Posté par 2ccr le 8 janvier 2015
San Reoung,
l’homme qui assurait la sécurité personnelle de Ta Mok, son garde du
corps qui a vécu avec lui pendant des années, nous attend. Il lui manque
la jambe gauche, ce qui est commun parmi les civils et les combattants
cambodgiens de son âge. Ta Mok aussi avait perdu une jambe dans les
combats. Il n’y a en fait qu’une seule chose que je veuille savoir de
lui : à quel point les Khmers rouges étaient-ils communistes, et
était-ce l’idéologie, l’idéologie marxiste, qui avait attiré de simples paysans dans les rangs du mouvement ?
San Reoung réfléchit un moment, puis répond, en pesant chaque mot : « Ce
n’était vraiment pas une affaire d’idéologie… Nous n’en connaissions
pas grand-chose. Moi, par exemple, j’étais très en colère contre les
Américains. Je suis devenu soldat à l’âge de 17 ans. Et mes amis étaient
très en colère, eux aussi. Ils ont rejoint les Khmers rouges pour
combattre les Américains, et en particulier la corruption de leur
marionnette, le dictateur Lon Nol, à Phnom Penh. »
Je lui demande
si les gens de la campagne étaient au courant de ce qui se passait dans
la capitale, avant que les Khmers rouges ne prennent le pouvoir ? « Bien
sûr qu’ils l’étaient. Les États-Unis ont donné tellement de soutien,
tellement d’argent au régime corrompu de Lon Nol. Tout le monde savait à
quoi allait l’argent : d’innombrables fêtes somptueuses, des
prostituées de fantaisie… Les bombardements américains avaient écrasé
nos campagnes sous les bombes. Des centaines de milliers de personnes
étaient mortes. Les gens sont devenus fous, ils étaient indignés. Et
c’est ce qui a fait que beaucoup d’entre eux ont rejoint les Khmers
rouges. »
« Pas à cause de l’idéologie marxiste ? » ai-je demandé à nouveau. San Reoung répond immédiatement : « Bien sûr que non. La grande majorité n’avait aucune idée de que qu’était le marxisme, ils n’en avaient jamais entendu parler. »
Ayant travaillé
durant de nombreuses années dans cette partie du monde, j’ai fini par
comprendre que toutes les réponses aux questions importantes sur le
Cambodge et son passé se trouvent dans les campagnes. L’Occident, durant
des décennies, a réussi à corrompre Phnom Penh, en achetant quasiment
tous ceux qui comptaient là-bas, pour qu’ils répètent et peaufinent un
récit falsifié et stéréotypé.
Les ONG, les journalistes
: tous ils parlent haut et fort du génocide « communiste » au Cambodge.
C’est devenu un boulot bien rémunéré, la source d’un flux incessant de
financement, un mensonge complexe soutenu par la machine de propagande
occidentale, les universités et la presse grand public. Les Khmers
rouges étaient une force brutale, bien sûr, mais certainement pas un
monstre génocidaire « communiste ». Et ils ne sont pas tombés du ciel.
Sur la route du temple
de Preah Vihear, où l’on s’est battu et où le sang a coulé, à la
frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, je retrouve Song Heang, qui
travaille pour une modeste organisation caritative australienne, qui
bâtit de petites bibliothèques rurales destinées aux enfants. Il déteste
les Khmers rouges. Mais il admet immédiatement qu’il n’y avait pas
grand chose de « communiste » chez eux : « Enfant, je vivais au bord
du fleuve Mékong, dans le village de Prek Tamak, à 65 kilomètres environ
de Phnom Penh. Quand les Américains bombardaient, tout s’arrêtait et
les gens étaient pétrifiés… Là-bas, ils utilisaient ces avions très
rapides, des avions de chasse ; et les populations locales les
appelaient «Amich » : les rapides… Beaucoup de gens, alors, ont rejoint
les Khmers rouges. Ils ne savaient pas ce qu’était le communisme. Tout
ce qu’ils savaient, c’était l’horreur du gouvernement pro-occidental à
Phnom Penh ».
Je demande : « Pourquoi
les gens de Phnom Penh ne cessent-ils de répéter que Pol Pot a mené un «
génocide communiste »? Pourquoi, comme dans le reste de l’Asie du
sud-est, la Chine est-elle diabolisée ? Et pourquoi le Vietnam lui aussi
est-il diabolisé ? »
« Nous sommes un pays très pauvre », répond Song Heang. « Et
si les gens à Phnom Penh touchent de l’argent, eh bien, ils aiment cet
argent, c’est tout, et ils disent exactement ce qu’on les paie pour
dire. Et les Etats-Unis et l’Union européenne mettent sur la table
beaucoup d’argent quand ils veulent obtenir certaines déclarations. »
À Phnom Penh,
je rencontre Hun Sen, à la fois un ancien chef de bataillon des Khmers
rouges et un champion du « marché libre et de la démocratie libérale
multipartis ». Bien qu’il le critique périodiquement pour diverses
violations des droits de l’homme, l’Occident se montre généralement
satisfait de son « fondamentalisme » de marché, tel qu’il l’applique
dans le pays, ainsi que de la quasi-absence de politiques sociales
cohérentes.
Il me raconte comment un grand nombre de « conseillers », en particulier de l’Union européenne,
« façonnaient le cours » de l’économie cambodgienne, et de la société
cambodgienne en général. Nombres d’entre eux sont là pour conseiller le
gouvernement et les innombrables ONG sur la manière de gérer l’économie
et l’État. Il est clair que ce genre de conseils conduit la plupart du
temps à des « projets » uniquement basés sur les théories favorables au
libre marché. En conséquence, seule une très faible part du produit de
la croissance économique se retrouve dans les poches des pauvres, qui
constituent pourtant la grande majorité des Cambodgiens.
Le musée Tuol Sleng
(musée du génocide), installé dans une ancienne école secondaire,
raconte la brutalité débridée et le sadisme des cadres khmers rouges. En
2009, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et
la culture (UNESCO) a inscrit le musée Tuol Sleng au Registre de la «
Mémoire du Monde ». Après le 17 avril 1975, les salles de classe de
l’école secondaire Tuol Svay Prey étaient devenues le principal centre
de torture et d’interrogatoire des Khmers rouges, connu sous le nom de
prison de haute sécurité 21, ou tout simplement le S-21. C’est là que
des hommes et des femmes étaient enchaînés et roués de coups, que les
femmes avaient leurs mamelons arrachés par des pinces, que des fils
électriques étaient appliqués aux organes génitaux. Après la confession
(et l’on n’avait d’autre choix que d’avouer, pour que cesse
l’insupportable torture), la plupart des hommes, des femmes et des
enfants qui passaient par cette institution de l’horreur finissaient
dans le camp d’extermination de Choeung Ek, où l’exécution était presque
certaine. On dit que 20.000 personnes sont mortes après avoir été
interrogées au S-21.
Dans une tentative folle
pour donner une structure à la sauvagerie, les Khmers rouges
documentaient chaque cas, photographiant tous les hommes et toutes les
femmes détenus juste après leur arrestation, avant la torture, puis
reprenant des photos de certains après leur interrogatoire sauvage.
Mais parmi la plupart
des survivants khmers à qui j’ai parlé, il y a un consensus pour
estimer que la majorité des gens est morte non à cause de l’idéologie
communiste, ni non plus parce que des ordres directs auraient été donnés
de Phnom Penh afin d’exterminer des millions de personnes, mais parce
que des dirigeants et des cadres locaux dans les provinces ont perdu les
pédales, et ont assouvi une vengeance personnelle sur les citadins
déportés et sur les « élites » à qui l’on reprochait à la fois les
sauvages bombardements américains du passé, et un soutien à la dictature
pro-occidentale de Lon Nol, aussi corrompue que féroce.
Il ne fait aucun doute que la grande majorité de ceux qui sont morts au cours de cette période (entre un et deux millions de personnes) ont été victimes des bombardements américains,
de famines liées à ces bombardements et du fait d’être devenus des
déplacés intérieurs (environ 2 millions de personnes sont devenues des
réfugiés dans leur propre pays, manquant de soins médicaux, de
nourriture, et ayant à endurer des conditions de vie abominables).
Les médias occidentaux
grand public ne mentionnent que très rarement le fait qu’un nombre
important de personnes a disparu à la suite des tapis de bombes
américaine, l’US Air Force avait secrètement bombardé le Cambodge en
utilisant des B-52, et ce depuis mai 1969. On a appelé cela « Opération
Menu » (petit déjeuner, déjeuner, dîner, casse-croûte, dessert et
souper). Et l’on sait même maintenant, par de nouveaux éléments de
preuve tirés de documents déclassifiés (en 2000, par l’administration
Clinton), que l’Air Force avait déjà commencé à bombarder les régions
rurales du Cambodge, le long de la frontière avec le sud-Vietnam, dès
1965, sous l’administration Johnson. Les « Menus » n’ayant ensuite été
que des escalades brutales dans l’assassinat de masse de civils sans
défense.
Face à la défaite
au Vietnam en 1973, les impitoyables « tapis de bombes » ont été
exécutés afin de soutenir le régime de Lon Nol. L’historien David P.
Chandler écrit :
« Quand
le Congrès des États-Unis a mis fin à la campagne militaire à la fin de
l’année, les B-52 avaient déversé plus d’un demi-million de tonnes de
bombes sur un pays avec lequel les Etats-Unis n’étaient pas en guerre ;
plus de deux fois le tonnage largué sur le Japon pendant la Seconde
Guerre mondiale. »
La guerre au Cambodge était
connue comme « l’attraction » par les journalistes qui couvraient la
guerre du Vietnam et par les décideurs américains à Londres. Pourtant,
les bombardements américains au Cambodge ont dépassé en intensité tout
ce qui ne fut jamais exécuté au Vietnam ; près de 500.000 soldats et
civils ont été tués en 4 ans, sur le territoire de ce petit pays. Comme
je l’ai mentionné précédemment, cela a aussi été cause de ce qu’environ 2
millions de réfugiés ont fui les campagnes pour la capitale.
La barbarie des bombardements,
le déplacement de millions de personnes, et le ressentiment envers le
régime pro-occidental corrompu à Phnom Penh, voilà qui a ouvert la voie à
la victoire des Khmers rouges et à une campagne de vengeance féroce. Ce
ne fut pas le « génocide communiste » ; ce fut l’Empire assassinant des
millions de victimes en Indochine, en toute impunité et sans le moindre
égard pour ce « dépeuplement », puis la vengeance aveugle et brutale de
ces gens désespérés qui avaient tout perdu.
Et surtout, ne pas oublier LE 30 SEPTEMBRE 1965 Ni le LE 29 JUIN 1966
« Malgré
tous les beaux discours, l’objectif de la plupart des écoles, y compris
les universités, est le conditionnement social plutôt que le
développement de l’individu. » … René DUBOS