jeudi 3 mars 2016

Agriculture bio : votre région soutient-elle vraiment les alternatives aux pesticides ? (basta)

Agriculture bio : votre région soutient-elle vraiment les alternatives aux pesticides ?

Atteindre 20% des terres agricoles françaises en bio en 2020 : tel était l’objectif fixé il y a presque dix ans. On en est encore très loin ! Le nombre de fermes bio augmente moins vite que la demande de produits sans pesticides. Que font les régions en la matière, alors qu’elles disposent de plusieurs budgets accordés par l’Europe et sa politique agricole commune ? L’agriculture bio se porte bien dans le sud de la France mais demeure très marginale dans le nord et le centre. Même si elle crée plus d’emplois que l’agriculture industrielle et polluante, elle est loin d’être autant soutenue, alors que l’austérité menace. Explications et cartographie.
En France, à peine 5% de la surface agricole sont cultivés selon le cahier des charges de l’agriculture biologique, qui proscrit notamment l’usage de pesticides. L’objectif, fixé en 2009, d’atteindre 6% de surface en bio en 2012 n’a donc pas été respecté. Quant à celui de parvenir à 20% des terres agricoles en bio d’ici quatre ans, il est désormais quasi inatteignable et marquera un échec supplémentaire du gouvernement.
Cette moyenne nationale cache pourtant d’importantes disparités entre régions. Deux « anciennes » régions [1] sont en passe d’atteindre l’objectif des 20% : PACA et Rhône-Alpes avec plus de 15% de surfaces agricoles en bio (cliquez sur les régions concernées de notre carte). Cinq autres régions ont quasiment atteint l’objectif de 6%. En queue de peloton, le nord du pays (Nord-Pas de Calais, Haute, Normandie et Picardie), avec à peine 1% des cultures vierges de tout pesticide. C’est la région Rhône-Alpes qui compte le plus grand nombre de paysans bio, avec 3000 exploitants. Quinze fois plus que l’Île-de-France, avec seulement 207 agriculteurs en bio. Pourquoi l’agriculture sans pesticides et engrais chimiques se développe-t-elle au sud du pays et pas au nord ?
Cliquez sur une région pour consulter les informations
« La taille moyenne des fermes en Paca est plus petite que la moyenne nationale, explique Anne-Laure Dossin, de Bio de Provence-Alpes-Côte d’Azur, association qui représente les agriculteurs bio. C’est moins compliqué et moins risqué de convertir de petites surfaces. Nous avons aussi une tradition de vente directe via les marchés, et donc plus de contacts avec les consommateurs qui sont demandeurs de produits bio. » Le climat, enfin, est plus propice : il y a moins de maladies du type mildiou ou oïdium.

Difficultés d’accès au foncier

Dans le Nord de la France, l’agriculture bio peine à se faire une place face à l’agriculture intensive solidement installée. Les industriels y ont trouvé des terres d’excellente qualité et un relief peu accidenté favorisant l’aménagement des immenses champs qu’elle affectionne. La proximité de Paris et de Lille, facilitant la commercialisation, a aussi joué en faveur du développement de l’agriculture intensive. « Ces différents atouts pourraient aussi jouer en faveur de l’agriculture bio, estime Jean-Baptiste Pertriaux, de Bio-Picardie. Mais un autre facteur est à prendre en compte : la difficulté d’accès au foncier pour les jeunes agriculteurs qui veulent s’installer en bio. » Dans le Nord, après cinq ans de recherche, 80% des porteurs de projets en recherche de terres n’y ont toujours pas accès (Lire l’article de la Revue dessinée sur le sujet) ! Pourtant, les exécutifs régionaux ont mis en place des incitations à l’installation en bio, mais il n’y a pas suffisamment de terres...
« Quand la bio se développe, c’est aussi grâce aux acteurs économiques locaux, indique Frédéric Mony, du groupement d’agriculteurs bio de Lorraine, où la bio s’étend sur seulement 3,4% du territoire. En Moselle par exemple, des laitiers ont incité les agriculteurs à se convertir, parce qu’ils avaient une demande, en proposant des aides financières. » Une grande partie du territoire lorrain est occupé par les cultures de céréales. « En bio, il y avait trop de baisse de rendement par rapport aux primes que cela rapportait », estime Frédéric Mony. « Mais cette année, la ré-évaluation des primes européennes pour les bios a favorisé les conversions. En 2015, on a augmenté la surface agricole bio du département de 20% ! Les aides publiques jouent bien sûr un rôle fondamentale dans l’orientation politique de l’agriculture. »

Certaines régions choisissent de limiter les aides

Depuis 2010, les régions gèrent directement une partie des aides de la politique agricole commune (PAC) dédiées au « développement rural ». « Ces aides, qui visent à compenser les surcoûts et manques à gagner liés aux pratiques biologiques, se déclinent en deux volets, explique Clara Gasser, de la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) : aide à la conversion et aide au maintien. Elles sont accordées pour une durée de cinq ans. » Pour pouvoir répondre aux besoins du plus grand nombre d’agriculteurs, certaines régions ont choisi de plafonner ces aides.
Ailleurs, pour le versement des aides au maintien, on priorise certains secteurs. En région Paca par exemple, les aides au maintien sont destinées aux agriculteurs bio proches des captages d’eau potable, sur une nappe phréatique par exemple, afin de limiter leur contamination par des pesticides. « En Aquitaine, elles sont prioritairement versées aux agriculteurs 100% bio ou encore fléchées prioritairement pour les maraîchers ou producteurs de légumes de plain champ en Basse-Normandie », décrit Clara Gasser. Seules huit anciennes régions – l’Alsace, la Bretagne, la Haute-Normandie, l’Île-de-France, le Limousin, le Nord-Pas-de-Calais, la Picardie et le Rhône-Alpes – accordent les aides à la conversion et au maintien, sans plafond ni préférence géographique.

L’agriculture polluante soutenue ad vitam æternam, pas la bio

Autre entrave au soutien financier du bio : la limitation à cinq ans du versement des aides au maintien dans plusieurs régions. « On s’est entendu dire que la région ne voulait pas d’une agriculture bio subventionnée ad vitam æternam », sourit Frédéric Mony, du groupement des agriculteurs bios de Lorraine. Alors que l’agriculture intensive et polluante est sous perfusion depuis des décennies ! « Nous devons organiser nos filières de façon à ce que la rémunération vienne de la commercialisation, et non des aides publiques... » Sur les montants globaux d’aides versées au secteur agricole, les aides à la bio ne représentent pas grand chose.
« En Paca, les aides à la bio représentent moins de 4% du programme de développement rural régional, qui encadre la gestion des aides publiques européennes, alors que l’agriculture biologique occupe plus de 15% des surfaces agricoles de la Région ! », illustre Anne-Laure Dossin. En région Picardie, 3,5 millions d’euros ont été versés à l’agriculture conventionnelle, contre 400 000 euros pour les bios, selon Bio-Picardie. Pour les associations de producteurs bio, les régions pourraient être plus offensives dans la défense de cette alternative. D’autant que d’autres aides, les « mesures agro-environnementales et climatiques », sont accordées à des agriculteurs qui décident, par exemple, de baisser de manière importante leur utilisation de pesticides.

Les régions aident-elles suffisamment l’agriculture bio ?

« Ce type d’aides paie aussi bien que les aides bios alors qu’elles sont beaucoup moins contraignantes et n’interdisent pas le recours aux pesticides », nuance Frédéric Mony, en Lorraine. Les conseils régionaux peuvent aussi débloquer ces aides spécifiques pour soutenir la conversion bio, comme l’a fait la région Ile-de-France. Autre procédé : la majoration des aides à l’installation à l’instar des Pays-de-la-Loire. Les jeunes agriculteurs peuvent y bénéficier d’un bonification de 60 % s’ils ont des projets 100 % bio (ateliers végétaux et animaux), soit 6 000 € (la base de la dotation jeune agriculteur (DJA) étant de de 10 000 €). Il existe enfin, dans la plupart des régions, des bonifications pour les bios qui souhaitent faire des investissements matériels.
« Ce sont des choix politiques, estime Frédéric Mony. Les fonds PAC gérés par la région sont dotés par l’État, à hauteur de 25%, et par l’Europe à hauteur de 75%. Mais rien n’empêche les conseils régionaux de ponctionner leurs fonds propres pour les renforcer. » Pour le moment, aucune région française n’a fait ce choix. Les seuls fonds propres versés directement aux agriculteurs bios sont les aides au financement de leur certification. C’est-à-dire le paiement annuel de l’organisme privé – Ecocert, Veritas, qualité France... – qui viendra contrôler que le cahier des charges de l’agriculture biologique est bien respecté.
On trouve aussi des financements « d’appuis techniques » : des techniciens spécialisés en élevage, en grandes cultures ou en maraîchage, se déplacent sur les fermes où ils aident les agriculteurs à comprendre l’invasion de prédateurs ou l’arrivée de maladies. « L’agriculture bio, c’est très technique, explique un éleveur en vaches à lait récemment converti. Il faut bien connaître son écosystème, passer du temps à observer les animaux, apprendre à tenir compte des équilibres naturels. C’est important d’être accompagné par des professionnels qui maîtrisent tout cela. » Certaines régions proposent enfin des soutiens spécifiques pour les petits projets. L’Auvergne offre ainsi un forfait de 1500 euros par an pendant trois ans aux exploitations de moins de trois hectares et aux agriculteurs qui choisissent de faire de l’apiculture, de la pisciculture ou de la cueillette sauvage.

Une agriculture créatrice d’emplois mais peu soutenue

Les élus en manque d’idées pour se rapprocher de l’objectif de 20% en bio peuvent parcourir les plaidoyers rédigés par certains groupements régionaux d’agriculteurs à l’occasion des toutes récentes élections. Dans le Nord-pas-de-Calais, il invite à « construire des ponts entre agriculteurs bio et conventionnels à travers des groupes d’échange technique ». Il suggère par ailleurs que le conseil régional, compétent en matière de politique de gestion et protection de l’eau, coordonne les actions de développement de l’agriculture biologique dans les champs situés sur les aires de captage [2].
Mais il est peu probable que le tout nouveau président de la région, Xavier Bertrand (les Républicains), retienne ces propositions. Dans la section agriculture de son projet, on ne trouve pas un mot sur la bio, mais des réclamations à propos du « poids des normes », des plaintes à propos de l’interdiction de certains produits chimiques et une conclusion dans laquelle il regrette que l’agriculture soit « trop souvent sacrifiée par les régions actuelles sur l’autel de l’idéologie verte ». Les rédacteurs du plaidoyer de la région PACA ont, semble-t-il, un peu plus de chances d’êtres entendus. Christian Estrosi, le nouveau président de la région, évoque l’encouragement du bio dans ses propositions pour l’agriculture.
Dans les Pays-de-la-Loire, les défenseurs de la bio proposent de conditionner les aides agricoles à la création d’emplois, sachant que l’on compte en moyenne 2,4 emplois sur une ferme bio, contre 1,5 sur une ferme conventionnelle [3]. Le tout nouveau président de la région Bruno Rétailleau (Les Républicains) fait pourtant fi des potentielles créations d’emplois. Dans ses propositions, pas un mot sur la bio, qui concerne pourtant 2000 agriculteurs dans la région et plus de 100 000 hectares de terres ! « Les aides à la conversion et au maintien en agriculture biologique sont gravement menacées », alertent le 25 février les acteurs du secteur [4], s’inquiétant que le budget prévu pour accompagner les conversions en bio sur la période 2015-2020 soit déjà épuisé dans la région Centre et en Languedoc-Roussillon - Midi-Pyrénées. L’objectif français des 20% de surfaces agricoles en bio en 2020 demeure décidément un lointain mirage.
Nolwenn Weiler
Infographie : Germain Lefebvre, avec Ivan du Roy

Notes

[1] Les données dont nous disposons ne prennent pas encore le nouveau découpage régional. Nous ne disposons pas des données pour la Corse et les territoires d’Outre-mer.
[2] Selon le commissariat au développement durable, la dépollution des nitrates et des pesticides représente entre 7 et 12% de la facture d’eau des ménage. Études et document, septembre 2011 : coûts des principales pollutions agricoles de l’eau, à lire ici.
[3] Pour en savoir plus sur les emplois créés par l’agriculture biologique, consulter l’étude réalisée pour le Commissariat général à la stratégie et à la prospective « Vers des agricultures à haute performance », septembre 2013.
[4] L’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture (APCA), La Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB), le Syndicat des transformateurs et distributeurs bio (SYNABIO).

mardi 1 mars 2016

Éric Beynel: « C’est un retour vers le passé d’une grande brutalité » (L'Humanité)

Éric Beynel: « C’est un retour vers le passé d’une grande brutalité »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR KAREEN JANSELME
LUNDI, 29 FÉVRIER, 2016
L'HUMANITÉ

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Photo : Patrick Nussbaum
Entretien avec le porte-parole de l’union syndicale Solidaires. Totalement opposée à l’avant-projet de loi travail, l’union syndicale Solidaires s’associe aux mobilisations du 9 mars, date où devrait être présenté le texte en Conseil des ministres. L’organisation participera le 3 mars à l’intersyndicale pour décider d’une autre journée d’action.
Quels sont les points à revoir absolument dans l’avant-projet de loi El Khomri ?
Éric Beynel La loi en entier, tout simplement. Je ne sais pas d’ailleurs s’il faut l’appeler loi El Khomri. Je l’appellerai plutôt loi Gattaz. Ce n’est pas une loi du ministre du Travail d’un gouvernement dit socialiste. C’est un projet de loi profondément patronal, qu’il s’agisse de la traduction pure et simple du rapport Badinter, des pages sur le temps de travail, sur la facilitation des licenciements, de l’inversion de la hiérarchie des normes, de l’attaque sur la médecine du travail : à chaque ligne, il y a des mesures régressives pour l’ensemble du salariat. La totalité de la loi doit être mise à la broyeuse. Est-ce un progrès que de permettre la modulation horaire sur trois ans ? Nous ne voyons ni la rationalité ni une saisonnalité qui pourraient la justifier. Est-ce un progrès de baisser les durées de repos entre deux vacations ? On sait que, dans les horaires atypiques, la durée de repos est une protection extrêmement importante pour les salariés.
Hier, Emmanuel Macron déclarait dans le Journal du dimanche : « Notre système est injuste et inadapté. » Qu’en pensez-vous ?
Éric Beynel Oui, le système est injuste et inadapté, mais les lois Macron, Rebsamen et le projet El Khomri visent à le rendre plus injuste et encore plus inadapté à la protection des salariés. Le progrès social, c’est protéger les salariés et non les exposer encore plus dans cet univers difficile et concurrentiel. Emmanuel Macron a dit aussi qu’il ne faut pas vivre dans le passé. Or, justement, toutes les conquêtes de progrès qui ont pu être faites sont amenuisées, éliminées : Code du travail, médecine du travail, inspection du travail, horaires de travail, etc. C’est un retour vers le passé d’une grande brutalité.
La mobilisation contre la loi s’étend. Comment voyez-vous l’évolution de l’intersyndicale ?
Éric Beynel Les choses évoluent très vite. Solidaires s’inscrira dans les intersyndicales qui se positionneront sur une ligne de combat de cette loi. Nous irons à la réunion intersyndicale proposée par la CGT le 3 mars à 13 heures. Mais nous n’irons pas à la réunion intersyndicale le matin à l’Unsa, qui ne vise qu’à essayer d’amender à la marge un projet non amendable en l’état. Dans la période que nous connaissons, les intersyndicales doivent avoir pour objectif de construire une mobilisation à la hauteur des attaques. Solidaires s’associe et encourage toutes et tous à participer aux initiatives proposées le 9 mars, jour où le projet de loi sera présenté en Conseil des ministres. Ce sera déjà une journée d’action RATP et SNCF. Les retraités seront en action le 10 mars, le secteur social le 15, la Poste le 23, avec une perspective de mobilisation dans la fonction publique le 22 mars. Tout ce mois de mars doit être mis à profit pour construire des convergences et un mouvement large et fort le 30 ou 31 mars, date qui pourrait se décider à l’intersyndicale de jeudi.
Au-delà de la contestation, que proposez-vous ?
Éric Beynel Solidaires a des propositions sur la réduction du temps de travail, sur un vrai statut du salarié qui ne soit pas cette coquille vide qu’on nous propose sur le projet de loi avec le compte personnel d’activité (CPA), sur des politiques d’emploi socialement et écologiquement utiles. On peut travailler à la reconversion des industries polluantes, relocaliser des emplois pour économiser en transports au lieu d’économiser en emplois comme aujourd’hui. Toute une série de projets peuvent se mettre en place et assurer un réel progrès social. Et non pas une destruction de nos protections telle que prévue dans le projet de loi travail.

«Pourquoi j'ai quitté le cabinet El Khomri» (L'Humanité)

«Pourquoi j'ai quitté le cabinet El Khomri»

PROPOS RECUEILLIS PAR CYPRIEN BOGANDA, HUMANITÉ-DIMANCHE
LUNDI, 29 FÉVRIER, 2016
HUMANITE.FR

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Photo : capture d'écran Dailymotion
Proche conseiller de la ministre du Travail, Pierre Jacquemain a choisi de claquer la porte mi-février, pour marquer son désaccord avec le projet de loi El Khomri. Pour la première fois, ce jeune homme issu de la gauche radicale (il a été collaborateur de Clémentine Autain), raconte les raisons de sa démission.
Quel poste occupiez-vous auprès de la ministre du Travail ?
Pierre Jacquemain : J’étais en charge de sa stratégie publique: je préparais ses discours et ses entretiens avec la presse. J’étais sa « plume », si vous voulez... J’ai été recruté par Myriam El Khomri en mai 2015, à l’époque où elle était secrétaire d’Etat chargée de la politique de la Ville. C’est une militante de gauche que j’ai toujours respectée. Elle a fait un excellent travail en tant que secrétaire d’Etat, elle s’est battue pour obtenir des arbitrages favorables et mener une politique digne de ce nom. C’est pourquoi lorsque, trois mois plus tard, elle m’a proposé de la suivre au ministère du Travail, je n'ai pas hésité. C’est un beau ministère, qui s’est malheureusement détourné de sa mission première : défendre les salariés, dans un contexte économique troublé. Au départ, je pensais que je serai utile.
À quel moment avez vous déchanté ?
Pierre Jacquemain: J’ai peu à peu compris que nous perdions la bataille. En réalité, la politique du ministère du Travail se décide ailleurs, à Matignon. C’est le Premier ministre qui donne le ton. Après le rapport Combrexelle, Myriam El Khomri avait pourtant une grande ambition. Elle a mené une concertation fructueuse avec les partenaires sociaux, qui a débouché sur de réelles avancées. Malheureusement, aucune de ces avancées n’apparait dans le projet de loi final. Le compte personnel d’activité n’est qu’une coquille vide, qui n’est que l’agrégation de droits sociaux déjà acquis. Par ailleurs, à qui veut-on faire croire que la dématérialisation des fiches de paie est une grande avancée sociale ?
Comprenez vous le tollé provoqué à gauche par ce projet de loi ?
Pierre Jacquemain. Oui. Ce projet de loi est une erreur historique. C’est une régression en matière de droits sociaux, dans la mesure où de nombreux acquis des travailleurs pourront être renégociés à l’échelle des entreprises, où le rapport de force est systématiquement défavorable aux salariés. C’est un non sens économique, parce qu’il n’est pas prouvé que cette loi créera de l’emploi. C’est enfin un non sens politique: quand on se dit de gauche, quand on s’estime progressiste, je ne vois pas comment on peut soutenir un tel texte.

Contre l’assassinat du code du travail, déclenchons l’insoumission ! (Le grand soir)

Encore pire que ce que Sarkozy avait osé faire !

Contre l’assassinat du code du travail, déclenchons l’insoumission !

C’est le code du travail qu’ils assassinent ! Exploiter plus, licencier plus vite et payer moins…
Voilà les grandes victoires patronales offertes par la Ministre El Kohmri. Comme pour la loi Macron, le gouvernement a annoncé tout de go qu’il n’hésitera pas une fois de plus à utiliser le 49-3 avant même de présenter le contenu détaillé du projet de loi aux députés ! Qu’elle est bien pratique cette constitution de la 5ème République pour contourner les représentants du peuple souverain et engager la grande régression sociale pour l’intérêt des puissants, la monarchie présidentielle est toujours au service du Medef !

Le texte compte notamment plafonner les indemnités prud’hommales de licenciements, augmenter la durée maximale du travail à 60 heures par semaine, étendre les forfaits jours sans accord collectif, faciliter les licenciements économiques, mettre fin aux paiements des heures d’astreinte, autoriser l’employeur à baisser les salaires sans l’accord des salariés concernés et sans raison économique, etc.
Alors que depuis un siècle le mouvement progressiste et les luttes sociales visaient à encadrer et réduire la durée légale du travail, augmenter les salaires, renforcer les droits des salariés face au rapport de subordination constitutif du contrat de travail avec l’employeur et contre les arbitraires, établir une hiérarchie des normes qui protège, étendre le rôle des syndicats, etc… tout est désormais détricoté de façon déterminée !


Derrière la novlangue en faveur du “dialogue social”, de la “flexisécurité”, l’offensive contre les droits des salariés et l’action syndicale est totale : les accords d’entreprise primeront sur les accords de branches et la loi, en défaveur des salariés, et pour éviter tout “risque” de blocage, les syndicats représentant au moins 30% des salariés pourront proposer un référendum sur les accords collectifs, qui seront désormais valides dès lors qu’ils auront été acceptés à la majorité des salariés, quand bien même les syndicats majoritaires les auraient rejetés !
Ce gouvernement n’hésite pas à devancer les injonctions de réformes structurelles de Bruxelles, au point que certaines de leurs mesures contreviennent à la directive européenne sur le temps de travail ! Quant à la mesure sur le forfait jour, elle est tout simplement contraire à la convention de l’OIT sur le temps de travail ratifiée par la France en…. 1927.

Cette casse du code du travail est aussi absurde économiquement et n’aura aucun impact positif en faveur de l’emploi. Pour lutter contre le chômage, il faut au contraire réduire le temps de travail, lutter contre la précarité, renforcer les droits des salariés dans l’entreprise contre les diktats des actionnaires et non s’attaquer à ceux qui ont un emploi en dégradant leur vie et en fragilisant leur situation. Le nouveau code du travail proposé sécurise les employeurs pour flexibiliser et donc fragiliser plus encore les salariés.
Voilà donc ce que réserve le gouvernement Valls remanié. La soumission totale du monde du travail au patronat ! Encore pire que ce que Sarkozy avait osé faire !

Si Hollande et Valls ont su ouvrir l’appétit aux affamés des postes sans principes, les citoyens ne se laisseront pas berner. Alors que dans le même temps la droite et l’extrême droite sont en campagne,
l’heure doit être à l’action. Quel autre choix ? Participer à des primaires avec le parti même qui soutient cette politique gouvernementale que nous contestons ? C’est une voie sans issue !

Ce débat traverse toutes les formations de “l’autre gauche”. Poursuivons-le, avec nos convictions, avec nos arguments, avec la volonté de convaincre et de permettre à toutes les énergies, toutes les disponibilités de pouvoir s’inscrire dans la nouvelle étape et y être utile.

La grande tâche de “la France insoumise et fière de l’être” sera de s’organiser, de se mettre en mouvement, et de faire échouer cette casse du code du travail !
D’ores et déjà plus de 43 000 citoyen-ne-s ont appuyé la proposition de candidature de Jean Luc Mélenchon sur le site jlm2017.fr. Contribuons à créer des groupes d’appui dans chaque commune, dans chaque quartier. Soutenons l’appel des syndicalistes insoumis. Amplifions notre implication dans les luttes locales et nationales. Nul part un service public ne doit fermer, des salariés licenciés ou syndicalistes criminalisés, des locataires expulsés, un projet inutile imposé sans une mise en mouvement des citoyens, syndicalistes, associatifs insoumis ! Soyons celles et ceux qui aident aux mobilisations contre les fermetures de classe qui tombent en ce moment sur tout le territoire, contre les fermetures des Pôles emploi, contre les nouveaux compteurs ERDF Linky imposés aux communes et citoyens sans concertation…

En avant les déclencheurs d’insoumission, en avant les insoumis !
Danielle Simonnet

Edito, 19 février 2016 blog de Danielle Simonnet, conseillère PG de Paris (20ème).
Les illustrations de cet article sont du GS.
»» http://www.daniellesimonnet.fr/contre-lassassinat-du-code-du-travail-d...
URL de cet article 30007 

Websérie sur la vaccination #1 : entretien avec Michel Georget (agence info libre)

Dans le cadre d’un projet de documentaire qui ne verra finalement jamais le jour, notre équipe à sillonné la France durant un an à la rencontre de scientifiques, de journalistes et d’usagers pour recueillir leurs propos sur la vaccination et la question des laboratoires pharmaceutiques.
Nous publions aujourd’hui ces entretiens.
Professeur de biologie  à la retraite et écrivain, Michel Georget est auteur de plusieurs ouvrages sur la vaccination (L’apport des vaccinations à la santé publique ; Vaccination, les vérités indésirables).
Par Ugo et Lucas pour l’Agence Info Libre le 29 Février 2016

« Syrie: le grand aveuglement » : le reportage que les grands médias ne veulent pas que vous voyez (sott)

« Syrie: le grand aveuglement » : le reportage que les grands médias ne veulent pas que vous voyez


Commentaire : A l'instar du documentaire de Paul Moreira sur le coup d'Etat néo-nazi en Ukraine, la presse mainstream nous gratifie en mois d'un mois d'un autre très bon reportage, cette fois sur la Syrie.

La diffusion par France 2 de l'émission « Un oeil sur la planète - Syrie : le grand aveuglement - 18 février 2016 » n'a pas été appréciée par ces mêmes médias qui ont présenté une version mensongère de la guerre en Syrie.

Ce reportage a le grand mérite de jeter le discrédit sur les journalistes qui ont participé de cette désinformation sur la Syrie et dont nous avons maintes fois dénoncé le biais. Il ne fait que de remettre les pendules à l'heure et de redire ce que nous disions et que nos lecteurs savaient déjà.

Ce n'est donc pas, comme l'affirment, Cédric Mas dans Le Monde et Marie Peltier dans l'Express, une « entreprise de propagande » qui se fait « le porte voix de Damas ».

Le reportage « Syrie : le grand aveuglement » est seulement plus équilibré et en phase avec la réalité que ceux qu'en ont dit jusqu'ici les principaux médias.

La spéculation sur la faim (news360)

La spéculation sur la faim

Des crises alimentaires de plus en plus fréquentes
Basé sur un panier de 55 produits de base (céréales, oléagineux, produits laitiers, viande et sucre), l’indice FAO des prix alimentaires fournit une vue d’ensemble des cours alimentaires mondiaux. En observant sa courbe de variation annuelle (1), on constate un net changement de tendance environ à partir du milieu des années 2000 : jusque là compris dans une fourchette étroite et basse (90-115 points), cet indice évolue désormais dans une tranche beaucoup plus haute et large (125-170 points) avec des pics de plus en plus fréquents (courbe en dents de scie). Pour les populations pauvres, cela n’est pas sans conséquences. selon la FAO, « l’alimentation représente environ 10 à 20 % des dépenses de consommation dans les pays industrialisées, mais au moins 60 à 80 % dans les pays en développement ». Tout le monde garde en mémoire la crise alimentaire mondiale de 2007-2008, laquelle a vu les cours des matières premières alimentaires (blé, maïs, riz, soja …) exploser dans une soixantaine de pays du sud. Quelques rappels sur cette période : en Asie du sud-est (Bangladesh, Thaïlande, Cambodge …) le prix du kilo de riz a approximativement doublé en un an (dépassant même au Cambodge le salaire quotidien moyen) ; en Amérique centrale, la galette de maïs ou tortilla (principale denrée alimentaire des populations pauvres) a connu des hausses allant jusqu‘à 70 % (on a ainsi parlé de « crise de la tortilla ») ; dans certains pays d’Afrique, les prix du blé, du maïs, du sorgho ou du millet ont parfois augmenté de 50 voire 100 % et plus en quelques mois. Selon la Banque mondiale, ces hausses ont menacé l’approvisionnement alimentaire de 100 million de personnes dans le monde. Un peu partout, les évènements ont alors pris une tournure sociale et politique. Au Pakistan et en Thaïlande, l’armée a été déployée pour éviter le pillage de la nourriture dans les champs et les entrepôts ; en Afrique, des « émeutes de la faim » ont tourné en affrontements violents avec la police (lesquels ont même fait des dizaines de morts au Cameroun). En Haïti, ces émeutes ont provoqué la chute du pouvoir en place. Après une accalmie à la fin de l’année 2008, les prix alimentaires ont à nouveau grimpé au cours de l’année 2010 ; selon la banque mondiale, ce sont alors 44 millions de personnes supplémentaires qui ont été poussé vers la grande pauvreté.
Des raisons multiples
Qu’est ce qui explique de telles flambées de prix ? Il faut d’abord revenir aux fondamentaux de l’économie et notamment à la loi de l’offre et de la demande. D’un côté, l’augmentation de la population mondiale (nous serons bientôt 9 milliards en 2050) et la croissance économique des pays émergents (classe moyenne de plus en plus importante en Chine, en Inde …) s’accompagnent d’une demande croissante de denrées alimentaires (viande, lait, etc.). D’un autre côté, l’utilisation croissante des agrocarburants (maïs, soja, colza, canne à sucre …) dans les pays riches et le manque d’investissement agricole dans les pays pauvres (2)(notamment dû aux politiques de libéralisation impulsées par le trio FMI-Banque mondiale-OMC et aux prix de dumping pratiqués par l’Union Européenne et les Etats-unis (3)) engendrent une diminution de l’offre. A ce déséquilibre de fond, s’ajoutent quelques phénomènes paroxystiques : c’est le cas des hausses de cours pétroliers (tensions géopolitiques …(4)) lesquelles se répercutent systématiquement (5) sur les cours alimentaires (augmentation du prix des engrais, du carburant pour les machines agricoles, des transports) ; c’est aussi le cas des mauvaises récoltes (aléas climatiques, criquets …) dont les conséquences sont parfois aggravées par des réflexes protectionnistes (restrictions/blocages à l’exportation)(6). Par ailleurs, il faut aussi considérer la particularité des matières premières alimentaires : ce sont des produits de première nécessité et il est donc fondamental de se les procurer coûte que coûte. De cela découle deux conséquences : la première est que l’élasticité-prix de ces produits est faible (la demande se maintient même en cas de fortes hausses de prix), la seconde est que de faibles variations de quantité peuvent engendrer de fortes variations de prix (loi de Gregory King). En bref, les prix alimentaires ont une tendance naturelle à l’instabilité. Si cette tendance peut être atténuée par des mesures régulatoires (encadrement des prix, stockage en période de pléthore et déstockage en période de pénurie …), elle peut à contrario être aggravée par un système financier en roue libre (spéculation démesurée …). Mais avant de s’intéresser aux effets de la dérégulation financière sur les cours alimentaires, il faut d’abord décrire le principe des marchés à terme.
Les marchés à terme
Lorsqu’un agriculteur se lance dans la culture d’un produit, il sait qu’il ne pourra pas vendre sa récolte avant des mois ou des années : de fait, il peut craindre une baisse des cours du produit. A l’inverse, pour un industriel (qui s’approvisionne régulièrement en matières premières(7)), ce sont les hausses de cours qui sont à craindre. Dans les deux cas, on dit qu’il y a « risque de prix ». Les compagnies d’assurances ayant toujours refusé d’assumer ce risque (elles le considèrent comme non quantifiable en raison de l’importante fluctuation des cours), les marchés à terme ont été créés. Le but ? Mettre en relation des acheteurs et vendeurs qui veulent se prémunir des fluctuations de prix. Ces marchés existent depuis le XVIème siècle (les premières bourses de commerce apparurent à Anvers en 1515 et Amsterdam en 1530), mais il faut attendre le XIXème siècle (essor du commerce international) pour les voir apparaitre sous leur forme actuelle. C’est en 1848 qu’est créée la bourse de Chicago (Chicago Board Of Trade), laquelle est encore aujourd’hui le premier marché à terme mondial sur matières premières agricoles. Lorsqu’un contrat à terme (ou « future ») est conclu entre un vendeur et un acheteur cela revient à « fixer un prix aujourd’hui pour une livraison qui aura lieu demain » (à une date et un lieu donnés)(8). On dit que le vendeur acquière une « position courte » tandis que l’acheteur acquière une « position longue ». Au « terme » du contrat, ces deux positions doivent être « liquidées » de l’une des deux manières suivantes : soit par la livraison/réception physique de la marchandise, soit (le plus souvent) par la réalisation d’une transaction compensatoire dite « de débouclage » (l’acheteur devient vendeur (9) et inversement). Notons que la bourse exige aussi que les souscripteurs versent un dépôt de garantie (une « marge » plus éventuellement un « appel de marge », ce dernier étant fonction du risque de fluctuation de cours). Et la spéculation dans tout ça ? Contrairement aux acheteurs et aux vendeurs classiques (ou « hedgers »), les spéculateurs ne sont pas liés au marché physique. Ils n’utilisent donc pas les marchés à terme pour se protéger des fluctuations de prix (opérations de couverture), mais au contraire pour faire du profit à partir de ces fluctuations. Comme il y a souvent un déséquilibre entre le nombre d’acheteurs et de vendeurs « physiques », un certain nombre de spéculateurs peut être considéré comme utile (en facilitant les échanges (10), on dit qu’ils aident à « fluidifier » le marché). Le problème, c’est qu’une spéculation excessive peut entrainer un emballement des cours.
Régulation-dérégulation-rerégulation des marchés à terme
Pays phare dans le domaine des marchés à terme (et plus globalement de la finance), les Etats-unis ont d’abord commencé par fixer certaines règles. Les premières sont privées et proviennent du Chicago Board of Trade (CBOT) dans les années 1860 (11) : il s’agit alors d’imposer l’usage de contrats standardisés (les fameux contrats à terme), de rendre les appels de marge obligatoires ou encore d’interdire la pratique des « corners » (laquelle consiste à organiser la rareté sur le marché physique sous-jacent dans le but de faire grimper les prix). Si dès 1882, le sénat met en place une commission d’enquête sur les nombreux « corners and squeezes » (12), il faut attendre le début du XXème siècle pour voir apparaître les premières lois fédérales. Voté en 1922, le « Grain Futures Act » peut être considéré comme le premier véritable acte de régulation public (13). Cette loi définit les places (bourses) autorisées à proposer des contrats à terme sur matières premières, interdit les transactions hors de ces places (dites transactions de « gré à gré » ou « over the counter »/OTC) et surtout instaure pour la première fois une autorité publique de régulation : la « Grain Futures Administration » (14). En 1936, le « Commodity Exchange Act » étend les dispositions du Grain Futures Act à de nombreuses matières premières (huiles, soja, produits animaux) ; de plus, il envisage que des limites de position soient désormais définies au niveau fédéral (15) (un rôle confié à la « Commodity Exchange Commission »/CEC, successeure de la « Grain Futures Administration » et qui deviendra la « Commodities Futures Trading Commission »/CFTC en 1974 (16)). Pendant plusieurs décennies les pouvoirs publics renforcent ainsi leur capacité d’intervention pour prévenir ou stopper toute manipulation des cours (interdiction du trading sur oignons en 1956 (17), suspension temporaire des échanges sur le blé en 1980 (18), etc.). Mais à partir des années 80, un cycle de libéralisation se met en place. Des contrats de plus en plus complexes sont autorisés, les limites de position sont progressivement relevées (19) et les transactions OTC sont largement déréglementées (d’abord par le « Futures Trading Practices Act » en 1992 puis par le « Commodity Futures Modernisation Act » en 2000). Ce n’est qu’en 2010, avec le « Dodd Frank Act », que les Etats-unis reprennent finalement le chemin de la régulation : remise en place des limites de positions (étendues à de nouvelles matières premières (20)), encadrement accru des transactions OTC … (21)
Naissance des fonds indiciels sur matières premières
L’emballement des marchés agricoles trouve ses prémices dans la grande libéralisation des années 80 (nouvelle opportunité d’investissement dans un contexte d’explosion des flux financiers et de grande incertitude sur les autres marchés (22)(23)). En 1991, la banque d’investissement Goldman Sachs lance un nouvel indice, le Goldman Sachs Commodity Index (GSCI), indice par le biais duquel elle propose à ses clients d’investir facilement dans un panier de 25 matières premières (énergie, produits agricoles, métaux)(24). Rapidement, plusieurs banques se lancent sur sur ce créneau et proposent leurs propres indices (UBS/Dow Jones-UBS Commodity Index, Deutsche Bank/Deutsche Aktien Index, etc.). De fait, pour la première fois, la voie est ouverte à un grand nombre d’investisseurs dont la logique est purement financière. Non seulement ils ne sont pas liés au commerce physique des produits (spéculateurs), mais en plus ils ne sont porteurs d’aucune information utile pour le marché (la composition des paniers est figée alors que l’offre et la demande des différentes matières premières varient séparément (25)). Jusqu’à la fin des années 90 pourtant, la spéculation reste minoritaire et les cours sur les marchés agricoles dépendent principalement des facteurs classiques (prévisions météorologiques, récoltes escomptées, cours du pétrole …). Les années 2000 marquent un tournant. Avec l’explosion de la bulle internet en 2001, puis celle du marché immobilier en 2007, les marchés agricoles connaissent à cette période l’arrivée de gros investisseurs institutionnels (fonds de pension, caisses de retraites, compagnies d’assurance …), lesquels fuient les crises sur les autres marchés et/ou cherchent à répartir les risques (théorie du portefeuille). Parallèlement, les analystes abreuvent la presse économique d’incitations à acheter des matières premières. En 2004, deux spécialistes de la finance (Gary Gorton et Gert Rouwenhorst de l’université de Yale) publient une étude retentissante dans laquelle les matières premières sont présentées à la fois comme des valeurs refuges (leurs cours augmentent quand celui des actions baissent …) et comme des valeurs d’avenir (elles sont sûres et rentables à long terme). La machine est lancée. Selon une enquête menée par le sénat Etasunien en 2009, l’argent investi dans les indices de matières premières passe ainsi de 15 milliards de dollars en 2003 à 200 milliards de dollars en 2008 (26).
Emballement spéculatif et déni de réalité
Submergés par cet afflux de capitaux, les marchés de matières premières (relativement réduits) en ont perdu leur sens. Jean Ziegler, le rapporteur spécial auprès de l’ONU sur le droit à l’alimentation, relève en 2012 que « Seuls 2 % des contrats à terme portant sur des matières premières aboutissent désormais effectivement à la livraison d’une marchandise, les 98 % restants étant revendus par les spéculateurs avant leur date d’expiration » (27)(28). Ainsi déconnectée de l’économie réelle, la finance n’obéit dès lors plus qu’à ses propres règles. De fait, les crises sur les différents marchés (fluctuations des taux de changes ou d’intérêt, crises bancaires …), les stratégies d’investissement (des banques d’investissement, hedge funds etc.), les opinions du monde de la finance (analyses et prédictions dans la presse financière …) ou encore le comportement moutonnier de la plupart des investisseurs (le plus souvent, ce sont d’ailleurs des logiciels qui déclenchent des ordres d’achat ou de vente en fonction des signaux de prix) comptent désormais beaucoup plus que n’importe quelle nouvelle sur l’état de l’offre et de la demande. A ces facteurs d’instabilité (29)(30), s’ajoute une tendance globale à la hausse des prix. En effet, comme les investisseurs indiciels opèrent uniquement en tant qu’acheteurs (ils misent sur une hausse des prix) et sur de longues périodes (on appelle cela « rouler des positions longues »)(31), ils provoquent de facto une « accumulation (virtuelle) de la demande » (32). Bon nombre de déséquilibres (et de crises) peuvent désormais leur être imputés. Quelques exemples : entre 2004 et 2008, les cours de matières premières prises en compte dans les deux plus grands indices (GSCI, DJ-UBS) avaient d’abord progressé presque parallèlement puis elles avaient ensuite chuté ensemble alors que l’offre et la demande de ces différentes matières évoluaient de manière très différente (les matières premières non prises en compte dans les indices n’avaient quant à elles pas connu une telle évolution parallèle) ; autre exemple, celui du côton qui, en 2008, alors que les récoltes étaient bonnes, avait vu ses cours continuer d’augmenter pour finir par chuter brutalement ; citons enfin les crises pétrolières de 2008 et de 2011, crises pour lesquelles la spéculation avait été clairement mise en cause : « ce qui fait monter les prix du pétrole en ce moment, ce n‘est pas du tout le manque d’offre ; il y a assez de pétrole pour répondre à la demande mondiale » (discours d’Obama en 2011).
Les théoriciens du « laissez-faire »
Pour les défenseurs du modèle, l’impact de la spéculation serait minime. Selon eux, seule la loi de l’offre et de la demande compterait vraiment, la bourse étant juste un « avertisseur » de ce qu’il va se passer sur le marché physique. Ainsi les spéculateurs seraient-ils de simples messagers précoces, leur position boursière n’étant qu’une prédiction sur l’état futur de l’offre et de la demande (33). Cela n’est pas complètement faux : en effet, de nombreux groupes disposent d’une activité de recherche, laquelle cherche naturellement à anticiper ce ratio offre/demande à court/moyen/long terme : étude et prévision des phénomènes climatiques, photos satellites des emblavements, etc. Cependant, en pratique, les choses ne sont pas aussi simples. En effet, comment imaginer que les marchés de matières premières puissent rester fonctionnels alors que l’investissement indiciel sur ces marchés a été multipliée par plusieurs dizaines (voire plusieurs centaines) depuis l’éclatement de la bulle internet en 2000 ? Et que sont les fonds indiciels, sinon une manière, mise à la portée de tous, d’investir « à la louche » ? Ainsi, pour quelques investisseurs qui analysent le marché avec précision, combien d’autres suivent les tendances, placent « au feeling » ou encore investissent « un peu dans tout » ? De fait, si les prix alimentaires fluctuent par nature (offre/demande + loi de King), la spéculation ne fait qu’amplifier (considérablement) ces fluctuations ; d’où la grande volatilité des marchés agricoles ces dernières années (avec notamment des hausses de cours spectaculaires)(34). Si certains reconnaissent ces effets de yoyo, ils cherchent souvent à en minimiser la gravité. Pour eux, le phénomène serait interne au monde de la finance et impacterait uniquement ceux qui en acceptent les règles. Ainsi expliquent-ils que la bourse est un jeu « à somme nulle » (35), chaque acheteur d’une position longue correspondant à un vendeur acceptant la position courte. Ils omettent juste de préciser que le jeu en question englobe aussi les acteurs de l’économie réelle (c’est à dire ceux qui achètent et vendent les marchandises « physiques »). Les hedgers jouent-ils au même jeu que les spéculateurs ? Certainement pas. Les premiers utilisent la bourse pour se protéger des fluctuations tandis que les seconds utilisent ces mêmes fluctuations pour faire du profit.
Conséquences néfastes de la spéculation sur les marchés physiques
Alors qu’à la base, les activités boursières sont censées refléter les variations sur le marché physique, c’est désormais plutôt l’inverse qui se produit. Ainsi, selon une étude approfondie réalisée par l’International Food Policy Research Institute de Washington (une organisation financée par 64 gouvernements et fondations privées), « les variations de prix sur les marchés de futures provoquent plus souvent des variations sur les marchés physiques que l’inverse ». En cause, une tendance croissante des négociants physiques (agriculteurs, transformateurs et autres industriels) à établir leurs prix en se calquant sur les cours de la bourse (ceux du MATIF de Paris, par exemple (36)). Disposent-ils d’une manière plus simple de s’accorder sur les prix ? Assurément pas. Ainsi l’instabilité des prix sur les marchés à terme se répercute-t-elle sur les marchés physiques. A cela, s’ajoute un autre problème : la « défluidification » du commerce physique. En cause encore une fois, le fait que les agriculteurs/industriels s’intéressent à l’évolution des cours. Pourquoi un agriculteur proposerait-il aujourd’hui ses marchandises à un prix nettement inférieur à celui que les futures lui garantissent un ou deux mois plus tard ? de même, il serait insensé pour un transformateur d’acheter aujourd’hui des céréales qu’il sait pouvoir trouver moins cher dans un avenir proche. Ainsi les fluctuations boursières sont-elles génératrices de troubles sur le marché physique. Parfois même, ces troubles sont créés délibérément. Comme avec les « corners » : une pratique qui consiste à acheter puis stocker de grandes quantités de marchandises dans le but de créer de la rareté (et ainsi faire monter les prix). Le nom d’Anthony Ward, alias « Chocolate finger » est désormais célèbre : en 2010, ce trader avait acheté sur le marché du NYSE Liffe près 240.100 tonnes de cacao (soit 15 % des stocks mondiaux), ce qui avait amené les cours du produit à atteindre leur plus haut niveau depuis 33 ans. Parmi les autres exemples connus, citons le corner sur l’oignon en 1955 (lequel a donné lieu à l' »Onion Future Act » peu après), celui sur l’argent en 1980 ou encore celui sur le cuivre entre 1992 et 1995 … Notons que ces opérations d’accaparement peuvent être menées aussi bien par des industriels (les groupes Cargill, ADM, Bunge, Dreyfus et Glencore, qui contrôlent à eux 5 environ les 3/4 du commerce mondial de céréales, disposent chacun d’un réseau mondial d’entrepôts de stockage) que par des acteurs du monde de la finance (depuis peu, les plus grandes banques d’investissement -Morgan Stanley, Deutsche Bank, Goldman Sachs- se sont lancées dans le commerce physique de marchandises).
Vers un assainissement des marchés financiers ?
Ces dernières années, après les crises qui ont secoué les années 2000 (et notamment celle des subprimes), la tendance est plutôt à la régulation. Au sommet de Pittsburg (2009), les pays membres du G20 se sont engagés à mieux encadrer les transactions OTC sur produits dérivés (37)(recours aux chambres de compensation, déclaration auprès de référentiels centraux, etc.) ; des engagements déclinés en textes juridiques au sein des différents pays membres : Dodd Frank Act aux Etats-unis (2010), règlement EMIR en Europe (2012) … Au G20 de Cannes (2011), il a été plus spécifiquement question des marchés de dérivés agricoles ; à cette occasion, l’Organisation internationale des commissions de valeurs (OICV) a émis un certain nombres de recommandations pour limiter l’effervescence spéculative sur ces marchés : surveillance en temps réel des échanges, mise en place de limites de positions, de limites aux variations de prix quotidiennes, etc. Des propositions pertinentes … mais qui n’ont malheureusement pas fait consensus. Essentielle, la question des limites de position a par exemple été rejetée en bloc par certains pays (38)(rappelons que le G20 est une sorte de forum de discussion dans lequel les décisions sont prises à l’unanimité). Il y a là un obstacle majeur : en effet, comment résoudre un problème mondial (rappelons que la finance s’est globalisée dans les années 70-80) si les différents pays n’arrivent pas à se mettre d’accord ? Si certains pays régulent et d’autres non, cela signifie que les seconds pratiquent de facto une sorte de dumping financier. Et c’est justement là que le bât blesse. Sans accord global, les pays jouent souvent la carte de la concurrence financière et les initiatives réglementaires sont généralement assez timides. On peut certes reconnaître des avancées : comme la possibilité donnée aux autorités financières de fixer des limites de positions (Dodd Franck Act aux Etats-unis, directive MIFID 2 en Europe (39) …) ; comme la réglementation des activités bancaires spéculatives pour « compte propre » (règle Volcker aux Etats-unis, loi du 26 juillet 2013 en France (40)) ; ou comme la séparation stricte entre les banques de dépôt et les banques d’investissement (réforme Vickers en Angleterre,projet de la commission Barnier en Europe … (41)). Mais tout cela reste insuffisant. Entre les mesures théoriques (les autorités de régulation peuvent fixer des limites de position …), superficielles (la loi du 26 juillet 2013 n’a pratiquement rien changé pour les banques Françaises …) et/ou celles qui sont facilement contournables (participer aux commerce physique est par exemple un moyen pour les banques d’échapper aux limites de position …), rien ne semble vraiment faire bouger les lignes pour l’instant. Une mesure beaucoup plus efficace serait de taxer les positions spéculatives (et de façon suffisamment forte, afin d’en réduire drastiquement le volume (42)). Une idée soutenue depuis longtemps par les courants altermondialistes (Attac notamment), mais toujours âprement combattue par les lobbys financiers … (43)
Notes
(2) ce qui explique que la plupart des pays touchés sont des pays dépendants des importations.
(3) grâce à leurs subventions agricoles (celles de la PAC dans l’UE).
(4) … et emballement spéculatif (comme dans le cas des pics pétroliers de 2008 et de 2011), nous y reviendrons plus loin.
(5) à hauteur de 30 % environ.
(6) exemple : le blocage des exportations de céréales décidé par la Russie après la terrible sécheresse de l’été 2010.
(7) exemples : une compagnie aérienne (qui doit acheter régulièrement de grande quantités de pétrole), un transformateur de céréales, etc.
(8) notons que « l’actif sous-jacent » d’un contrat à terme n’est pas forcément une marchandise physique ; il peut s’agir d’un autre produit financier (taux de change, taux d’intérêt, action, indice boursier …).
(9) pour un volume équivalent de contrats.
(10) il n’y a pas toujours adéquation entre le nombre d’acheteurs et de vendeurs « physiques » : de fait, les spéculateurs peuvent permettre cet ajustement.
(11) celui-ci vient d’être reconnu en 1859 « autorité privée de régulation » par le gouverneur de l’Illinois.
(12) à cette époque le cas du spéculateur Joseph Leibtner a fait grand bruit ; durant l‘hiver 1898, il a acheté de grandes quantités de blé plusieurs mois en avance ce qui a provoqué une envolée des cours de 50 %.
(13) il remplace le « Future Trading Act » qui, voté l’année d’avant, vient d’être déclaré inconstitutionnel.
(14) laquelle a notamment le pouvoir d’autoriser ou de fermer une place de marché.
(15) une limite de position désigne, pour tel ou tel type de marchandise, le nombre maximal de contrats à terme pouvant être détenus par une même société ; la mesure, qui vise à limiter la spéculation, ne concerne normalement que les spéculateurs (pas les opérateurs de couverture) ; à l’époque du Commodity Exchange Act (1936), la Commodity Exchange Commission avait par exemple « interdit à toute entreprise ou négociant qui n‘était pas directement lié au commerce physique de céréales d‘acquérir plus de 500 contrats standard par type de céréale ; cela correspondait à un volume de deux millions de boisseaux, soit un peu moins de 55 000 tonnes de blé ou 51 000 tonnes de maïs. » (rapport Foodwatch p 22).
(16) la CFTC est indépendante ; elle n’est pas rattachée au ministère Etasunien de l’Agriculture (USDA) comme l’étaient ses deux prédécesseures.
(17) suite au corner sur l’oignon pratiqué l’année d’avant au Chicago Mercantile Exchange par deux traders (Sam Seigel et Vincent Kosuga).
(18) pendant l’embargo sur le blé Etasunien à destination de l’URSS (embargo décrété par le président Carter).
(19) dans les années 90, les limites de positions définies par le CBOT (bourse de commerce de Chicago) passent ainsi de 600 à plusieurs milliers (voire dizaine de milliers) de contrats par acteur et type de céréale ; autre signe de dérégulation, la CFTC renonce en 1999 à l’autorisation qu’elle doit donner au lancement de tout nouveau contrat
(20) la CFTC ajoute 10 nouvelles matières premières aux 9 pour lesquelles il existe déjà des limites de position.
(21) précisons que le Dodd Frank Act dépasse largement le cadre des produits agricoles et contient beaucoup d’autres dispositions (il s’agit d’une réforme globale des marchés financiers).
(22) à partir des années 70, on assiste à un boom des marchés financiers : d’abord celui des taux de change (fin des accords de Bretton Wood et mise en flottaison des monnaies) puis celui des taux d’intérêt (gonflement de la dette publique des pays occidentaux, mise en fluctuation des taux d’intérêt pour lutter contre l’inflation) et enfin celui des produits dérivés (comme conséquence des fluctuations sur les deux marchés précédents) ; parallèlement, une politique de dérégulation se met en place (abolition du contrôle des changes, du contrôle des taux d’intérêts, désintermédiation financière/titrisation, décloisonnement des activités bancaires, déréglementation des bourses …) ; initiée aux Etats-unis (Reagan) et en Angleterre (Thatcher), cette dérégulation se propage ensuite aux autres pays développés (jeu de la concurrence financière entre les pays, facilitation des échanges grâce à la mise en réseau des bourses et à la dématérialisation informatique, standardisation des produits financiers …) ; peu à peu, la finance s’est ainsi mondialisée.
(23) Parmi les produits dérivés, on trouve principalement :
– les contrats à terme (ou futures), lesquels permettent la livraison future d’un actif sous-jacent (marchandise agricole, taux d’intérêt …), à une date et un prix convenu ; ils sont négociés en bourse.
– les contrats de « gré à gré » ou « over the counter/OTC » (forwards) qui sont basés sur le même principe que les futures mais sont négociés hors bourse.
– les swaps qui permettent l’échange de deux sous-jacent (un à prix fixe contre un autre à prix variable par exemple) ; ils sont généralement négociés directement entre banques (ce sont donc des OTC).
– les options, qui sont un droit (et non une obligation) d’acheter ou de vendre le sous-jacent à une date future à un prix convenu ; les options peuvent être négociées sur des marchés organisés ou de gré à gré.
(24) la valeur d’un indice repose sur l’évolution des cours d’un panier de 25 matières premières (chacune ayant une pondération spécifique) : lire les pages 29 à 31 du rapport Foodwatch.
(25) les spéculateurs avancent souvent l’idée qu’ils sont, par leur prise de position boursière, des « annonceurs précoces de nouvelles » ; pour eux, les fluctuations boursières dévoilent par anticipation celles du marché physique (offre et demande) ce qui permet du coup aux acteurs physiques de gagner en prévisibilité (production en quantités nécessaire, etc.) ; le principe même de l’investissement indiciel vient donc contredire cette théorie.
(26) remarque : d’autres analyses donnent des valeurs beaucoup plus hautes (voir le graphique p 43 du rapport Foodwatch).
(27) article de Jean Ziegler dans Le Monde Diplomatique : « Quand le riz devient un produit financier » (février 2012)
(28) selon d’autres sources, la part de la spéculation est moins importante : selon Foodwatch (2011), les spéculateurs détiennent 80 % des contrats (page 40).
(29) notons au passage que plus les fluctuations sont importantes, plus les acteurs physiques se sentent obligés de recourir au « hedging » pour « couvrir le risque » ; cela correspond là encore aux intérêts des banques (commissionnés en tant qu’intermédiaires) et des bourses (qui prélèvent une commission sur chaque transaction effectuée).
(30) notons également que plus les fluctuations sont importantes, plus les utilisateurs doivent payer en marge (dépôt de garantie exigé par la bourse lors de la souscription à un future) ; d’une certaine façon, la fonction « couverture du risque » (qui est, rappelons le, la raison d’être des marchés à terme) est donc rendue plus contraignante qu’autrefois.
(31) selon Foodwatch : « les quelque trente gestionnaires de fonds indiciels répertoriés par la CFTC détiennent à eux seuls entre 35 et 50 % de toutes les positions longues pour les contrats de blé négociés à Chicago. Ils sont ainsi de loin les plus grands acheteurs de blé du monde et dominent l’ensemble du marché. ».
(32) donc les prix montent, ce qui provoque l’affluence de nouveaux investisseurs (effet boule de neige).
(33) voir (25).
(34) dans un article du Guardian, c’est un gestionnaire de fonds spéculatif, Mike Masters, qui admet lui-même que « quand des milliards de dollars de capital sont injectés dans de petits marchés comme ceux des matières premières agricoles, ça augmente inévitablement la volatilité et la hausse les prix ».
(35) ce qui se perd d’un côté se gagne d’un autre.
(36) lesquels suivent eux-mêmes ceux de la bourse de Chicago.
(37) voir (23).
(38) le Brésil, l’Australie, l’Angleterre …
(39) le Dodd Frank Act (E.U, 2010) comme la directive MIFID 2 (U.E., 2014) prévoient aussi tous deux un encadrement accru des échanges OTC ; notons que la directive MIFID 2 succède à la directive MIFID 1 (2004), laquelle, en ouvrant les bourses à la concurrence, avait permis le développement considérable des plates-formes opaques/ »dark pools » et des transactions OTC.
(40) la règle Volcker a été intégrée au Dodd Frank Act de 2010 ; elle interdit aux banques de spéculer pour leur propre compte ; la loi Française du 26 juillet 2013 autorise cette activité, mais impose son cantonnement dans une filiale dédiée
(41) cette mesure de « séparation des activités bancaires » ne date pas d’aujourd’hui ; elle a été instaurée aux Etats-unis en 1933 (Glass Steagall Act) ; mais battue en brèche dans les années 70, elle a finalement été abbrogée en 1999 (par le Gramm–Leach–Bliley Act) ; l’actuelle règle Volcker (précitée) est bien moins contraignante que le Glass Steagall Act.
(42) lesquels reprendraient alors leur rôle originel, celui de « rééquilibrateurs » des échanges sur les marchés financiers.
(43) beaucoup d’autres mesures concrètes pourraient être mises en oeuvre : rétablir un véritable Glass Steagall Act (projet très combattu aux Etats-unis comme en Europe par les lobbys financiers), interdire les fonds indiciels (et plus généralement, interdire aux banques d’investir l’argent de leurs clients dans les matières premières), définir des limites de positions beaucoup plus strictes, punir très fortement les tentatives de manipulation des cours (corners et autres) …
Références

L’Inde face à « un million de mutineries » contre les inégalités et les discriminations sociales (basta)

L’Inde face à « un million de mutineries » contre les inégalités et les discriminations sociales

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L’Inde va-t-elle connaître un printemps de révoltes sociales ? Le suicide d’un militant étudiant de gauche, discriminé du fait de son appartenance à la caste des « intouchables », les dalits, a joué un rôle de catalyseur dans l’actuel mouvement de révolte qui agite des campus indiens, enflammés par les injustices, les discriminations sociales et les déclarations liberticides du gouvernement. Discriminations à l’encontre des femmes, gestion catastrophique de la politique des « quotas » et des inégalités de castes, catastrophes écologiques liées au développement industriel… L’Inde affronte ses démons.
Jantar Mantar était jadis l’un des temples de la connaissance à Delhi, un site architectural remarquable destiné à l’astrologie. Désormais lieu touristique, il est régulièrement utilisé pour toutes sortes de manifestations politiques. Le 23 février 2016, ce sont des centaines d’étudiants qui s’y sont rassemblées en l’honneur d’un doctorant de l’université d’Hyderabad. Féru d’astronomie, Rohith Vemula n’avait pas encore 27 ans lorsqu’il s’est donné la mort le 17 janvier 2016. Engagé à l’extrême gauche, prêt à en découdre avec toutes les injustices sociales, Rohith Vemula militait au sein de l’Ambedkar Students Association [1], un syndicat étudiant dalit, nom désignant la communauté des intouchables, dont il était lui-même issu.
Malmené par les autorités universitaires, pointé du doigt pour son activisme politique – ainsi que quatre autres étudiants dalits – Rohith Vemula, par son acte tragique, a laissé un message « poignant » pour la jeunesse, selon les termes du professeur et député Sugata Bose lors de son intervention au Lok Sabha – la Chambre basse du Parlement indien –, le 24 février 2016. Au même moment, plusieurs centaines de personnes, dont la mère de Rohith Vemula, se préparaient pour une marche silencieuse et une veillée aux abords du monument India Gate (New Delhi), encadrés par les policiers.

« Nous avons le droit d’être dissidents »

Depuis fin janvier, partis politiques, syndicats étudiants, activistes de divers bords réclament un « Rohith Act » – dont le contenu ne semble pas encore bien défini – pour mettre fin aux injustices de castes au sein du système scolaire. Ce mardi 23 février se mêlaient aussi à l’hommage des slogans pour faire entendre la voix estudiantine, réprimée depuis deux semaines par les autorités dans une escalade de tensions de moins en moins contrôlable. « Nous avons le droit d’être dissidents », clament les réseaux sociaux depuis une dizaine de jours. « S’opposer à la politique du gouvernement ne veut pas dire être antinational », entend-on en boucle parmi les manifestants. Ces derniers font référence aux récents événements qui se déroulent depuis mi-février : l’arrestation pour « sédition » et la détention musclée de Kanhaiya Kumar, leader d’un syndicat étudiant – de gauche – de l’Université Jawaharlal Nehru de Delhi, qui ont déclenché une vague de protestations sur les campus indiens. Kumar avait à l’origine co-organisé un événement politique controversé sur le campus.
Dans un même souffle, sous l’œil vigilant des caméras et des cordons policiers, à Jantar Mantar, ce sont ces répressions et ces injustices à l’encontre des voix « dissidentes » qui sont mises en cause par les jeunes indiens. « Modi [Narendra Modi, le Premier ministre indien, ndlr], entends la jeunesse qui t’a élu et qui maintenant te désavoue », lit-on ailleurs sur Facebook. À Delhi, cette semaine, quatre autres étudiants – décrétés « éléments antinationaux » –, militants proches du leader syndical Kumar, ont eux aussi été arrêtés pour « sédition », un terme juridique archaïque hérité de la période coloniale. Ils sont actuellement interrogés par la police.

« Intouchables » à la campagne comme à la ville

Tandis que les hommes et femmes politiques des deux grands partis – le Bharatiya Janata Party (droite nationaliste), au pouvoir ; le Congrès et ses alliés, dans l’opposition – s’écharpent publiquement au Parlement ou devant les caméras en se rejetant mutuellement la responsabilité des incidents, le chef du gouvernement demeure coi. Une stratégie du silence qui paraît bien inappropriée pour celui qui avait bâti sa campagne électorale de 2014 sur une communication proactive, dénoncent ses détracteurs.
Dans une longue analyse pour le magazine de centre droit Swarajya, le directeur éditorial Raghavan Jagannathan interpelle le gouvernement sur les problèmes structurels de l’Inde à régler très vite : les catastrophes écologiques liées au développement industriel (voir nos articles à ce sujet sur notre Observatoire des multinationales) ; les infrastructures défaillantes ; la mauvaise gouvernance des États fédérés ; les groupes armés militant dans certains États frontaliers ; la discrimination à l’encontre des femmes ou encore la gestion catastrophique de la politique des « quotas » et des inégalités de castes. Ces questions pourraient susciter « un million de mutineries » à travers le sous-continent indien, une vraie révolution autrement plus grave, selon lui, que les manifestations étudiantes ou les émeutes violentes provoquées par les Jat – une communauté pastorale influente dans l’État de l’Haryana –, qui ont mobilisé l’intervention de l’armée.
« Personne ne réalise à quel point assumer et proclamer son identité de dalit, d’intouchable, aux yeux de la société, est un combat, une lutte contre soi-même », assène Yashica Dutt. Cette journaliste de 29 ans, étudiante à l’université de Columbia (New York), a créé un blog, Documents of Dalit Discrimination, afin de recueillir les témoignages d’autres dalits pour les aider, comme elle, à faire ce qu’elle appelle son « coming-out ». Yashica a choisi de mêler sa voix à celles de nombreux autres intellectuels, en Inde comme à Londres, New York ou Berlin, pour protester contre le « castéisme » qui continue de sévir au sein du système éducatif indien. « Le suicide de Rohith a été particulièrement violent pour la société car c’était un intellectuel, un intouchable qui savait écrire et qui revendiquait ses droits », souligne Yashica Dutt.
L’anthropologue Dalel Benbabaali (de la London School of Economics) renchérit : « Le suicide de Rohith a servi de catalyseur pour relancer la question de la discrimination des basses castes dans le système universitaire indien. Il existe une tendance qui consiste à minimiser la violence et l’ubiquité du castéisme en en faisant une question uniquement rurale. Or on s’aperçoit qu’il n’est pas facile de se débarrasser de son identité de caste, même lorsqu’on fait des études supérieures et que l’on vit en milieu urbain. » Les nombreux posts sur le blog de Yashica Dutt en témoignent. « Lorsque j’ai crié au monde entier mon identité dalit, j’ai eu le droit à des réactions du type : “Toi, intouchable ? Mais tu es étudiante à New York !” »

Harcèlement contre les étudiants intouchables

Un comité composé d’étudiants, d’activistes et de syndicats a formé le Joint for Action Comittee for Social Justice. Il demande la démission de la ministre indienne des Ressources humaines, responsable de l’Éducation nationale, ainsi que celle du vice-président de l’université d’Hyderabad, Appa Rao, accusé, en particulier, d’avoir harcelé le doctorant Rohith Vemula. Refus de promotion et de bourses, moqueries, harcèlement moral ou sexuel, remise en question de la qualité du travail universitaire, sont des drames fréquents dans la vie des étudiants intouchables. Et, ce, au plus haut niveau de l’enseignement supérieur, y compris au sein des très prestigieux Indian Institutes of Technology (IIT, équivalent des écoles normales supérieures en France).
À l’université d’Hyderabad, 11 cas de suicides, principalement d’étudiants dalits, ont été recensés entre 2007 et 2013, ainsi que dans la prestigieuse école de médecine AIMMS de Delhi, avec 14 cas entre janvier 2007 et avril 2011. « Le système universitaire indien est dominé par les hautes castes, qui occupent la majorité des postes de pouvoir dans l’administration mais également les postes de professeurs. Si ces derniers se déclarent souvent “anti-caste”, il n’est pas rare de voir des enseignants-chercheurs afficher leurs préjugés élitistes et castéistes », rappelle Dalel Benbabaali. Spécialiste des Kaama, caste dont était issu Rohith Vemula, la chercheuse étudie les mécanismes de pouvoir et de domination au sein du système des castes.

« On parle des étudiants-quotas comme d’une maladie »

Si la Constitution indienne protège et promeut, en théorie, les catégories dites de Schedules Castes et Other Backward Castes (en français « castes répertoriées et autres castes arriérées », ndlr [2]) à l’aide de quotas, le système est régulièrement remis en cause et dénigré. « On parle des étudiants-quotas comme d’une maladie. Beaucoup d’étudiants qui ont droit à ces quotas préfèrent cacher leur identité et ne pas y recourir, ou alors en étant le plus discret possible », raconte Yashica Dutt. « Les tentatives d’affirmation des basses castes sont vues d’un mauvais œil par les groupes dominants, dont l’hégémonie se trouve ainsi contestée. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les discriminations au sein des universités, où se forment les futures élites dalits et les leaders de mouvements anti-castes. »
L’activisme de Rohith Vemula lui a ainsi valu un traitement particulièrement hostile, si l’on en croit les témoignages d’étudiants à Hyderabad, dans un climat où « les libertés individuelles sont de plus en plus menacées par des groupes qui accusent d’antinationalisme toute revendication progressiste », déclarait Mohib Ali, étudiant en master d’économie à l’université d’Hyderabad, lors des événements de janvier. Le mois de février et ses manifestations réclamant la « liberté d’opinion » sur les campus lui ont donné raison. « Nous ne devons pas criminaliser la dissidence », soulignait cette semaine le professeur Bose dans son allocution aux parlementaires, « mais, au contraire, encourager le dialogue et la différence d’opinion. »
Clea Chakraverty
Photo : portrait d’une enfant dalit dans l’État du Tamil Nadu en Inde / CC riccardo guerrini

Notes

[1] syndicat portant le nom du leader dalit indien Bhimrao Ramji Ambedkar, avocat, homme politique et père de la Constitution indienne.
[2] cette catégorisation date de la période coloniale et inclue une multitude de castes et de sous-castes, y compris les intouchables. Une troisième catégorie existe, les Scheduled Tribes, qui classifie la population tribale