’il
était premier ministre : « Je suis pour une économie de marché. Je ne
suis pas pour une société de marché. » Or, avec le projet Macron, nous y
entrons. Il organise l’envahissement des logiques marchandes dans toute
la vie sociale, la vie familiale, les temps de repos, l’éducation, les
renforce dans les transports, dans le travail, la santé. Aucun
espace-temps ne serait soustrait à la consommation, valeur reine d’une
société mercantile et de l’obsolescence programmée avec une mise à
disposition de tout un chacun au marché roi. Pas même le temps du
dimanche ne serait épargné. Pas même celui que l’on consacre à soi-même,
aux siens, où l’on prend de la distance avec ce qui rythme le
quotidien. Ce temps hors travail, parfois consacré aux autres, au bien
commun, ce temps bien mérité après une semaine d’activités
professionnelles et de transports souvent harassants. Consacrer ses
dimanches à pousser son chariot dans les allées d’un supermarché en
ayant son gamin à l’intérieur ne constituera jamais un projet de société
viable et harmonieux. Comment peut-on faire croire que c’est en
intégrant le dimanche dans la semaine de travail que l’on va créer des
quantités d’emplois, alors que, par ailleurs, on réduit le pouvoir
d’achat des ménages et que près de huit millions de nos concitoyens
voudraient bien travailler en semaine ? Ouvrir les magasins le dimanche
en continuant de fermer usines et bureaux la semaine, tel est le choix
d’une société du chacun pour soi, une société de plus en plus invivable.
Elle a ses théoriciens, avec Jacques Attali, qui présidait la
commission mise en place par Sarkozy, et comme sociétaire, Macron
lui-même. C’est le grand mélange à l’oeuvre entre droite et fractions
socialistes sur le thème de la politique unique. À la fin, seul le
capital gagne. Le projet de M. Attali, présenté comme le grand penseur
des temps nouveaux sur la nouvelle conception de l’existence, est d’une
simplicité confondante : il suffirait « d’être soi-même », de « créer
soi-même son emploi » pour trouver dans cette marchandisation
généralisée le « bonheur ».
L’auteur d’un ouvrage remarqué sur Marx qui en vient à proposer que
chacun devienne son propre exploiteur. On croit rêver ! Le MEDEF jubile !
Ça se comprend. Dans un monde où l’argent circule sans entrave à la
vitesse de la lumière pour spéculer là où il pense en retirer des
profits instantanés, comme l’abeille butine de fleur en fleur pour en
retirer le nectar, la logique de la loi Macron est de faire admettre que
plus rien ne doit échapper à la loi du marché capitaliste et à sa
recherche de plus-value, extorquée du travail et de la consommation. Ni
l’organisation du temps de la semaine ni les infrastructures d’un pays.
Pour y parvenir, la prétendue loi naturelle du « marché capitaliste »
prime sur la souveraineté des individus, leur organisation collective
fondée sur l’idéal d’émancipation, condition de l’exercice de la
citoyenneté. Elle prime aussi sur la souveraineté nationale, bradée sur
l’autel décrépi des instances européennes et sur celui encore plus grand
des intérêts privés, y compris étrangers, comme on le voit avec la
vente d’une partie d’Alstom aux Américains de General Electric, ou de
l’aéroport de Toulouse aux capitaux canadiens et chinois. Jusqu’aux
industries d’armement proposées à la salle des ventes des rapaces de la
finance internationale.
En cela, les fondements de la République sont gravement fissurés,
cette République sociale et solidaire dont la force était de garantir la
souveraineté de la nation et celles des individus, de protéger les
citoyens contre le fait accompli de la loi du plus puissant, de la
concurrence de plus en plus faussée. La loi Macron porte une certaine
idée de la société et des êtres humains. Ce ne peut être la nôtre. Son
sens et ses conséquences doivent être étudiés, décryptés, débattus dans
des ateliers citoyens, dans les usines, les magasins, les bureaux, les
quartiers. Au nom de la République et d’une certaine idée du progrès
humain, unissonsnous pour la rejeter.
(1) Cela a fait l’objet du livre « le Pacte des rapaces » (2011).
(2) Troïka : alliance de la Commission européenne, du FMI et de la
Banque centrale européenne pour imposer les plans d’austérité.