mercredi 3 octobre 2012

Quand le directeur de la FAO appelle à « fertiliser la planète avec l’argent » (Basta)

Sécurité alimentaire

Quand le directeur de la FAO appelle à « fertiliser la planète avec l’argent »

Par Rédaction (3 octobre 2012)
Le directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a récemment appelé les gouvernements à adopter le secteur privé comme « moteur principal » de la croissance de la production alimentaire globale. Et enjoint à « fertiliser la planète avec l’argent » ! Dans une lettre ouverte, des organisations environnementales et paysannes démontent cet argumentaire, en rappelant notamment que les petits paysans sont plus productifs que les grandes compagnies agroalimentaires.
Nous sommes stupéfiés et offensés par un article co-signé par Jose Graziano da Silva, Directeur Général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), et Suma Chakrabarti, Président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), publié dans le Wall Street Journal le 6 septembre 2012. Dans cet article, ils appellent les gouvernements et les organisations sociales à adopter le secteur privé comme « moteur principal » de la nécessaire croissance de la production alimentaire globale.
Bien que les propos de deux dirigeants de ces deux influentes agences internationales font spécifiquement référence à l’Europe de l’Est ainsi qu’à l’Afrique du Nord, ils appellent également clairement à une augmentation au niveau mondial des investissements dans le secteur privé et dans l’accaparement des terres. Stipulant que le secteur privé est efficace et dynamique, ils appellent les compagnies privées à « doubler ses investissements dans les terres elles-mêmes, les équipements et les semences ».
Du même coup, les auteurs de l’article écartent les paysans ainsi que les quelques politiques qui les protègent, sous prétexte qu’ils constituent des fardeaux empêchant tout développement agricole, c’est pourquoi ils devraient être éliminés. Pour ce faire, ils pressent les gouvernement de faciliter la croissance des grandes industries agroalimentaires. Leur article fut publié dans le contexte d’une conférence tenue conjointement par la FAO et la BERD à Istanbul le 13 septembre 2012, événement qu’ils décrivent comme étant la rencontre la plus large et importante des compagnies et décideurs en matière d’agroalimentaire.
Les petits paysans plus productifs que les multinationales
Dans leur article, Graziano da Silva et Chakrabarti font un nombre d’allégations biaisées qui obscure la réalité concernant l’agriculture et l’alimentation. Ils montrent la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan comme des exemples où des compagnies agroalimentaires « ont réussi à transformer les terres dévastées des années 1990 (…) pour faire de ces pays les plus grands exportateurs de céréales actuels ». Mais ils ne mentionnent pas que les statistiques officielles de ces trois pays montrent que les petits fermiers et paysans sont plus productifs que les grandes compagnies agroalimentaires.
Les paysans et petits fermiers, notamment les femmes, sont responsables de plus de la moitié de la production agricole de la Russie, tout en occupant seulement le quart des terres agricoles. En Ukraine, les paysans et petits fermiers produisent 55 % de la production agricole et ce, sur seulement 16 % des terres agricoles, alors qu’au Kazakhstan, c’est 73 % de la production agricole qui est produite par les paysans et fermiers sur la moitié du territoire du pays. Le fait est que ces pays sont nourris par leurs paysans et leurs petits fermiers, ce qui est aussi vrai à travers le monde. Partout où les données officielles sont disponibles, comme aux États-Unis, en Colombie et au Brésil, ou dans les études conduites en Asie, en Afrique et en Amérique Latine, l’agriculture paysanne se révèle plus efficace que les larges industries agroalimentaires.
Contrer l’accaparement des terres
Contrairement à ce que le Directeur Général de la FAO prétend, ceux qui ont réellement la capacité de nourrir le monde sont les hommes et femmes fermiers et paysans du monde entier. L’expansion de l’agroalimentaire n’a fait qu’exacerber la pauvreté, détruire la possibilité de vies rurales dignes, augmenter la pollution et la destruction environnementales, et ramener le fléau de l’esclavage ainsi que de récents épisodes de crises alimentaires et climatiques. Pour les mouvements sociaux et les paysans et petits fermiers du monde entier, il est inacceptable et même incompréhensible qu’un Directeur Général de la FAO promeuve de la sorte la destruction de l’agriculture paysanne ainsi qu’une augmentation de l’accaparement des terres.
Ces allégations sont d’autant plus troublantes qu’elles arrivent après trois ans de travail prudent et acharné par La Via Campesina et d’autres organisations en vue de l’élaboration des directives volontaires de la FAO protégeant les communautés contre les accaparements des terres. L’article arrive aussi après que Graziano da Silva ait, durant sa campagne pour la direction de la FAO, assuré à plusieurs répétitions aux organisations de fermiers qu’il s’engageait à promouvoir et valider l’importance de l’agriculture paysanne ainsi que le rôle critique que les petits fermiers doivent jouer dans la production alimentaire.
Indépendance de la FAO ?
Le langage utilisé par Graziano da Silva et Chakrabarti est choquant. Des phrases comme « fertiliser la planète avec l’argent » ou « faciliter la vie de tous ceux qui souffrent de la faim » remettent en question la capacité de la FAO de maintenir la rigueur nécessaire ainsi que l’indépendance face aux large industries agroalimentaires en vue d’accomplir son travail et remplir le mandat des Nations Unies d’éradiquer la faim et d’améliorer les conditions de vie des populations rurales.
Nous nous demandons ce que la FAO veut dire par « Année Internationale de l’agriculture familiale » lorsque son Directeur Général déclare que les obstacles ralentissant l’expansion de la production agricole sont « (le) niveau relativement élevé de protectionnisme, (le) manque d’irrigation correcte, (et les) petites fermes de taille peu économique ». Cette vision ainsi que l’asservissement de la FAO aux demandes et intérêts des cupides investisseurs minent tout le travail de conciliation mené durant ces dernières années entre les organisations paysannes et la FAO. Et ceci soulève la question de savoir pourquoi la FAO n’a pas développé une proposition d’action concrète et efficace pour promouvoir l’agriculture paysanne et familiale comme réponse fondamentale à la crise alimentaire globale qui enrichit, une fois de plus, les banques transnationales et les corporations. Nous nous demandons où iront les familles paysannes si ces plans de transformation de leurs terres en méga-fermes industrielles se réalisent ?
Des profits gigantesques pour une élite
Au-delà de l’enjeu de la FAO abandonnant sa mission, nous exprimons également une profonde préoccupation concernant le rôle actif que joue la BERD dans la promotion, et les bénéfices qu’elle retire, d’investissements dans les accaparements de terres et la prise en charge de l’agriculture par les grandes compagnies agroalimentaires. La position de la BERD est encore plus dangereuse maintenant qu’elle a élargi sa zone d’opération en Afrique du Nord. Ce qui est aujourd’hui nécessaire pour l’agriculture et la planète est tout à l’opposé de ce que proposent Chakrabarti et Graziano da Silva. L’humanité et ceux souffrant de la faim ont besoin que des zones rurales d’agricultures, qui représentent la moitié de la population mondiale et rendent l’agriculture paysanne possible, soient protégées et promues — parce que l’agriculture paysanne est plus efficace et productive, parce qu’elle produit au moins la moitié de la production alimentaire globale ainsi que la majorité des emplois en zones rurales, et finalement parce qu’elle refroidit la planète.
Les moyens de subsistance des paysans et peuples indigènes, ainsi que leurs systèmes de production alimentaire, ne peuvent pas être détruits pour créer une nouvelle source de profits gigantesques pour un groupe restreint d’élites. Nous avons besoin de réformes agraires complètes et efficaces qui remettent les terres et territoires aux mains des populations rurales. La marchandisation et l’accaparement des terres doivent tous deux être arrêtés et renversés. Nous n’avons pas besoin d’industries agroalimentaires ; nous avons besoin d’un plus grand nombre de communautés de familles paysannes et autochtones vivant en pleine dignité et respect. Les paysans et fermiers nourrissent le monde. Les industries agroalimentaires se l’accaparent.
Le 14 Septembre 2012.
Signataires : La Via Campesina, GRAIN, les Amis de la Terre International (FoEI), Coordinadora Latinoamericana de Organizaciones del Campo (CLOC), MMM - Marche mondiale des femmes, ETC group, Latin American Articulation of Movements Toward ALBA.

Les enfants malheureux font le bonheur des publicitaires (Basta)

BASTA !
Consommation

Les enfants malheureux font le bonheur des publicitaires

Par Agnès Rousseaux (2 octobre 2012)
Les enfants les moins satisfaits de leur vie ont plus de chance de devenir matérialistes, au sens de consuméristes, que ceux qui sont plus heureux, révèle une récente étude. Ils risquent davantage « d’être préoccupés par les possessions et croire que les produits apportent succès et bonheur ». Mais à une condition : qu’ils soient exposés fréquemment à la publicité. Menée sur 466 enfants, cette étude dirigée par Suzanna Opree de l’Université d’Amsterdam vient d’être publiée dans la revue Pediatrics. Les enfants malheureux ne sont pas plus exposés aux publicités, explique la chercheuse, mais ils semblent être plus sensibles aux effets de celles-ci.
Des études précédentes sur les adultes ont montré que les personnes ayant une plus faible satisfaction quant à leur vie devenaient plus matérialistes, mais également que les personnes les plus matérialistes devenaient moins satisfaites de leurs vies. Un cercle vicieux. Et une corrélation également observée chez les enfants.
Regarder 109 publicités par jour
L’étude de Suzanna Opree tente une explication : le « matérialisme » se développe chez les enfants à partir de 8 ans. C’est pendant la période de 8-11 ans que l’enfant développe son sens de consommateur, et devient conscient de la signification symbolique des objets. A cet âge, les enfants « commencent à vouloir acquérir des produits non seulement pour le plaisir de les avoir mais aussi dans le but d’accroître leur bonheur et leur statut social, » explique Suzanna Opree.
La publicité enseigne aux enfants que les possessions sont un moyen d’accroître le bonheur. Et certains accrochent davantage à ce message, selon leur degré de satisfaction dans la vie. Rappelons qu’un enfant est exposé en moyenne chaque année à 10 000 publicités télévisuelles en Grande-Bretagne et 40 000 aux États-Unis (en 2001)... Soit 109 par jour !
Lire l’étude : Lower Life Satisfaction Related to Materialism in Children Frequently Exposed to Advertising

Sortie de Crise: les tristes aveux du FMI (Bakchich)



mardi 2 octobre 2012

Alain Minc dans l’émission « On n’est pas couché » : tout avait pourtant bien commencé...(Acrimed)

 

http://www.acrimed.org/article3900.html#
 

Alain Minc dans l’émission « On n’est pas couché » : tout avait pourtant bien commencé...

par Mathias Reymond, le 2 octobre 2012
Le 21 septembre 2012 Alain Minc était l’invité de l’émission « On n’est pas couché », animée par Laurent Ruquier sur France 2. Malgré un démarrage gentil, l’entretien ne se passe pas comme prévu, c’est-à-dire comme dans les autres médias. L’essayiste doit faire face à un flot de questions embarrassantes et de remarques incommodantes de la part des deux chroniqueurs du plateau : Natacha Polony et Aymeric Caron. Pour une fois qu’Alain Minc est mis en difficulté, ne boudons pas notre plaisir. Mais sans oublier de nous demander, une fois encore, pourquoi inviter cette fausse grandeur, alors que des auteurs, souvent plus compétents, ne le sont jamais ?
D’emblée, Laurent Ruquier présente son invité comme un « un économiste brillant » et précise : « Depuis plus de trente ans, il publie de nombreux ouvrages qui passent rarement inaperçus, c’est vrai, tout le monde en parle à chaque fois. » En effet, tout le monde en parle, mais à cause de qui ?
Laissons de côté la dimension idéologique des propos de Minc et de ses contradicteurs : même si l’essayiste est un libéral effréné et exprime partout la même pensée que nombre de ses semblables – éditorialistes, journalistes vedettes ou experts omniscients – il a évidemment le droit de penser ce qu’il pense, de le dire et de l’écrire. Le problème ici est la façon dont Minc – qui se présente comme un défenseur absolu de la liberté d’expression et du débat démocratique – refuse la contradiction. Omniprésent dans les médias, il est habitué à la complaisance de ses intervieweurs et depuis plusieurs semaines qu’on l’entend, qu’on lit et qu’on le voit un peu partout, il n’a jamais fait face à des interlocuteurs particulièrement pugnaces. Bien au contraire.
Or, dans l’émission de France 2, malgré un très cordial Laurent Ruquier (on appréciera sa dernière intervention : « J’espère qu’on aura donné envie à certains de nos téléspectateurs de le lire [votre livre] »), cela s’est passé différemment.
Délégitimation et arrogance
Dès sa première intervention, Natacha Polony ose quelques critiques à l’égard du livre (elle l’a trouvé « ennuyeux »). Alain Minc lui reproche aussitôt de ne pas l’avoir lu : « Un vieil auteur sait quand on n’a pas lu un livre, et vous ne l’avez pas lu ». Reproche qui semble inexact si l’on en croit l’état du livre et les passages soulignés que montre la chroniqueuse à l’écran. Ensuite, tout au long de l’entretien Alain Minc se comporte en vieil enseignant grincheux ; il pose des questions à Natacha Polony pour tester son « niveau » dans le but, remarque la chroniqueuse, de « délégitimer la personne que l’on a en face de soi. »
En réalité, aucune critique n’est acceptable pour Minc. Pis : quand Polony souligne qu’il se trompe « sur à peu près tout », il s’énerve avec une mauvaise foi stupéfiante. Sur la crise, par exemple, il nie avoir dit en 2008 qu’elle était terminée. Il s’explique ainsi : « J’ai dit qu’elle était grotesquement psychologique. » Avec calme, et non sans être maintes fois coupé par son auteur, Aymeric Caron cite longuement une phrase datée de janvier 2008 dans laquelle Minc louait « l’incroyable plasticité du système » et déclarait : « On nous aurait dit que le système financier serait régulé avec un doigté tel qu’on éviterait une crise, qui aurait pu être quand même de l’ampleur des très grandes crises financières qu’on a connues dans le passé ! C’est quand même un univers au fond très résilient. Qui est très bien régulé. » [1]
L’arrogance de Minc est sans limite. Face à ses contradicteurs, n’importe quel « argument » peut servir. Ainsi quand il est question du « peuple », Alain Minc prend la pose : « Moi, j’ai eu des parents communistes… Alors j’ai plus connu le peuple que vous. ». « Faire référence aux parents, à ce que vous croyez de la personne que vous avez en face de vous, n’est quand même pas une façon très intellectuellement honnête de débattre », lui réplique Polony. « Mais parce que vous n’êtes pas intellectuellement honnête ! », s’agace l’essayiste…
Honnêteté intellectuelle
… Dont l’honnête intellectuelle est la principale vertu… comme permet de le vérifier le passage le plus cocasse de l’émission lorsque Caron rappelle à Minc qu’il a été condamné pour plagiat. Ce dernier fait immédiatement amende honorable, mais a minima : « J’ai fait dans ma vie, une connerie, de citer un auteur une fois et pas dix fois. Il m’a fait condamner, et on ne m’y reprendra pas. » Aymeric Caron tient à préciser : « On a reconnu trente emprunts… » Minc le nie : « Non, non pas trente. » Or, il n’y a pas eu 30 emprunts… mais 36 emprunts !
Rappel : le 28 novembre 2001, Minc fut condamné par le tribunal de grande instance de Paris pour plagiat. En effet il venait de plagier un livre de Patrick Rödel (Spinoza le masque de la sagesse). Extrait du jugement : « Il a effectué trente six emprunts en ayant recours à plusieurs types de procédés allant de la reproduction servile d’expressions au plagiat de l’économie générale des passages en passant par la reprise des mêmes citations ou des mêmes anachronismes. » Il fut condamné à verser 100 000 francs à l’auteur.
Le brillant économiste est décidément très approximatif. Quand le même Caron s’étonne du nombre de livres qu’il publie (en moyenne un par an) et de la somme de travail que cela représente (dans ce dernier ouvrage, la bibliographie compte une centaine de références), Alain Minc part au quart de tour et affirme qu’il ne recourt pas à des « nègres », comme on dit.
Pourtant, en 2007, lors de son précédent passage dans l’émission « On n’est pas couché », il avait commis, à deux reprises, des lapsus suggérant qu’il n’écrivait pas ses propres livres, ainsi que nous le relevions ici-même :
- Une première fois, face à Michel Polac, alors chroniqueur à l’époque, il lâche : « (…) je vous ai dit que le livre de Rödel était un livre tout à fait remarquable que j’ai fait une connerie en ne le citant pas et qu’à un moment donné j’ai été abusé. Si vous voulez... » Et Michel Polac qui a relevé le semi-aveu réplique : « Abusé par qui ? » Réponse gênée de Minc : « Abusé par moi. »
- Le second lapsus est bien plus explicite. Toujours dans la même émission, où il était question du livre qu’il venait de rédiger sur John Maynard Keynes, il dit : « Pendant la deuxième guerre mondiale, il [Keynes] a fait une chose extraordinaire, que j’ai apprise en lisant ce bouquin. » En lisant son propre bouquin ou en le rédigeant ?
***
L’émission avance, Alain Minc ne cesse de regarder sa montre puis avoue être en train de s’ennuyer : « C’est la première fois dans une émission de télé que je regarde ma montre ». Ruquier est ravi, le clash a eu lieu, et son émission de spectacle va faire le buzz. Quant à Natacha Polony, elle a tout compris : « Rassurez-vous c’est bientôt fini, et avec beaucoup d’autres ce sera beaucoup plus facile. »
Mathias Reymond

Notes

[1] Cet extrait est visible dans le film Les nouveaux chiens de garde.

Etat espagnol. 25S : le sauvetage de la démocratie. (Le grand soir)


LE GRAND SOIR

dimanche 30 septembre 2012
Etat espagnol. 25S : le sauvetage de la démocratie.

Esther VIVAS
Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté le mardi 25 septembre à Madrid, à l’appel de la plateforme « Debout ! » et de la Coordination du 25S, pour protester contre la séquestration de la souveraineté populaire par les banques et les « marchés ». La répression, une fois de plus, a été brutale, laissant des dizaines de blessés et de nombreuses arrestations. Dans cet article, Esther Vivas revient sur les motivations de cette mobilisation et sur les causes d’une répression policière sans cesse plus brutale.

« Ils l’appellent démocratie mais ça n’en est pas une » a-t-on crié de manière répétée sur les places et dans les manifestations… Et à mesure que le temps passe, ce slogan prend encore plus tout son sens. La stigmatisation et la répression contre ceux qui luttent dans la rue pour leurs droits n’ont fait que s’intensifier ces derniers temps. Au plus la crise s’aggrave, au plus s’élargit le soutien populaire envers ceux qui protestent et au plus s’accroît la répression brutale. La soif de liberté est en train d’être étouffée avec l’actuelle « démocratie ».
Ces derniers jours l’ont bien illustré. Le samedi 15 septembre, quand des activistes ont été détenus lors de la manifestation contre l’austérité à Madrid, quel était leur crime ? Porter une pancarte avec l’inscription : « 25S (septembre, NdT) : Encercle le Parlement ». Le lendemain, deux fourgons de policiers ont procédé au contrôle d’identité de dizaine de personnes dans le parc du Retiro. Motif ? Participer à une assemblée préparatoire à ladite action. Cinq jours plus tard, plusieurs de ces activistes étaient accusés de délit contre les hautes institutions de la nation et ils risquent une peine allant jusqu’à un an de prison.
Quels sont les objectifs de l’action « 25S : Encercle le Parlement » ? Son appel l’exprime clairement : « Le 25 septembre prochain, nous encerclerons le Parlement pour le sauver d’un kidnapping qui a transformé cette institution en un organisme superflu. Un kidnapping de la souveraineté populaire mené à bien par la Troïka et les marchés financiers et exécuté avec le consentement et la collaboration de la majorité des partis politiques ». Quelle sera la forme de cette action ? Ses organisateurs l’ont dit et redit : « non violente ». Alors de quoi ont-ils peur ceux qui dictent toutes ces mesures policières ? De la violence – à partir de laquelle ils justifient leurs opérations – ou de la liberté d’expression ?
Comme je l’ai lu il y a quelques mois dans un centre social : « Quand ceux d’en bas se bougent, ceux d’en haut tremblent ». Telle est la vérité. La peur, même si ce n’est que de manière partielle, a commencé à changer de camp. Les mesures répressives, comme celles que nous avons cité, démontrent la peur de ceux qui exercent le pouvoir. La peur que les gens se soulèvent, s’organisent, s’expriment librement contre l’injustice. La peur d’une poignée face à la multitude.
Coup d’Etat ?
La criminalisation du « 25S : Encercle le Parlement » a pratiquement commencé il y a un mois quand la Déléguée du Gouvernement à Madrid, Cristina Cifuentes, qualifia cette initiative de « coup d’Etat masqué ». L’ex-secrétaire d’Etat et député du PSOE José Martínez de Olmos ne fut pas en reste en comparant cette action avec le coup d’Etat de Tejero(*) : « Occuper le Parlement à l’intérieur comme l’a fait Tejero ou dehors, comme certains veulent le faire le 25 septembre, c’est avec la même finalité : séquestrer la souveraineté ». Des paroles qui ont été répétées hier par la secrétaire générale du PP, Dolores de Cospedal.
Coup d’Etat ? Les seuls putschistes ici sont les pouvoirs financiers qui renversent comme bon leur semble des gouvernements et les remplacent par des hommes de confiance. En Italie, ils ont écarté Silvio Berlusconi pour désigner Mario Monti, ex-conseiller de la banque Goldman Sachs. En Grèce, ils ont remercié Giorgios Papandréou pour lui substituer Lucas Papadémos, ex-vice président de la Banque Centrale Européenne. Et sans aller plus loin, le fringuant ministre de l’Economie espagnole, Luis de Guindos, est un ancien de la banque Lehman Brothers. Comme le disait le journaliste Robert Fisk : « Les banques et les agences de notation se sont transformées en dictateurs de l’Occident ». Et quand les « marchés » entrent par la porte, c’est la démocratie qui sort par la fenêtre.
Il est difficile d’estimer aujourd’hui que le Parlement « représente la volonté populaire ». Bon nombre de ministres et de députés proviennent des entreprises privées, d’autres y retournent sitôt leur carrière politique terminée. Les entreprises récompensent généreusement les services rendus. Vous souvenez-vous d’Eduardo Zaplana ? D’abord ministre du Travail, puis conseiller de Telefonica. Elena Salgado ? De vice ministre de l’Economie, elle est devenue conseillère d’Abertis. Sans parler de Rodrigo Rato, ex ministre de l’Economie, puis directeur du Fonds Monétaire International et enfin président de Bankia. Ses aventures comme patron de banque nous ont coûté cher. Sans oublier les ex premiers ministres Felipe González et José Maria Aznar, le premier étant devenu conseiller adjoint de Gas Natural et le second de Endesa, News Corporation, Barrick Gold, Doheny Global Group... Ainsi vont les choses.
Plus de démocratie
Mais la démocratie c’est, précisément, ce que revendique le mouvement des indigné-e-s, une démocratie réelle au service du peuple et incompatible avec la séquestration de la politique par le monde des affaires ou avec l’espagnolisme centraliste qui nie le droit à l’autodétermination des peuples. Paradoxalement, c’est avec l’adjectif « d’anti-démocrates » que le pouvoir qualifie les protestataires. Anti-démocrates pour « assiéger » symboliquement le Parlement catalan le 15 juin 2011, à l’occasion des débats sur le budget qui impliquaient alors les plus importantes mesures d’austérité de la démocratie catalane alors qu’elles ne figuraient dans aucun programme électoral. Anti-démocrates pour organiser des assemblées sur les places et stimuler le débat public. Anti-démocrates pour occuper des logements vides et leur donner une utilisation sociale. Anti-démocrates, en définitive, pour combattre des lois et des pratiques injustes.
Et quand il y a plus de démocratie dans la rue, il y a plus de répression. Des amendes d’une valeur de 133.000 euros sont exigées par le ministère de l’Intérieur contre 446 activistes du 15M de Madrid ; 6.000 euros contre 250 étudiants du « Printemps de Valence » ; des centaines d’euros contre des activistes en Galice, pour ne citer que quelques exemples. A côté de cela : plus d’une centaine d’arrestations en Catalogne depuis la grève générale du 29 mai ; l’ouverture du page web de délation des manifestants à la police… Et, aujourd’hui, on modifie le Code Pénal pour criminaliser les nouvelles formes de protestation.
L’autre visage des politiques d’austérité, c’est la politique de la peur et de la répression. Moins d’Etat social, c’est plus d’Etat pénal. La démocratie n’est pas du côté de ceux qui prétendent l’exercer, mais bien du côté de ceux qui luttent pour elle. L’histoire en est pleine d’exemples. Le « 25S » sera l’un d’eux.
Esther VIVAS
Article publié dans Publico le 25/09/2012. Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera
(*) Coup d’Etat avorté mené en février 1981 par le lieutenant-colonel de la Garde Civile Antonio Tejero, qui avait occupé les armes à la main le Parlement afin de réinstaller un régime franquiste autoritaire. (NdT.)
info : http://esthervivas.com/francais/
http://www.legrandsoir.info/etat-espagnol-25s-le-sauvetage-de-la-democratie.html

lundi 1 octobre 2012

TSCG : vrais mensonges, fausses évidences et mauvaise foi (Basta)

Zone euro

TSCG : vrais mensonges, fausses évidences et mauvaise foi

Par Cédric Durand (28 septembre 2012)
Le traité budgétaire européen, auquel s’opposent le Front de gauche, Europe écologie - Les verts et plusieurs élus socialistes, sera débattu à l’Assemblée nationale début octobre. L’économiste Cédric Durand, opposé au traité, répond ici aux arguments de la secrétaire du PS à l’économie et nouvelle député, Karine Berger, qui défend sa ratification.
Beaucoup a été écrit sur l’absurdité économique et le caractère anti-démocratique du traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance dans l’Union économique et monétaire (TSCG). Il ne s’agit donc pas de reprendre ici ces arguments sans appels, mais plutôt de se risquer à une petite opération de contre-feu suite à la tribune en faveur de la ratification du TSCG écrite par Karine Berger dans Le Monde du 20 septembre.
Nouvelle député, secrétaire du PS à l’économie, cette polytechnicienne sur le retour d’un pantouflage dans la société d’assurance Euler Hermès est aujourd’hui pressentie pour être porte-parole dans l’équipe d’Harlem Désir. Clair et bien écrit, son texte est une épure, ce que l’on peut espérer de mieux de la raison sociale-libérale. L’argumentation n’est pas sophistiquée mais élégante. Sobre, elle assène avec aplomb mensonges, fausses évidences et mauvaise foi tout en laissant échapper de jolis aveux. Démonstration.
Karine Berger attaque fort en affirmant que « l’euro n’a pas été inventé pour des raisons économiques. Il a été mis en place pour que des peuples perdent l’habitude de s’entre-tuer ». Qui pourrait croire pareille baliverne ? Du rapport de la European round table qui a conduit à la signature de l’acte unique de 1986 à la construction de l’Union économique et monétaire (UEM) téléguidée par les banques centrales, le pari bien naïf de Jacques Delors était de confier aux intérêts des multinationales et des banques le soin de construire l’Europe. Celles-ci se sont acquittées de la tâche en fonction de leurs intérêts bien compris : les avantages de la concurrence libre et non faussée sur le premier marché du monde et la construction d’une monnaie mondiale permettant des gains financiers conséquents et récurrents sur leurs opérations internationales. L’UEM est avant tout une affaire de gros sous.
Solidaire du capital financier
Et puis, s’il faut parler de construction de la paix, jugeons sur pièce ! Jamais depuis la seconde guerre mondiale, la discorde n’a été aussi vive entre les peuples européens. Les extrêmes droites surfent sur les égoïsmes nationaux, profitant de l’aubaine d’une « solidarité » qui ne s’exerce que vis-à-vis du capital financier : aucun des plans de sauvetages décidés depuis 2010 n’a eu d’autres objectifs que d’éviter ou de contenir des cessations de paiements risquant de provoquer la banqueroute d’institutions financières chancelantes ; l’argent versé ne le fut qu’à fin de permettre aux pays concernés (Grèce, Portugal, Irlande et Chypre pour l’instant..) de continuer de rembourser leurs dettes.
L’Europe est mal en point. C’est un fait. Mais l’élection de François Hollande aurait changé la donne nous dit Mme Berger : « C’est une inversion du mouvement qui a été permis par les élections françaises. D’ailleurs, ceux qui doutent sont bien les seuls à sembler croire qu’il ne se serait rien passé en Europe à la suite des élections françaises. Pour l’anecdote, dans mes tournées des investisseurs sur la dette de la France pendant la campagne, j’ai vu leurs positions se retourner. Alors qu’en janvier ils me harcelaient pour que nous nous soumettions à l’austérité, en mai ils applaudissaient à l’idée d’un pacte pour la croissance de M. Hollande qui était devenu consensuel. Il y a bien eu le commencement d’une réorientation profonde du chemin que prenait l’Union européenne grâce à l’élection de François Hollande et au sommet européen des 28 et 29 juin. »
De l’austérité hard à l’austérité soft
En fait, que le traité soit ou non adopté, l’austérité hard a du plomb dans l’aile en Europe. Et François Hollande n’y est pas pour grand chose. Même le plus obtus des bureaucrate bruxellois – et a fortiori les investisseurs rencontrés par Mme Berger dont l’argent est en jeu ! – ne peut que constater la validité du b.a.-ba de la macroéconomie : dans une « récession de bilan », lorsque les ménages et les entreprises sont contraints de se désendetter pour encaisser le choc de la crise financière, si les États font de même, l’économie ne peut redémarrer. La nouvelle récession dans laquelle plonge l’Europe après celle de 2008-2009 confirme le scénario « double dip » (littéralement double plongeon) anticipé de longue date par les économistes qui gardaient un brin de lucidité.
Après un léger éloignement des échéances pour l’Espagne et le Portugal – personne ne croyant plus au calendrier du dernier accord sur la Grèce – c’est maintenant l’objectif de réduire le déficit public de la France à 3 % en 2013 qui est « intenable ». Puisque les faits sont têtus, une inflexion est en préparation au niveau de la commission. Un récent papier de l’influent think-tank bruxellois Bruegel prépare ainsi le terrain à un assouplissement généralisé des contraintes budgétaires pour l’année qui vient.
Coup d’État bureaucratique
Le coup d’État bureaucratique rampant depuis 2010, lui, se poursuit plus que jamais. Et le traité marque à cet égard un pas en avant significatif en soumettant à des instances technocratiques non élues la surveillance des politiques économiques des pays. Une de ses dispositions les plus importantes – mais les moins commentées – est sans doute l’article 11 qui stipule qu’ « en vue d’évaluer quelles sont les meilleures pratiques et d’œuvrer à une politique économique fondée sur une coordination plus étroite, les parties contractantes veillent à ce que toutes les grandes réformes de politique économique qu’elles envisagent d’entreprendre soient débattues au préalable et, au besoin, coordonnées entre elles. Cette coordination fait intervenir les institutions de l’Union européenne dès lors que le droit de l’Union européenne le requiert ». Bref et relativement vague, cet article implique que la politique économique des États, sans restriction de domaine, est désormais du ressort des institutions européennes, loin des pressions populaires que peuvent laisser filtrer les processus électoraux.
Les dernières déclarations de Mario Draghi vont dans le même sens. L’engagement de la Banque centrale européenne (BCE) de racheter la dette des pays asphyxiés par les marchés financiers va leur redonner un peu d’oxygène à court terme, à conditions que leurs gouvernements se soumettent à la troïka (Banque mondiale, FMI, Commission européenne) pour accélérer la transformation néolibérale de leurs économies (libéralisation du marché du travail, privatisations..).
Le pacte de croissance ? 0,1 % du PIB de l’Europe…
Pour la cause, Karine Berger sait mettre à distance sa formation d’économiste. Elle affirme que « grâce à l’ajout d’obligations européennes de financement de projet et de l’utilisation des fonds structurels européens pour les pays en difficulté du sud de la zone euro, l’union monétaire va au contraire réaliser pour la première fois depuis 1954 une véritable politique keynésienne commune ». Ces mesures, qui correspondent au pacte de croissance arraché par François Hollande fin juin, ne représente au total que 10 milliards d’argent frais, soit moins de 0,1 % du PIB de l’UE. Un simple grain de poussière dans le torrent de la récession...
Et de conclure, par une justification à tous les renoncements. « A M. Mélenchon, je dis non, la France n’est pas seule à la table des négociations, non, l’Europe n’a pas non plus à s’aligner sur les seules volontés françaises, non, l’avis des citoyens allemands ne pèse pas moins que celui des citoyens qui ne vous ont pas élu à la présidentielle et aux législatives. » Le piège tendu à la gauche consiste à brandir la menace de la désunion entre les peuples pour mieux défendre la finance. Il y a là un petit jeu de miroir avec l’extrême droite, qui ne peut que profiter aux nationalistes. Pour en sortir, une gauche digne de ce nom doit assumer haut et fort que solidarité, internationalisme et démocratie ne peuvent s’épanouir sous le joug de la finance. Vouloir désobéir aux institutions de l’Union économique et monétaire n’implique pas une union sacrée contre les autres peuples.
Cédric Durand est économiste à l’Université Paris 13 et participe à la revue Contretemps.

Le précariat : « Une classe sociale en devenir » (basta)

Néo-libéralisme

Le précariat : « Une classe sociale en devenir »

Par Stanislas Jourdan (1er octobre 2012)
Alors que le chômage explose en Europe, en particulier chez les jeunes, la notion de précariat, contraction de précarité et de prolétariat, devient de plus en plus d’actualité. Pour le britannique Guy Standing, professeur d’économie et promoteur d’un revenu citoyen pour tous, ce précariat rassemble aussi bien les jeunes diplômés précarisés, les enfants d’ouvriers rongés par l’incertitude que les travailleurs migrants. Il nous livre son analyse sur « cette classe sociale en devenir » et appelle à combattre les discours stigmatisant les « assistés », nouveau terreau de la montée de l’extrême droite.
Guy Standing est professeur d’économie à l’université de Bath (Royaume-Uni) et membre fondateur du Basic Income Earth Network (Réseau pour un revenu de base universel), une organisation qui promeut un revenu citoyen pour tous. Il a travaillé de nombreuses années à l’Organisation internationale du travail (OIT) et est l’auteur de Précariat - la nouvelle classe dangereuse (2011) et Le travail après la mondialisation : construire une citoyenneté occupationelle (2009).
Basta ! : La notion de précariat englobe celle de précarité et de prolétariat. Que signifie faire partie du précariat ?
Guy Standing : Le précariat est un phénomène mondial apparu avec les politiques visant à rendre toujours plus flexible le marché du travail. C’est vivre en situation d’incertitude permanente vis-àvis du travail, du logement, et même de son identité. En plus de ne pas avoir de revenu stable, les personnes faisant partie du précariat n’ont plus le sentiment d’avoir une identité professionnelle, ni de se développer personnellement au travail. Le précariat est en train de devenir anomique dans le sens ou il déstructure, désespère et aliène ceux qui en font partie. Être en situation de précariat, c’est aussi avoir du mal à contrôler son temps. On cherche à l’utiliser rationnellement et de manière productive. Compte tenu des incertitudes dans lequel le précariat est forcé de vivre, cela est très stressant. Les salariés et les élites n’ont souvent aucune idée de la quantité de travail que le précariat accomplit, bien que celui-ci soit souvent inutile, comme par exemple faire la queue pendant des heures, remplir un formulaire, avec l’espoir d’obtenir quelques miettes. Dans le même temps, les riches peuvent s’acheter des conseils et des services.
La notion de précariat ne recoupe-t-elle pas des réalités et des populations très diverses ?
Un autre aspect spécifique du précariat est qu’il est actuellement en guerre contre lui-même. Le précariat n’est pas une classe homogène, mais une classe sociale en devenir. Une partie est issue de la classe ouvrière, ou des périphéries urbaines. Pour eux la situation est très frustrante car ils réalisent qu’ils n’auront pas ce que leurs parents ont pu acquérir. Une autre partie du précariat est issue des vagues d’immigration. La troisième population est composée des jeunes éduqués, qui sortent de l’université sans débouchés. Ces derniers souffrent tout particulièrement de la frustration de ne pas avoir de statut. Ces trois groupes ont des consciences sociales très différentes, mais ils sont de plus en plus conscients de partager leur sentiment de précarité avec d’autres groupes, et d’être à part du reste de la société. Ils voient bien que les riches et la bureaucratie vivent sur une autre planète. Pour toutes ces raisons, le précariat est de plus en plus anxieux et se sent en situation d’insécurité croissante. Ce qui est source de colère.
Pourtant, en Europe, il existe encore un certain niveau de protection sociale ?
Le cœur du problème est que le précariat n’a pas ou très peu accès aux prestations sociales, si ce n’est les allocations soumises à des conditions de revenus, d’activité ou d’âge. Au bout du compte, ces systèmes n’atteignent que très peu le précariat, qui passe entre les mailles du filet de sécurité. La logique utilitariste du workfare (Travailler en échange d’allocations ou de compléments de revenus, ndlr), qui s’étend en Europe, est de faire payer les coûts d’une certaine protection sociale par ceux là même qui en ont besoin.
C’est cette même population qui est en permanence qualifiée par la droite d’« assistés » [1]...
Puisque la politique est un marché qui consiste à dépenser de l’argent pour attirer une majorité de votes, les politiciens jouent sur les préjugés perçus par cette majorité. De même, les médias veulent vendre leurs contenus à une large audience, ce qui les amène à surfer sur les préjugés de leurs lecteurs. À droite comme au centre-gauche, on s’est donc mis à dénoncer une certaine minorité, accusée de se comporter comme des « fainéants » ou des « assistés »... Tant que diaboliser une minorité leur permet de toucher efficacement la majorité, il y aura toujours un politicien pour user de cette stratégie. Au final, c’est toujours l’extrême droite qui en profite le plus, en jouant sur des préjugés grossiers, voire méprisables.
Quelle alternative à la logique utilitariste du workfare, censée combattre l’assistanat dans lequel se complairait une partie de la population ?
Poursuivre la logique du workfare se traduira par la montée de l’extrême droite, que nous pouvons déjà constater. La seconde option consiste à donner aux gens un véritable droit à une sécurité financière de base, un revenu de base inconditionnel. Ce revenu accordé à tous permettra de couvrir les besoins de base, et de pouvoir vivre dignement (lire notre enquête sur le revenu garanti, ndlr.). L’avantage majeur de cette sécurité est qu’elle constitue un socle sur lequel nous pourrions tous développer notre potentiel et agir de manière plus responsable et plus rationnelle envers nos proches, nos voisins, nos collègues. On le sait : l’insécurité ronge les esprits, et détruit notre sens de l’empathie. C’est cela qu’il faut renverser. Pour le précariat, le revenu de base permettrait notamment de reprendre le contrôle du temps, et de renforcer le pouvoir de négociation vis à vis des employeurs, de l’administration, des grandes entreprises. Et des femmes vis-à-vis de leur mari.
Dans le dernier chapitre de votre livre, vous lancez un appel aux politiciens pour qu’ils étudient ces alternatives. Pensez-vous que cet appel sera entendu à temps ?
Je ne crois pas qu’un élu politique plein de sagesse va apparaître et mettre ces alternatives sur la table. Mais la colère doit être canalisée. Et je pense que les jeunes activistes, issus de l’éducation supérieure, soucieux de l’environnement, du respect des biens communs, ont un grand rôle à jouer. Comme une lame de fond. De plus en plus de gens vont réaliser qu’il faut un mouvement actif provenant de la société civile pour que les politiciens s’occupent des vrais problèmes. La colère peut ainsi être utile si elle force le milieu politique à prendre les bonnes décisions. A moins qu’un mouvement se forme pour défendre la sécurité financière comme un droit, je crains une poussée de fièvre du précariat.
L’augmentation des émeutes, comme au Royaume-Uni en 2011, et les nouveaux mouvement contestant la mainmise de la finance sur leurs vies et les plans d’austérité en sont-ils le signe ?
Le mouvement Occupy aux États-Unis et les indignés espagnols ne sont que le début. J’ai été invité plusieurs fois à parler auprès des mouvements Occupy. Selon moi, l’année 2011 n’était que l’année du grand réveil. Les gens sont devenus des rebelles « primitifs » : ils savent maintenant ce contre quoi ils sont, mais ne savent pas encore précisément ce qu’ils veulent. Au moins, cette dynamique a permis à un nombre croissant de gens de se reconnaitre mutuellement comme faisant partie du précariat. Cela va encore prendre du temps avant qu’une véritable convergence ne se fasse, mais je crois qu’elle est en train d’arriver. Maintenant, il faut continuer de travailler pour garder le rythme, se rassembler, et surtout, formuler des demandes concrètes.
Si le précariat se révolte, n’y a-t-il pas un risque que d’autres groupes sociaux s’opposent à lui ?
Le risque est faible dans la mesure où de plus en plus de gens sont sur le point de tomber dans le précariat, d’une manière ou d’un autre. C’est pourquoi je crois qu’une forme de solidarité va émerger au-delà des champs sociologiques classiques. En dehors des ploutocrates, qui n’a pas un ami ou proche dans le précariat – ou sur le point de le rejoindre ? Le combat du revenu de base, c’est de parvenir à un changement de tendance, de direction. La priorité est donc de renverser les discours stigmatisant la précarité, les jeunes, les « assistés »... Car c’est cette mystification qui fournit des prétextes à l’establishment pour diminuer la protection sociale tout en augmentant la coercition. Or, c’est là dessus que les partisans du revenu de base peuvent aider à gagner la bataille.
Vous êtes donc optimiste ?
J’ai été invité à plus de 100 réunions cette année, dans plus de 24 pays différents. Chaque fois, j’ai senti beaucoup d’énergie chez les gens que j’ai rencontrés. Alors oui, je suis optimiste sur le fait que beaucoup de gens à gauche, chez les écologistes, tous ceux qui se soucient des biens communs, de leurs enfants et de leurs proches, ceux qui sont poussés dans le précariat, pensent qu’il y a forcément une alternative au néo-libéralisme, à l’utilitarisme, et aux politiques coercitives que nous subissons. Nous sommes des millions à vouloir un changement de politique. Maintenant, c’est surtout aux jeunes engagés dans la société d’avoir le courage de nous montrer le chemin, de prendre les idées radicales, utopiques et de les pousser jusqu’à ce qu’elles deviennent soudainement réalistes. Nous devons travailler et utiliser nos talents pour diffuser cette énergie, inviter les gens à s’activer. Bien sûr, il y a toujours une sorte de défaitisme, mais cette énergie peut soudainement devenir très positive. Et beaucoup n’attendent que ça !
Recueilli par Stanislas Jourdan
Lire aussi :
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Photo : Jacob Blickenstaff et Mark Murrmann (Pictures of Occupy Wall Street) / Mother Jones

Notes

[1] Aux États-Unis, le candidat républicain Mitt Romney a récemment déclaré à propos de 47% de la population certaine de voter Obama : « Ils dépendent du gouvernement, ils se prennent pour des victimes, ils pensent que le gouvernement a l’obligation de s’occuper d’eux, ils pensent avoir droit à une couverture maladie, à être nourris, logés, et à tout le reste. Ils pensent que c’est un droit. »

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Humour et vie scolaire - pas si drôle en vérité !!!