dimanche 5 février 2017

La belle réussite d’une industrie qui prend soin de ses salariés et de l’environnement tout en créant des emplois (Basta)


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A l’heure où le « coût du travail » devrait être réduit, la santé des salariés négligée et les « contraintes » écologiques combattues, Pocheco, une PME industrielle du Nord, prend le chemin inverse : celui d’une économie qui place l’écologie, l’humain et les investissements avant les profits et les dividendes. L’usine de production d’enveloppes est devenue un modèle de transition. Les produits chimiques nocifs ont disparu des ateliers, la hiérarchie s’est allégée, les bâtiments on fait peau neuve. Résultat : l’entreprise se porte bien et diversifie ses activités, pour faire face à l’avenir et préserver ses emplois. Ici, pas de managers aux techniques oppressives, pas de délocalisation ni de course à la rentabilité sans fin. Reportage.
À l’entrée des ateliers de Pocheco, le bruit des machines résonne comme dans n’importe quelle usine. Mais il n’y a pas d’odeur. Dans cette usine de production d’enveloppes, dans le village de Forest-sur-Marque, à une quinzaine de kilomètres de Lille, aucune odeur chimique n’agresse l’odorat. Dans les allées de stockage des encres non plus. « Avant, cette zone sentait tellement fort les solvants que nous étions obligés de la fermer », raconte Kévin Franco, salarié de Pocheco. Aujourd’hui, les encres utilisées sur les enveloppes produites ici ne contiennent pas de produits chimiques. « Ce sont des encres à l’eau, avec des pigments naturels. »
Quand, à la fin des années 1990, l’actuel patron de Pocheco, Emmanuel Druon, en a pris les rênes, c’est par les encres que la transition de cette entreprise spécialisée dans la production d’enveloppes a commencé. « En 1997, l’entreprise avait des difficultés financières, écologiques et sociales. Les travailleurs étaient exposés à des produits nocifs, des fûts de produits chimiques étaient même enterrés autour de l’usine. L’intégration au village était mauvaise, comme l’ambiance à l’intérieur de l’entreprise. Les liens entre les services étaient peu nombreux », décrit Kévin Franco.

L’écologie, à long terme, « c’est moins cher »

Kévin Franco est arrivé 2010 dans l’entreprise, comme stagiaire, pour mener une étude d’impact des produits utilisés sur l’environnement. Puis il travaille au service de la logistique, à la maintenance, et à la production. « Quand quelqu’un arrive dans l’entreprise, quel que soit son métier, il passe en général par la production », précise le salarié. Ensuite, le jeune homme a pris en main l’une des nouvelles activités développées par l’entreprise : un bureau de conseil en transformation environnementale. « Nous essayons de partager ce qu’on a fait, notre méthode de transformation, de réflexion. »
Cette entreprise de 130 employés, logée sur le site d’une ancienne usine textile au sein de bâtiments du 19e siècle, est devenue un modèle de transition industrielle soutenable. Tout en créant une trentaine d’emplois depuis 2008 ! Pocheco a même fait l’objet d’une séquence du documentaire Demain, qui a dépassé le million de spectateurs. « Quand nous faisions appel à des bureaux de conseil pour nos projets de transformation, on nous répondait toujours “ce n’est pas possible, ce sera trop cher”, souligne Kévin Franco. Ce qu’on leur expliquait, c’est que nous raisonnions sur cinq à dix ans et qu’à long terme, ce serait moins cher. De toute façon, pour nous, l’environnement était aussi important que le coût. Aujourd’hui, le rôle du bureau d’étude, c’est de montrer que ça fonctionne. »
Quelle est cette recette Pocheco ? Comment une usine du nord de la France, sinistré par la désindustrilaisation, sur un marché, celui de l’enveloppe et du courrier, qui sembler appartenir au passé, est-elle devenue une référence sur le plan écologique et humain ? « Quand Emmanuel Druon est arrivé, il a constitué une équipe autour de lui, qui a décidé qu’il fallait prendre systématiquement en compte l’environnement et le bien-être des salariés dans les développements futurs de l’entreprise. Qu’à chaque étape d’investissement, ces critères devraient être respectés », raconte Kévin Franco.

« Nous ne voulons plus de plastique à l’horizon 2020 »

Conséquence directe de ce choix, alors radical : Pocheco transforme ses filières de production. « Nous avons associé nos fournisseurs, pour adopter des produits plus écologiques, puis nos clients, pour leur faire accepter cette transformation. » Le pari environnemental marche aussi auprès des clients. « Au moment de la transition, ce qui m’a aidé à vendre nos produits, c’est notre différence. Sur le plan environnemental, nous donnions du sens. Nous avons débanalisé le produit de l’enveloppe et inversé la tendance », témoigne Aline Assimacopoulos. Commerciale, cette dernière travaille à Pocheco depuis dix-huit ans. Elle a suivi le processus de transformation et fait aujourd’hui partie du comité de pilotage de l’entreprise. Celui-ci, composé de trois femmes et trois hommes, a remplacé l’ancienne hiérarchie de l’entreprise. Il a pour rôle à la fois d’impulser le développement de l’entreprise, et de repérer les talents et les projets à faire émerger au sein de l’équipe.
« Avant, le fond des enveloppes était complètement encré, et sa fenêtre était en plastique, raconte la commerciale. Nous avons développé une nouvelle norme, avec un fond partiellement encré et une fenêtre en papier. » L’enveloppe est ainsi plus économe en encre et plus écologique. « Nous avons réussi à faire changer les habitudes auprès de nos clients, parce qu’à terme, c’est aussi moins cher pour eux. Maintenant, à 95 %, nos clients ont des enveloppes comme celles-ci, se réjouit la commerciale. J’ai aujourd’hui deux collègues chargés de développer ce type d’enveloppes en Allemagne et en Espagne. » Une entreprise peut ainsi être moteur dans la mise en place de normes plus écologiques, plutôt que de les considérer comme de coûteuses et bureaucratiques contraintes. « À Pocheco, nous ne voulons plus de plastique dans les enveloppes à l’horizon 2020 », annonce Aline Assimacopoulos.
Même le système de conditionnement des enveloppes a changé. L’entreprise a abandonné les cartons à charger et décharger, qui étaient ensuite jetés, pour adopter un dispositif de cylindres sur lesquels les enveloppes sont enroulées. Les clients déroulent ces cylindres et les renvoient à Pocheco. L’entreprise livre ainsi ses produits sans générer de déchets. « Cela rend aussi le déchargement moins difficile physiquement, et ce système apporte 15% à 20% de gains de productivité », précise Kévin Franco.

Toitures végétalisée, panneaux solaires et pompes à chaleur

Une fois les premières économies engrangées grâce aux nouvelles procédures industrielles, Pocheco s’est attelé à ses bâtiments. Aujourd’hui, les bureaux comme les ateliers ont une toiture végétalisée. La cuve de réserve d’eau – obligatoire pour faire face au risque d’incendie – est elle aussi entièrement recouverte de végétation. 1 500 m2 de panneaux solaires couvrent les ateliers. Quant à l’ancien système de chauffage, il a été remplacé par un dispositif de pompage de la chaleur produite par les machines et par une chaudière à bois, sans gaz. Dans un bâtiment mitoyen, tout juste rénové, le chauffage est intégralement assuré par la chaleur des machines. Et même en janvier, il y fait chaud ! « Il reste encore un bâtiment à rénover, qui date de 1848 », signale Kévin Franco. Les travaux sont imminents.
Pour assurer les emplois et continuer à se développer, Pocheco mise sur la diversification de ses activités. Les visites du site en font partie. Lycéens, ou salariés d’une grande entreprise énergétique : l’entreprise accueille deux à trois groupes par semaine. « Nous ne pouvions plus nous permettre de le faire gratuitement », précise le salarié. Ouvert, le bureau d’étude que dirige Kévin Franco, est lui aussi devenu une activité à part entière. Lancé il y a cinq ans, il a depuis suivi 400 missions de conseils. Avec ses huit salariés, il accompagne les collectivités dans leurs programmes de rénovation énergétique et écologique du bâti, et les entreprises dans l’éco-conception des produits et la gestion énergétique de leur site.

Pérennité de l’emploi

« La stratégie ici, c’est avant tout la pérennité de l’emploi. Il faut donc réfléchir au maintien de l’activité si le marché de l’enveloppe disparaît. Le bureau de conseil est une voie. Mais c’est sûr que ce ne sera pas pour tout le monde, reconnait Kévin Franco. Nous essaierons peut-être de créer une équipe de travaux intégrée avec le bureau. » « Il y a beaucoup de personnes qui travaillent ici qui n’ont pas fait d’études, qui ont appris les métiers sur le tas », souligne Aline Assimacopoulos. Pocheco souhaite aussi diversifier ses activités industrielles. L’entreprise propose un service de massification du courrier à ses clients : elle récupère leurs courriers, les regroupe, les met sous pli, les affranchit et les livre en gros à la poste, ce qui permet aux clients de bénéficier d’un tarif du timbre plus avantageux. Quinze personnes travaillent déjà à cette activité. La PME a investi pour cela dans de nouvelles machines de tri et d’affranchissement.
« Nous avons des fonds propres solides, donc un accès facile aux prêts bancaires, explique Aline Assimacopoulos. Grâce à cela, nous pouvons investir à moyen et long terme sur de tels projets. Nous nous donnons du temps. Que nous pouvons prendre parce qu’on ne nous demande pas une rentabilité exponentielle. » « Chez nous, l’argent est un moyen d’entreprendre, pas de faire des profits », insiste la commerciale. En 2008, Emmanuel Druon a racheté Pocheco au groupe Le Particulier, fondé par son grand-père. L’ancien manager qui travaillait dans une grande entreprise de cosmétiques est alors devenu le seul actionnaire de cette société par actions simplifiées (SAS). Pocheco n’a donc pas l’obligation de distribuer des dividendes, et reste libre d’orienter ses investissements vers n’importe quel horizon.

Diversification... dans la culture des pommes et des pleurotes

Plusieurs innovations sont des plus inattendues. La société a acheté un terrain agricole de 2 000 m2 pour y développer une activité de permaculture, lancée il y a un an. Deux personnes ont été embauchées, avec comme objectifs de produire et de devenir un centre de formation. « En parallèle, nous avons le projet d’installer une cantine bon marché sur le site, où l’on cuisinerait les produits de nos propres terrains », rapporte Antoine Bocquet, qui gère le projet de permaculture. Avant, il travaillait pour un producteur de plantes aromatiques. « C’était un agriculteur qui faisait tout en chimique. Je ne trouvais pas ça satisfaisant. Alors, j’ai commencé à regarder du côté de la permaculture, et j’ai rencontré Emmanuel qui m’a parlé de ce projet. » Comme dans le reste de l’entreprise, la hiérarchie est réduite au minimum : « Je travaille en autonomie. Je suis comme mon propre patron, c’est comme si je m’étais installé à mon compte, mais avec un salaire à la fin du mois ! »
Un verger conservatoire d’espèces locales a déjà produit ses premières pommes, « excellentes » selon Kévin Franco. Et à l’intérieur de la cuve de réserve d’eau, Antoine Bocquet a commencé il y a quelques mois à faire pousser des pleurotes. Évidemment, comme pour les encres des enveloppes, sans aucun produit chimique.
Rachel Knaebel

Photo de l’équipe : Pocheco.
Autres photos : Laurent Mayeux Photographies.

- Le site de Pocheco

Les livres d’Emmanuel Druon, le patron de Pocheco : 
- Écolonomie, entreprendre sans détruire.

Emploi : des offres aux enchères…(Les moutons enragés)

Merci à Chris.G pour la trouvaille. Qu’est que ce pays, où l’individu accepte d’être avili à ce point? Ce ne sont pas ses compétences qui ont la priorité mais, le prix qu’il acceptera de se vendre. Regardez la même info donnée par deux sources différentes, FTI et Radin. On a encore pas tout vu. Ignoble ? C’est mon avis, mais le votre est peut être différent…


Un site propose aux entreprises de poster des offres d’emploi sur lesquelles les chômeurs proposent leur salaire. Celui qui fait l’offre la plus basse l’emporte.
Imaginez un monde où chacun se mettrait aux enchères pour décrocher un emploi. Proposer un salaire le plus bas possible pour attirer l’attention des employeurs. C’est ce que propose un site internet : ici, c’est le demandeur d’emploi qui évalue son salaire. Hubert Rebillot utilise ce site. Licencié depuis peu, il vient de postuler à une offre de commercial. Après s’être rapidement présenté sur le site, le candidat doit proposer un salaire.
Trouver le juste prix
Pour cette offre d’emploi, Hubert Rebillot fait une proposition à 48 000 euros bruts annuels, soit 4 000 euros bruts par mois, son précédent salaire. Mais surprise, quelques heures plus tard sur la même annonce, une autre personne fait une offre moins chère, à 32 400 euros. Hubert a la possibilité de baisser sa proposition pour surenchérir. Hors de question pour lui. Pour le fondateur du site, les enchères permettent aux demandeurs d’emploi de trouver le juste prix.
vidéos sur le site source
voir aussi un peu plus détaillé sur Radin.com:  Ce site propose des offres d’emploi aux enchères
…/…
Les entreprises, quant à elles, peuvent suivre l’évolution des candidatures en direct. Elles peuvent se présenter au travers d’une courte vidéo, tout comme les candidats. Ladiv est une plateforme totalement transparente, qui permet de filtrer les offres d’emploi en fonction de plusieurs critères précis : lieu de travail, présence d’un parking ou d’une crèche par exemple.
La stratégie des candidats privilégiée
La volonté des fondateurs de Ladiv est d’abord de prendre en compte les attentes des candidats avant celles des employeurs. Les candidats peuvent adopter des stratégies différentes : proposer une rémunération plus basse que celle des autres candidats ou postuler aux offres ayant peu de candidatures. « Ce n’est pas forcément celui qui propose le salaire le plus bas qui gagne », précise Jérémy Roffe Vidal au journal Le Figaro.


En savoir plus sur http://lesmoutonsenrages.fr/2017/02/05/emploi-des-offres-aux-encheres/#34uPeyrOrkTMhKwc.99

Élise Lucet : “Les journalistes doivent reprendre le pouvoir ” (Les crises)

Source : Le Soir, Bernard Meeus, 25-01-2017
Propos recueillis par Bernard Meeus.
Prod
Avec vous, on a l’impression qu’on est revenu à une forme de journalisme plus incisif. Un sursaut nécessaire ?
Je ne vais pas me présenter comme une donneuse de leçons car c’est un très mauvais positionnement, mais ce qui est sûr, c’est que j’ai vécu dans les magazines d’investigation que je présentais avant une évolution extrêmement forte et perceptible, à savoir une prise de pouvoir des spécialistes de la communication. Ils arrivaient avec des discours bien huilés qu’on nous demandait de relayer bien gentiment. Et quand on menait des enquêtes plus poussées, on se heurtait à un refus poli de répondre en jouant la politique de la chaise vide. J’ai vu ce changement se mettre en place quand je faisais “Pièces à conviction”. Les autres ont lâché du terrain en acceptant ces “règles” qui nous étaient imposées par les services de communication. Il fallait reprendre le terrain perdu au fil du temps et ce dans tous nos magazines, “Cash Investigation”, “Envoyé spécial” et “Complément d’enquête”.
On se serait laissé chloroformer ?
Chloroformer, embobiner avec des beaux dossiers clés en main, la personne à interviewer, la belle histoire, tout ! Par hasard, on vous donnait tous les contacts qu’il fallait appeler. Cette dérive fut très progressive et on ne s’en est pas rendu compte… jusqu’à ce qu’elle nous saute aux yeux ! On ne peut interviewer les politiques ou les patrons que quand ils en ont envie !
Vous êtes un peu devenue la femme qu’on redoute, qui “coince” sa proie micro et caméra à l’appui : un mal nécessaire ?
Ce n’est pas du tout ce que je souhaite. Quand on en arrive à aller dans un lieu public pour arracher un morceau d’interview à un responsable, quel qu’il soit, on lui a auparavant adressé une multitude de demandes en bonne et due forme. Quand un journaliste et un interlocuteur se retrouvent face à face, argument contre argument, nous avec nos questions, eux avec leurs réponses, on veut alors obtenir une véritable explication. On mène parfois des enquêtes d’un an et, au final, on en arrive à cette solution extrême, ce n’est pas notre souhait de départ. Mais c’est un peu trop facile de dire « Non »…

“ Notre but n’est pas de faire du sensationnel”

Il n’y a donc aucun côté justicier ou pitbull ?
Pas du tout ! Vérifiez nos interviews diffusées dans “Cash Investigation”. On se fixe pour règle de toujours garder notre calme, de rester professionnel. Parfois, en face, on s’énerve. Nous, on préfère nettement une interview claire à une date donnée, à une heure précise, mais si, après quinze mails et autant de coups de téléphone, on n’y parvient pas, on va chercher les gens là où ils sont. Notre but n’est pas de faire du sensationnel mais d’obtenir des réponses.
Vous vous attaquez à de gros morceaux : l’État, la finance, l’industrie, le business, n’est-ce pas trop difficile de partir à l’assaut de citadelles comme celles-là ?
Oui et non. Dans toutes les citadelles, certaines personnes en interne sont choquées de ce qui s’y passe. Ce sont des lanceurs d’alerte et ils sont devenus déterminants pour notre métier. Ils sortent des données, des documents. D’autres sont écœurés et veulent témoigner de ce qu’ils ont vu. Ils ont une conscience et veulent dénoncer certaines dérives auxquelles ils ont assisté. Donc ce n’est pas facile d’enquêter mais ce n’est pas infaisable. Heureusement, nous avons imposé notre légitimité. Beaucoup de gens nous appellent en se disant qu’il y a du travail sérieux derrière et qu’ils préfèrent s’adresser à nous. On est devenu une porte d’entrée à pas mal de gens qui veulent nous confier des affaires.
Préférez-vous ce job-là à vos quinze ans de “19-20” sur France 3 et vos 10 ans du “13 Heures” sur France 2 ?
Préférer n’est pas le mot. J’ai adoré mes années de présentation de JT durant 25 ans à France Télévisions et ce n’est pas du pipeau. Mais j’ai aussi ressenti un très fort attrait pour l’investigation. C’était le moment pour moi de changer d’orientation, de quitter le quotidien. J’étais arrivée au bout de cette expérience. En fait, il faut savoir tourner la page, prendre des risques et aller vers de nouvelles aventures. J’ai toujours fonctionné ainsi et je crois que je suis exactement en ce moment là où j’ai envie d’être.
N’y a-t-il pas un risque d’un jour braquer le public, de mettre systématiquement en évidence le négatif ? Comment éviter la déformation, l’excès ? La vérité avant tout ?
Je pense que la vérité n’est jamais un risque. C’est très important pour les téléspectateurs de la connaître. Car il y a beaucoup de faits qu’on tente de leur cacher ! Il ne faut pas entrer pour autant dans un “complotisme” délirant mais il faut parler cash, fournir les infos aux gens qui sont aussi des citoyens. On n’est pas des justiciers de l’info. Les gens s’empareront de ces vérités et se feront leur propre avis. Ils ont toute liberté pour réagir ! « Toute vérité n’est pas bonne à dire » ? Je ne le pense pas. À notre époque, dans nos démocraties où tout va très rapidement avec les réseaux sociaux, je pense que travailler sur le long terme, sortir des dossiers étayés sur des sujets brûlants, c’est très important. Pour le coup, on ne fait pas de l’information spectacle. J’entends certains dire « Attention au populisme, au “Tous pourris” » mais grâce à ces émissions, on peut demander des comptes. Pour une démocratie, il n’y a pas mieux que la vérité.
Les lanceurs d’alerte n’ont-ils pas toujours existé ? Zola, Hugo étaient des lanceurs d’alerte !
C’est tout à fait vrai. Ils faisaient front. Aujourd’hui, différence notable, les lanceurs d’alerte font face à des mastodontes économiques. Ça change la donne. Ils prennent un risque pour leur vie entière : ils sont souvent virés, au chômage pour longtemps et parfois condamnés. On a plusieurs exemples vécus de lanceurs d’alerte ruinés ! Je les trouve très courageux ; franchement, mettre sa vie en jeu pour de grands principes, chapeau ! On travaille parfois avec eux mais nous ne sommes pas des lanceurs d’alerte. On est journaliste et rien que journaliste et pas du tout partisan. Le seul syndicat dans lequel on pourrait se reconnaître serait celui des téléspectateurs.
Les politiques agressent souvent les journalistes et ripostent quand on les met en cause dans un reportage ou sur un plateau. Comment gérer cette hostilité ?
À nous de tenir notre rôle. Ils sont de fait parfois agressifs vis-à-vis de nous, et notamment avec moi. Je pense que ce n’est pas la bonne réponse car un politique qui répond ainsi donne le sentiment de ne pas vouloir répondre, donc qu’il aurait quelque chose à cacher. On sent très fort la demande de transparence actuellement, qui va de pair avec la condamnation des élites. S’attaquer aux journalistes n’est pas un bon calcul.

“Cette liberté-là, c’est grâce au service public”

Un monde encore plus opaque est celui de l’entreprise : l’avez-vous constaté dans vos enquêtes ?
Pendant des années, on nous a mis en garde contre la volonté de censure du monde politique sur les journalistes. Mais, en réalité, la volonté de contrôle du monde économique est bien plus importante. Les grandes entreprises disposent d’infiniment plus de moyens pour nous intimider : elles ont des armées d’avocats et sont toujours promptes à nous menacer d’un procès, avec des amendes très lourdes, menant au pire, la mort économique. On doit faire très attention au contenu. En ce qui nous concerne, nous travaillons avec nos propres conseillers juridiques. Chaque émission est visionnée plusieurs fois. On doit être irréprochable. Pour l’instant, heureusement, on n’a encouru aucune condamnation. On nous menace mais trois mois après, il n’y a toujours pas de plainte… On pèse chaque mot.
L’intimidation, ça marche parfois ?
Non, non. Je suis peut-être le porte-drapeau médiatique d’un mouvement plus global. J’ai mes rédacteurs en chef, les équipes de journalistes, qui sont aussi costauds que moi. Et puis, je suis soutenue par France Télévisions. Si j’ai cette liberté-là, c’est grâce au service public. Je sais que certaines enquêtes ont été interdites sur d’autres chaînes où l’on est en liberté surveillée. C’est précieux et je remercie la direction. Pour moi, c’est un marqueur. Pour “Envoyé spécial” et “Complément d’enquête”, on compte une quarantaine de journalistes. Il y en a une dizaine à “Cash Investigation”. Et nous défendons tous ensemble une certaine forme de journalisme. Et croyez-moi, on n’a pas envie de laisser tomber ! Mais, en contrepartie, on doit observer la bonne mesure, ne pas s’acharner sur une personne ou un groupe, ce qui donnerait l’impression qu’on s’obstine. Ce n’est pas notre but de “se payer quelqu’un”. Notre but, c’est d’aller au fond des sujets et de faire émerger une vérité cachée pour de mauvaises raisons. Ces vérités sont parfois dangereuses, sur l’environnement, la santé. Mais à force d’enfoncer le clou, les entreprises sont obligées d’évoluer.
Quels sont vos modèles en journalisme ? 
Je vais citer Pierre Desgraupes, un grand intervieweur. Et Joseph Kessel, qui n’a jamais eu peur de dire ce qu’il pensait à ses rédacteurs en chef et qui fut une formidable figure du journalisme. Il y a aussi beaucoup de grands magazines étrangers. Et puis, certains de mes jeunes journalistes car je vois la relève arriver, cela va dans les deux sens. Ils me bluffent !
Vous pourriez enquêter sur votre propre entreprise ? Les salaires ? Les contrats…
On s’y est attelé avec l’affaire Bygmalion dans ses rapports avec France Télévisions. Mais je suis loyale avec ma hiérarchie : je dis ce que je fais et je fais ce que je dis. En fait, c’est toujours intéressant de se poser des questions sur sa propre boîte. Maintenant, ce ne serait pas simple. On aurait sans doute de gros débats à l’intérieur. Mais à la fin, c’est toujours le téléspectateur qui en sort gagnant.
Question personnelle pour conclure : à l’extérieur, au repos, vous arrivez à déposer les armes ? 
Mais oui, je débranche. C’est mon ADN de chercher à comprendre, mais j’arrive très bien à ralentir quand je vais en forêt, ramasser les champignons, dans le sud-ouest, retrouver mes copains ou en Normandie, chez mes parents. Je peux même me mettre au calme à Paris devant un bon feu de bois.
Source : Le Soir, Bernard Meeus, 25-01-2017