lundi 5 mars 2018

Ces milliardaires et multinationales qui investissent dans la quête d’immortalité et de jeunesse éternelle (basta)

PAR , JACQUES TESTART
Des start-up se lancent dans des transfusions de sang de patients jeunes vers des personnes plus âgées dans le but de prolonger la vie. Des grandes fortunes ou des multinationales, comme Google-Alphabet, investissent dans des biotechnologies pour identifier les gènes de longévité et ralentir le vieillissement. D’autres mènent des expérimentations pour dupliquer le cerveau dans des machines. L’industrie de la cryoconservation – congeler un organisme en attendant un hypothétique remède contre la mort – connaît un succès grandissant. Tous partagent l’ambition transhumaniste : créer un être humain à la longévité décuplée, voire immortel. Sans aucune réflexion sur les conséquences sociales. Une enquête extraite de l’ouvrage Au Péril de l’humain, co-écrit par Agnès Rousseaux, journaliste de Basta !.
De nouveaux vampires seraient parmi nous ! S’injecter du sang humain « jeune » dans les veines semble être devenu la nouvelle marotte de ceux qui voudraient vivre quelques décennies supplémentaires. Pour ceux qui se revendiquent de l’idéologie transhumaniste et souhaitent l’avènement d’un « humain augmenté », vaincre la mort est l’objectif ultime. Ou plutôt de « résoudre » la mort, car celle-ci est considérée comme un problème technique, et le vieillissement comme une maladie à combattre. Entre délires de charlatans et recherches sérieuses, difficile parfois de faire le tri. Mais une chose est sûre : la recherche sur les secrets de l’immortalité – ou du moins sur les recettes de la longévité – n’est plus le domaine réservé d’une poignée de chercheurs farfelus. Depuis quelques années, les études et publications scientifiques foisonnent dans ce domaine.
En 2014, plusieurs études menées sur les souris montrent que le transfert de sang d’un rongeur jeune vers un rongeur âgé a un effet nettement « régénérateur » sur l’organisme du plus vieux. Le transfert dope le fonctionnement du cerveau et des muscles, stimule la fabrication de nouveaux neurones chez des souris âgées, améliore le sens olfactif ou la mémoire [1]. La technique consiste à injecter à échéances régulières d’importantes quantités de sang « jeune » dans un organisme ou à connecter deux systèmes de circulation sanguine – les vaisseaux sanguins de deux souris étant « cousus » ensemble, selon un montage appelé « parabiose ».

Des start-up se lancent dans la transfusion de sang pour allonger la vie

Vu le succès de ces expériences sur les souris, des essais cliniques ont été lancés sur l’homme ces dernières années. Rassurez-vous : il n’est pas (encore) question de fusionner deux systèmes sanguins… Le neurologue Tony Wyss-Coray a fondé une start-up, Alkahest, qui transfuse à des patients alzheimer du plasma acheté à des banques du sang et tente d’identifier les facteurs bénéfiques de cette opération [2].
Autre projet : Ambrosia Plasma, startup basée à Monterey en Californie, recrute actuellement 600 patients de plus de trente-cinq ans pour leur injecter régulièrement du plasma sanguin issu de personnes de moins de vingt-cinq ans [3]. Mais ces essais demeurent très controversés : les conséquences sanitaires de telles transfusions ne sont pas encore maîtrisées, ni les mécanismes à l’œuvre. L’étude ne prévoit pas de groupe témoin, rendant impossible toute comparaison et donc tout résultat scientifique sérieux. La démarche est néanmoins légale.

Des milliardaires obsédés par la mort

Que se passera-t-il si ces expériences concluent aux bienfaits des transfusions de sang pour l’allongement de la durée de vie de l’homme ? Espérons que nous ne verrons pas se développer dans les prochaines années un marché noir de la jouvence, avec le commerce de doses de sang d’adolescents… Certaines déclarations peuvent inquiéter : Peter Thiel, cofondateur de l’entreprise PayPal et dirigeant de Facebook, s’est dit « très intéressé » par ce type de transfusion (mais jure qu’il n’est pas encore « pratiquant ») [4]. Passionné par le sujet – et obsédé par sa propre mort – le milliardaire investit des sommes considérables dans la recherche sur la longévité et dans des start-up de biotechnologies actives dans le domaine de la prolongation de la vie.
Tout cela pourrait passer pour une lubie sans conséquence de la part d’un milliardaire angoissé, si Peter Thiel n’était pas aussi un des rares soutiens de Donald Trump parmi les dirigeants de la Silicon Valley. Celui-ci l’a nommé « conseiller numérique », car Peter Thiel est aussi fondateur de l’entreprise Palantir, leader du big data et de l’analyse de données, dont les principaux clients sont la CIA et les agences de renseignements américaines, ainsi que les grandes multinationales (ou en France, la DGSI). Adepte de l’idéologie transhumaniste et généreux donateur de l’Université de la Singularité, principal think tank transhumaniste, Thiel estime qu’il est « étrange et un peu pathologique » de se résigner à mourir. Et que nous devrions nous battre beaucoup plus contre cette « réalité » [5].

2045, la date prophétique des transhumanistes

Parmi toutes les promesses transhumanistes, la poursuite de l’immortalité est celle qui séduit aujourd’hui le plus large public. Qui ne voudrait pas avoir le choix de vivre plus longtemps ? Parmi les voies envisagées pour atteindre l’immortalité, en bons mécaniciens, les transhumanistes imaginent que la substitution d’organes permettra un jour de prolonger indéfiniment la vie. Si chaque pièce usée est remplacée par une pièce neuve, la machine repart pour un tour !
Autre solution : l’immortalité cybernétique, avec le téléchargement du cerveau sur un ordinateur. Le milliardaire russe Dimitri Itskov, magnat des médias, a ainsi imaginé un planning pour notre mutation en post-humains : en 2045 serait créé un avatar dans lequel l’être humain pourrait à terme dupliquer sa conscience. Dimitri Itskov a envoyé un courrier aux mille personnes les plus riches de la planète pour les encourager à financer son rêve [6]. 2045, c’est aussi la date choisie par le pape des transhumanistes, Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google et fondateur de l’Université de la Singularité, pour l’avènement de la singularité technologique, moment où les intelligences artificielles seront capables d’auto-évolution.

« Une révolution médicale et philosophique est en marche »

Pour les transhumanistes, quelle que soit la voie choisie, nul doute que l’immortalité nous est accessible. « La mort survient à un âge différent selon les espèces, mais elle n’a rien d’obligatoire ni d’inévitable… du moins pour une humanité maîtrisant les technologies NBIC [nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives]. Une révolution médicale et philosophique est en marche. Le combat contre la mort va s’intensifier, annonce ainsi le chirurgien-urologue français Laurent Alexandre. La mort deviendra un choix et non plus notre destin » [7]. Il se dit convaincu que les hommes qui vivront mille ans sont déjà nés...
Tout comme le britannique Aubrey de Grey, biogérontologue autodidacte et autoproclamé prophète du transhumanisme, fondateur du projet SENS (Strategies for engineered negligible senescence) qui vise « l’extension radicale de l’espérance de vie humaine ». Le chercheur veut s’attaquer aux causes profondes du vieillissement, qui « tue 100 000 personnes chaque jour dans le monde ». Pourquoi ce projet ? « C’est quand même très curieux que les gens se posent cette question. Personne ne se demande pourquoi Mère Teresa veut sauver des gens qui meurent en Inde ! Personne ne trouve anormal que Louis Pasteur ait voulu éviter aux gens de souffrir et de mourir d’infection, explique-t-il. Alors pourquoi me pose-t-on la question à moi, qui veut sauver les gens de la mort ? C’est exactement pareil ! » [8].

En quête du rajeunissement cellulaire

Si les projets d’uploading du cerveau dans des machines éternelles ne semblent pas être pour tout de suite, de très sérieuses recherches scientifiques s’intéressent aux gènes « de la longévité » et à l’usure des cellules humaines. Les recherches sur la longévité ont connu une brusque accélération au début des années 1990. En 1993, la biologiste Cynthia Kenyon identifie un gène qui permet de doubler la durée de vie d’un petit ver, (Caenorhabditis elegans) – le gène Daf-2, qui code un récepteur hormonal similaire à celui de l’insuline. Une découverte qui change la donne. Tout va ensuite très vite : seize ans après cette découverte sur les vers, en 2009, une molécule – la rapamycine – est testée qui permet d’augmenter la durée de vie d’un mammifère, la souris. Depuis, nous sommes passés aux expériences sur les primates. D’autres voies sont explorées actuellement pour agir sur les gènes de la longévité, comme la « voie de la restriction calorique », qui active un gène ralentissant le vieillissement.
D’autres recherches avancent du côté de la « voie cellulaire », qui s’intéresse aux moyens de rajeunir nos cellules ou du moins de ralentir leur dégradation, en agissant par exemple sur les télomères, des séquences d’ADN situées à l’extrémité des chromosomes [9]. En 2010, Ronald De Pinho, chercheur à l’université de Harvard, montre qu’il est possible de moduler l’activité du gène responsable de la production de télomérase, enzyme qui régule la fabrication des télomères lors de la réplication de l’ADN. Lorsque ce gène est rendu inactif, le vieillissement de la souris s’accélère. Mais si le gène est activé, les souris rajeunissent ! Pour la première fois, des chercheurs démontrent le caractère réversible du vieillissement chez un mammifère. Mais si cette enzyme n’est pas encore proposée en cocktail vitaminé pour le petit déjeuner, c’est qu’elle favorise aussi la croissance de cancers…

Quand la Silicon Valley investit dans l’immortalité

En 2006, Shinya Yamanaka, professeur à l’université de Kyoto, découvre une des clés du rajeunissement cellulaire. Il réussit à transformer des cellules de peau de la souris en cellules-souches « pluripotentes » (iPSC, Induced pluripotent stem cells), comparables aux cellules embryonnaires, qui sont à l’origine de toutes les cellules spécialisées de l’organisme [10]. Les cellules de peau sont reprogrammées par la réactivation de quatre facteurs génétiques importants durant la vie embryonnaire. L’année suivante, il reproduit cette expérience sur des cellules humaines. En France, une équipe de l’Inserm, dirigée par Jean-Marc Lemaître, parvient en 2011 à rajeunir des cellules humaines sénescentes, issues de donneurs âgés, voire centenaires. Après cette cure de jouvence, les cellules obtenues possèdent toutes les caractéristiques de cellules « jeunes », y compris la longueur de leurs télomères. Mais ces expériences concernent des cellules isolées et rien n’indique qu’elles soient transposables à des organes entiers, ou à l’individu dans sa totalité.
Quelle sera la prochaine étape ? Des molécules seront sans doute bientôt mises sur le marché. Un essai clinique sur l’utilisation de la metformine est en train d’être lancé aux États-Unis, impliquant 6000 personnes pour une durée de six ans [11]. Les capitaux affluent vers les start-up, alimentant la course aux molécules-miracles. De grandes multinationales se lancent également dans la recherche sur le sujet. Découvrir les clés de la jeunesse éternelle est devenu la nouvelle passion de Google-Alphabet, qui investit dans la lutte contre le vieillissement. En 2013, la multinationale a créé Calico (California Life Company), une société dédiée à ce domaine, dirigée par Arthur Levinson, ex-directeur de Google et président d’Apple. L’entreprise reste très secrète sur ses objectifs. Elle se focaliserait sur la recherche fondamentale, visant des découvertes révolutionnaires à l’horizon d’une décennie. Ses ambitions sont immenses. « Google peut-il résoudre la mort ? », titre le magazine Time en septembre 2013.

L’alliance de Google et des labos pharmaceutiques

Google/Calico et l’entreprise pharmaceutique AbbVie annoncent en 2014 qu’elles vont investir 1,5 milliard de dollars dans un projet de recherche commun. Calico veut vérifier une partie des hypothèses de recherche actuelles concernant la lutte anti-vieillissement. Elle utilisera sans doute pour cela la puissance de calcul de Google, pour analyser de gigantesques masses de données collectées. Calico a notamment noué un partenariat avec AncestryDNA, une société spécialisée dans la « recherche génétique personnelle », qui aide ses clients à réaliser leur arbre généalogique, en se basant notamment sur l’analyse de leur ADN. Les deux entreprises veulent se pencher sur « l’hérédité de la longévité ». Leur moyen ? Croiser les données de millions d’arbres généalogiques et d’un million d’échantillons génétiques, archivées dans les bases de données d’AncestryDNA, pour identifier, grâce à des algorithmes, des schémas récurrents, et donc des facteurs héréditaires de la longévité humaine. À partir de cette analyse, Google/Calico veut commercialiser des « solutions thérapeutiques ».
On entre ici dans la « médecine préventive » : personnaliser les soins, grâce au séquençage de l’ADN, pour proposer des parades aux maladies selon le génome de chacun. L’efficacité des traitements médicaux, individualisés pour répondre aux caractéristiques génétiques de chacun, serait ainsi fortement augmentée. « Pour soigner de manière adaptée […], nous avons besoin de connaître le génome de chaque individu. C’est une bataille pour soigner le diabète, le cancer, les maladies rares », a ainsi déclaré en 2016 l’ancienne ministre de la Santé, Marisol Touraine, annonçant que la France allait investir 670 millions d’euros sur cinq ans pour se doter de 12 plateformes de séquençage du génome à haut débit, afin de réaliser l’analyse complète de 18 000 génomes – une ambition relativement modeste par rapport au projet états-unien. Reste à savoir quel sera le bénéfice pour les personnes chez lesquelles on découvrira forcément des gènes de risque pour des pathologies que nous ne savons pas encore soigner…

En attendant l’élixir de jeunesse, cryogénisez-vous !

Le traitement de données génétiques à grande échelle est aussi l’approche choisie par Human Longevity Inc., une société créée en 2014 par le biologiste Craig Venter (fondateur de la biologie de synthèse) avec Peter Diamandis, président de l’Université de la Singularité. Son objectif est de rassembler une base de données d’un million de génomes humains d’ici 2020. Quelle que soit la voie choisie, le projet de « tuer la mort » séduit de nombreux milliardaires, en quête du privilège ultime : vivre plus longtemps que leurs contemporains. Jeff Bezos, fondateur et PDG d’Amazon, a investi dans le secteur, injectant quelques dizaines de millions de dollars dans Unity Biotechnology, start-up de San Francisco qui développe des médicaments pour détruire les cellules sénescentes dans le corps humain et assurer une plus grande longévité. Quant à Peter Thiel, le fondateur de PayPal, il a investi plusieurs millions dans les recherches d’Aubrey de Grey et de la Fondation SENS.
Mais Peter Thiel n’est sans doute pas tout à fait convaincu qu’un remède contre la mort sera trouvé avant la fin de sa vie. Aussi a-t-il signé un contrat avec Alcor Cryonics, numéro un mondial de la cryogénisation, pour être congelé après son décès. L’industrie de la cryoconservation a connu un boom depuis les années 1990, avec le développement de la « vitrification », congélation ultrarapide qui empêche la formation de cristaux de glace – garantissant moins de dégâts lors de la décongélation – et de nouveaux contrats d’assurance vie dédiés à la cryogénisation qui prennent en charge les coûts [12]. L’opération coûte tout de même 200 000 dollars – 80 000 dollars en cas de préservation uniquement du cerveau. Rien bien sûr ne garantit la survie et l’intégrité de l’organisme après la décongélation... Mais les adeptes convaincus font valoir qu’ils n’ont rien à perdre. Certains militent désormais pour le droit à se faire cryogéniser avant la mort – ce qui augmenterait selon eux les chances d’une réanimation.
Que ce soit par l’accès à des molécules anti-vieillissement ou par d’autres techniques aujourd’hui encore plus incertaines, certains bénéficieront-ils bientôt d’un « surplus de vie » par rapport aux autres, grâce à des innovations technoscientifiques que seule une minorité aura les moyens de s’offrir ? C’est en tout cas le projet défendu par les promoteurs du transhumanisme. L’immortalité vendue par Google, de quoi nous faire rêver ?
Agnès Rousseaux et Jacques Testart
Illustration de une : Marc Boulay
Article extrait et adapté de l’ouvrage Au péril de l’humain. Les promesses suicidaires des transhumanistes, coécrit par Jacques Testart et Agnès Rousseaux, Seuil, 272 pages, mars 2018.

Notes

[1] Kristopher E Plambeck, Jinte Middeldorp, Joseph M Castellano, Kira I Mosher et alii, « Young blood reverses age-related impairments in cognitive function and synaptic plasticity in mice », Nature Medicine, 20, 2014, p. 659-663, et Francesco S. Loffredo et alii, « Growth differentiation factor 11 is a circulating factor that reverses age-related cardiac hypertrophy », Cell, 153(4), 9 mai 2013.
[2] Ian Sample « Can we reverse the ageing process by putting young blood into older people ? », The Guardian, 4 août 2015.
[3] Ambrosia LLL, « Young donor plasma transfusion and age-related biomarkers » ; https://clinicaltrials.gov et https://www.ambrosiaplasma.com/
[4] Jeff Bercovici, « Peter Thiel is very, very interested in young people’s blood », Inc., 1er août 2016.
[5] Jeff Bercovici, « Peter Thiel wants you to get angry about death », Inc., 7 juillet 2015.
[6] Romain Clergeat, « Le projet fou d’un milliardaire russe : la vie éternelle », Paris Match, 8 juillet 2013.
[7] Laurent Alexandre, La Mort de la mort, J.-C. Lattès, 2011.
[8] cité dans « Un rêve sans fin », documentaire diffusé par « Envoyé spécial », avril 2015, réalisation Anouk Burel.
[9] Ces structures, séquences d’ADN répétées plusieurs milliers de fois, situées à l’extrémité des chromosomes, les protègent contre la dégradation. Mais à chaque division cellulaire, les télomères sont un peu amputés, jusqu’à atteindre une taille limite, entraînant alors la senescence de la cellule puis sa mort.
[10] Kazutoshi Takahashi, Shinya Yamanaka, « Induction of pluripotent stem cells from mouse embryonic and adult fibroblast cultures by defined factors », Cell, 126(4), 2006, p. 663-676.
[11] Nir Barzilai et alii, « Metformin as a Tool to Target Aging », Cell Metabolism 23, 14 juin 2016.
[12] Maxime Vaudano, « Congeler les morts, un business d’avenir ? », Le Monde, 6 janvier 2014.

jeudi 1 mars 2018

Politique & Eco n°160 : L’Horreur politique : l’Etat contre la société (tvlibertes)



A. Les dessous de l’économie avec Natasha Königsberg. B. L’Horreur Politique, l’Etat contre la société. Olivier Pichon reçoit Olivier Babeau professeur à l’université de Bordeaux ancien conseiller ministériel auteur du livre « L’horreur Politique » paru aux Editons des Belles-lettres. 1. L’extension continue du domaine de l’Etat. - Un livre établi selon neuf lois. - Les origines de cette croissance. - 1912 :11% du PIB Français. 2018 : 57%. - Le paroxysme français. - Louis XIX : pouvoir et limites. - La France ou l’art d’enrichir ses voisins. - Max Weber et l’autonomisation de l’administration. - Inefficience du parlementarisme. - L’Etat, comme hypostase sacrée, ne peut se tromper. - Infaillibilité de l’Etat, - Jacques Rueff et les économistes autrichiens : la connaissance de l’incertitude et du risque. - La logique assurancielle. Joseph Stieglitz (prix Nobel) et l’incertitude. - Schumpeter : mise en doute de la bienveillance a priori de l’Etat. - L’école des choix publics (J. Buchanan prix Nobel). - La longue liste des échecs économiques de l’Etat. 2. Les hommes politiques ne font pas ce qu’ils disent et ne disent pas ce qu’ils font. - G. Lane : le divorce avec l’Etat. - Sociologie des hommes politiques. - Les électeurs ne sont-ils pas souvent responsables des mécomptes des politiciens qu’ils élisent ? - L’Etat perçu comme un guichet de gratifications. - Comment changer les politiques, le problème du contact avec le monde réel. - Ouvrir les portes de la haute administration à d’autres que ceux qui ont été reçus à un concours à 22 ans. - Comparaison avec la classe politique des années 20 et 30. - Les citoyens agissent souvent dans le sens de leur asservissement. - Le problème de la valeur, la sanction par le marché pour les entreprises. - La valeur ajoutée des administrations publiques en question. - La sécurité sociale non fondée sur des règles de droit. - Limiter les mandats dans le temps, problème de l’employabilité limitée des hommes de l’Etat. - A Bercy les plus hauts salaires en dérogation aux règles de la fonction publique. - Problème posé par Juvénal : qui gardera le gardien, - Séparation des pouvoirs, comme c’est « le peuple qui a le pouvoir » il n’y a plus de contre pouvoir. - Louis XIV mit des années à exproprier les propriétaires de maisons pour construire la colonnade du Louvre. - Rousseau et le contrat social, le livre préféré de Robespierre. 3. La loi de complexification comme résultante de l’ignorance. - A la main invisible honnie on substitue la main visible d’un état omniscient. - Jacques Bichot et la complexité, impéritie et volonté politique d’opacifier et de légitimer la nouvelle embauche de fonctionnaires. - La fameuse loi de simplification de 2013 reprise par un texte de 150 pages énumérant les exceptions au principe qui ne dit mot consent. - L’Etat soutien l’économie comme la corde soutien le pendu. - Priapisme fiscal de l’Etat, la question des dépenses n’est jamais évoquée. - Inertie radicale de l’Etat face à la technologie, celui-ci ne comprend pas le big bang numérique. - La nouveauté prétexte à une nouvelle taxe ! - Repenser l’Etat qui n’échappera pas à la logique numérique. - Google monopole ?débat sur la question. - Course poursuite entre l’Etat et la technologie ; - Un épuisement démocratique avéré, quelles solutions ? - Démocratie ou république ? - L’impératif éducatif. - L’Etat et la nation quels rapports ? Autres livres d’Olivier Babeau : La nouvelle ferme des animaux, version allégorique du livre en débat, et un livre à venir Eloge de l’Hypocrisie, contre la transparence tyrannique contemporaine.

lundi 26 février 2018

Économie de marché : État policier (Vox Plebeia)


Comment faire en sorte que des salariés se licencient eux-mêmes : la méthode Pimkie (basta)


PAR 



Les salariés de chez Pimkie, enseigne de prêt-à-porter appartenant à la famille Mulliez (groupe Auchan, 4ème fortune française avec 30 milliards d’euros [1]), ont appris début janvier que 208 postes seront supprimés – soit 10% des effectifs en France – et 37 magasins fermés. Selon la direction, la proposition émane pourtant des salariés eux-mêmes ! Elle est le résultat de « groupes de travail » mis en place en décembre par la direction avec les salariés. Objectif : réfléchir de manière « participative » à l’amélioration de la santé économique de l’entreprise Comment ces salariés en sont-ils arrivés à décider de ces suppressions d’emplois ?
« La direction peut se dédouaner, et dire que ce sont les salariés qui sont à l’origine des licenciements », tempête Séverine Salperwyck, déléguée syndicale de Force ouvrière (FO). La méthode « participative » a été initiée à l’automne et orchestrée par le cabinet Prospheres, spécialisé « dans la transformation et le retournement d’entreprises ». Elle s’est ouverte par une grande assemblée générale où une « IRM » de l’entreprise – son état de santé économique et financière – a été présentée aux salariés. « Ils nous ont bien répété que nous n’étions pas rentable, que nous perdions de l’argent tous les jours », se souvient Severine Salperwyck.
La direction note les propositions des salariés
« Ensuite, ils nous ont dit : "C’est vous, les salariés qui êtes les plus à même de transformer cette entreprise" », ajoute Valérie Pringuez de la CGT. « Ils parlent de "méthode transversale", et prétendent que ce n’est pas le directeur qui décide. » Au total, 180 groupes de travail sont créés pour plancher sur des propositions pour une meilleure rentabilité. Chacun réunit dix personnes, autorisées à se retrouver dans une salle de l’entreprise sur leur temps de travail. « Un groupe de travail s’est par exemple intéressé à la question des antivols sur les vêtements, qui sont très longs à mettre pour les filles qui travaillent en magasin. Ils se sont demandés s’il ne fallait pas mieux les enlever... » Lors de la restitution, en séance plénière en décembre, à chaque présentation de propositions, les salariés s’entendaient dire « go », « no go » ou « à revoir », selon que la proposition plaisait, ou non, à la direction.
Le groupe de travail qui a proposé des fermetures de magasins, vingt au départ, s’est immédiatement entendu gratifié d’un « go ». « Pour nous, il est évident que la direction avait déjà décidé de fermer ces magasins, mais elle veut faire porter la responsabilité aux salariés », avance Séverine Salperwyck. « Dans certains groupes de travail ils ont carrément supprimé leurs propres postes, sans s’en rendre compte évidemment, précise Valérie Pringuez. Ils ont proposé de diminuer le nombre de références [le nombre d’article en magasin, ndlr] de 15 %, mais sans penser un instant que cela allait déboucher sur la suppression de 15 % de postes. »
Une stratégie managériale appliquée à d’autres marques
La méthode "transversale" mise en oeuvre par le cabinet Prospheres peut provoquer quelques dommages collatéraux en matière de relations entre salariés... « Tu sais que tu es en train de me supprimer mon boulot, là », interpelle ainsi Séverine Salperwyck face au collègue qui suggère de ne plus placer d’antivols sur les vêtements. « Ils ne se rendent pas compte qu’un autre groupe de travail pourrait leur supprimer leur poste à eux, soupire la syndicaliste. C’est un jeu sans fin, chacun tire sur l’autre, en ayant l’impression d’améliorer les choses pour tout le monde… » Contactée par Basta !, la direction de Pimkie n’a pas souhaité s’exprimer au sujet de ces groupes de travail.
« Cette technique des groupes de travail mise en place par Prosphères risque de se répéter dans diverses enseignes de la Fashion 3 », s’inquiète Séverine Salperwyck. La Fashion 3, c’est un groupement européen d’intérêt économoque fondé en mai 2017 qui réunit l’ensemble des grandes enseignes d’habillement liées à la famille Mulliez (Jules, Brice, Bizzbee, Pimkie, Orsay, Grain de Malice et Rouge Gorge). Les salariés craignent une mutualisation de divers services, avec une disparition de nombreux magasins et emplois. Chez l’enseigne Jules, des groupes de travail, semblables à ceux qui ont été mis en place chez Pimkie, ont été lancés en janvier pour proposer des solutions aux difficultés de leur entreprise.
« Nous pensons que la définition de la stratégie d’entreprise est du ressort de la direction, termine Valérie Pringuez de la CGT. S’ils veulent vraiment intégrer les salariés aux décisions relatives à l’organisation de l’entreprise et du travail, il n’y a qu’à créer une société coopérative. Ainsi nous profiterons tous des intéressements indexés sur les bénéfices de l’entreprise. Mais quand je leur évoque cela, ils me rient au nez. »

Notes

[1] 
Selon le classement des fortunes françaises publié par Challenges en 2017.

vendredi 23 février 2018

Le succès d’une coopérative qui aide les paysans à acquérir leur autonomie technologique et à ne pas se surendetter (basta)

Machines, engrais, semences... L’intensification agricole s’est accompagnée d’un endettement et d’une dépendance croissants du monde paysan. Pour les membres de l’Atelier Paysan, cette spirale n’est pas une fatalité : la coopérative, qui compte aujourd’hui 14 salariés, organise des dizaines de formations à l’auto-construction, à l’amélioration d’outils ou de machines, et à la réparation d’équipements. De quoi réduire les emprunts auprès des banques, concevoir des outils économes et adaptés et, in fine, remettre un peu d’autonomie au cœur des pratiques agricoles. Reportage.
Dans la cour du lycée agricole, une fine couche de verglas crisse sous les pas. Neuf maraîchers sont arrivés. Il est 8h30, le café fume. En plein hiver, la saison est propice pour quitter les champs, laissés au repos. Arnaud est venu de la ferme familiale, dans les monts du Lyonnais, laissant derrière lui « la mâche à couper et les fruitiers à tailler », pour se former à la fabrication d’outils. Convaincu par la formule, il en est à son troisième stage avec l’Atelier Paysan, une coopérative d’auto-construction. « On repart avec des outils que l’on fabrique nous-mêmes. Ça donne plus d’autonomie pour réparer ensuite. On peut réparer à l’infini, plutôt que de jeter parce qu’il n’y a pas de pièces détachées ! » 
Alban ressert une tournée de café. Lui aussi a pris la route tôt ce matin. « Deux bonnes heures au volant depuis Lagrand, dans les Hautes-Alpes ». Le trentenaire vient de signer un bail agricole et se lance dans le maraîchage. Son objectif pour s’insérer dans cette profession dont il n’est pas issu : minimiser les investissements. Son installation lui coûte 8000 euros, grâce à l’achat de matériel d’occasion et aux compétences acquises à l’Atelier. Ce montage financier, il y a pensé pour préserver sa femme et leurs trois enfants : « J’ai vu beaucoup de couples se séparer après quelques années d’installation. La prise de risques financière est grande et peut être facteur de tensions. »

Tirer les conséquences de l’épuisement des sols

Au programme pour Alban et Arnaud : trois jours de stage. Pour découper, souder, assembler, en tout « neuf machines à construire », résume Grégoire Wattinne, formateur depuis presque dix ans et diplômé d’une école d’ingénieur. Les matières premières sont achetées par les participants, le stage financé par Vivea, le fond de formation continue des agriculteurs. Pour Baptiste, le calcul est vite fait : « Ces machines, on les achèterait quatre ou cinq fois plus cher si on ne les faisait pas nous-mêmes. » Le cultivateur se reprend : « Enfin, ce qui se fabrique ici, on ne trouve pas d’équivalent dans le commerce. Donc c’est difficile de comparer. » Exemple : le rouleau-bêche. Ses lames servent à enfouir des engrais verts qui vont décompacter le sol en prenant racine.

C’est à la fin des années 2000 qu’émerge ce réseau de partage de savoir-faire. Autour d’un constat commun formulé par plusieurs maraîchers, celui de la fatigue des sols. Le travail de labour appauvrissant les qualités agronomiques des terres trop intensément cultivées. Argile, limon, sable... La nécessité de concevoir des outils plus adaptés aux composantes de la terre et à la vie du sol rassemble. L’Atelier Paysan est né.

Un catalogue de 52 innovations paysannes

Aujourd’hui, la coopérative revendique 52 « trouvailles paysannes », une bibliothèque qui n’avait jamais existé auparavant. Pour la constituer, « nous sommes allés dans les campagnes, aux côtés de bons bricoleurs, raconte Grégoire Wattinne. Un jour, un vigneron du Jura est venu nous trouver, il avait fabriqué de ses mains un semoir à engrais beaucoup moins lourd que ce qui s’achète... donc plus facile et moins pénible à utiliser. » Une autre fois, c’est un groupe de paysans qui s’adresse à l’Atelier avec une demande précise : « Comment travailler une vigne qui penche d’un côté à un bout du champ, de l’autre côté à l’autre bout du champ ? » Quelques mois plus tard, le « dahu » voit le jour. Difficile à mettre au point, il portera le nom de cet animal légendaire qui se cache dans les montagnes. D’autres propositions viennent de la part d’éleveurs : « Comment transporter facilement des animaux d’élevage en plein air ? » La cabane à cochons déplaçable est proto-typée par les ingénieurs et les paysans. Ses dimensions permettent de déplacer avec un tracteur jusqu’à six porcs charcutiers.
 


Le principe, pour Alban, tient en quelques mots : « Reproductible avec peu de moyens ». Lors des formations, tout le matériel est amené en camion et remorque. Ce qui permet à la coopérative d’être présente partout en France. « Acier, visserie, postes à souder... Nous pouvons aménager n’importe quel hangar vide pour faire un stage », annonce Grégoire Wattinne, qui était récemment dans le Gers puis dans les Pyrénées, avant de revenir en Isère où se trouvent les bureaux de l’Atelier Paysan.

« On ne réinvente pas le fil à couper le beurre, chacun dans son coin »

Des deux cofondateurs – Fabrice Clerc et Joseph Templier – Grégoire dit avec un sourire qu’il « faut les ralentir ». Les deux gérants ne sont jamais à court d’idées. Une formation à l’électronique a été créée. Dernièrement le réseau s’est aussi doté d’une section « autoconstruction de bâti », et a embauché un architecte. Fabrice explique cette évolution, naturelle pour ce charpentier de métier et ingénieur agronome : « Le bâtiment agricole est un outil de travail stratégique. Autant que les machines, il est garant du bon fonctionnement de la ferme et peut être amélioré. »

Si leur entreprise était une start-up, Joseph Templier et Fabrice Clerc seraient peut-être déjà millionnaires. Mais leur structure est une société coopérative d’intérêt collectif (Scic), dans laquelle la gouvernance est partagée entre salariés et paysans. Personne ne dépose de brevet. Plus les paysans s’approprient les outils, plus le collectif en tire de la force : « Les machines sont constamment enrichies », relève Joseph Templier, qui a inventé le « cultibutte ». L’outil en est depuis à sa dixième version et « est devenu bien supérieur » à ce que Joseph aurait pu faire seul. « Approuvé par la terre et les légumes », son rendement atteint « cinq à six fois celui d’une rotobêche ». Sur le site internet de la coopérative, tous les plans, en accès libre, sont régulièrement actualisés. L’avantage ? « On ne réinvente pas le fil à couper le beurre, chacun dans son coin. »

Une démarche de réappropriation du métier

Joseph a passé la moitié de ses 57 ans à faire pousser des légumes. Né à la ferme, il dit avoir toujours « bidouillé les machines » avec son frère et son père. A l’entendre, on ne trouve pas complètement anormal d’associer les mots « atelier » et « paysan ». « Rares sont les fermes sans outils pour bricoler. Le bricolage est un réflexe de survie dans le monde que j’ai côtoyé. Il fallait se débrouiller pour s’affranchir des contraintes financières. Il fallait réparer parfois dans l’urgence, pour saisir la bonne fenêtre météo. » Joseph se souvient, lors de voyages au Canada, de situations qui l’ont inspiré. « Des hivers longs, pas le moindre réparateur à moins de cinquante kilomètres. Les agriculteurs pouvaient désosser entièrement un tracteur, refaire une pièce, le remonter. C’était impressionnant. »
Au-delà de l’ingéniosité collective, il y a la volonté de changer de modèle agricole. « Dans les soixante dernières années, l’agriculteur a acheté de plus en plus de machines, qui lui permettent de gagner du temps. Mais ça l’empêche aussi de bien comprendre ce qu’il fait », avance Josselin, jeune Grenoblois en contrat salarié chez un maraîcher au nord de la métropole. Il relève la visière de son casque. Derrière lui, les étincelles jaillissent et des fumées de soude s’échappent. « Déchiffrer des plans, prendre une plaque de métal, percer, fondre à bonne température... Réaliser que j’en suis capable, c’est de l’empowerment ! »

S’éloigner des logiques agricoles dominantes

Gagner en « souveraineté technologique » - horizon à atteindre selon l’Atelier Paysan -, c’est aussi réduire sa dépendance vis-à-vis des banques. Entre 1980 et 2011, l’endettement moyen des agriculteurs a plus que triplé, passant de 50 000 euros à 163 700 euros [1]. La course à l’agrandissement des fermes a amené les agriculteurs à s’équiper de plus en plus. Pour l’association « Solidarité paysans », pas de doute, le sur-équipement fait partie des facteurs de la crise. Son président, Patrick Bougeard, estime « qu’un fort taux d’endettement n’est pas un mal en soi. Seulement, si le prix des matières premières augmente comme en 2008 ou en 2016, un éleveur porcin endetté à 400 000 euros se retrouve à genoux. »
Mais construire ses propres outils suppose, aussi, de déconstruire un certain nombre de normes. « Aujourd’hui, les investissements sont pensés non pas en fonction des besoins, mais en fonction des avantages fiscaux », continue Patrick Bougeard. Direction CER France, le plus gros opérateur de comptabilité agricole. Gilles Perdriol y est référent national fiscalité. Il nous fait part d’un dispositif qui allège le taux d’imposition, grâce à de nouveaux achats : « Avec l’amortissement dégressif, les agriculteurs peuvent amortir plus vite l’acquisition d’un tracteur, par exemple. Les charges augmentent, le revenu global diminue, donc l’impôt est réduit. » Une incitation à renouveler sans cesse son matériel.

14 salariés, 70 stages de formation par an

Dans le hangar, les maraîchers s’activent. « 120 mm, plus 87 mm... multiplié par Pi... divisé par trois... », murmure Josselin en tapant sur sa calculette. A côté de lui, deux stagiaires manient la disqueuse. « Je suis nul en bricolage, avoue l’un d’entre-eux. En plus, je n’aime pas ça. Mais ici c’est accessible. Je n’avais jamais vu de poste à souder avant de venir, et maintenant je veux en acheter un pour la ferme ! Plus on pratique, plus on progresse. » Dans une ambiance peu scolaire, on apprend à dépasser les plans. « Il faut s’adapter. Comme tout est amené en camion, il n’y a pas de stock sur place. Une erreur de coupe et il faut trouver une combine... Mais à plusieurs, on y arrive. »
Du paysage vallonné qui borde le lycée, ils ne verront pas grand-chose. Il est 20h30 et le chantier n’est pas encore fini pour aujourd’hui. « Sûr, c’est pas des vacances ! », lance Georges, difficile à intercepter entre deux soudures. Plus tard à l’auberge, il glisse au coin d’une grande tablée : « La richesse de l’Atelier paysan, c’est l’entraide entre pairs. On s’échange des tuyaux, des conseils... Au premier stage, j’ai sympathisé avec un maraîcher, il a vingt ans d’expérience de plus que moi. Je l’ai appelé dans des moments difficiles. Il a été d’une grande aide. »

L’Atelier Paysan continue de s’adapter. Face à une demande croissante, l’équipe s’est agrandie. De trois salariés en 2012, ils sont quatorze aujourd’hui. La coopérative propose désormais soixante-dix stages par an. Plusieurs milliers de paysans sont déjà formés, et l’équipe n’arrive pas à satisfaire toutes les sollicitations. Au lycée de la Côte Saint-André, pourtant, les lycéens ne passent pas une tête dans le hangar. Un professeur du lycée, M. Girard, témoigne : « Pour les jeunes de 17 ans en Bac pro, plus tu as un beau tracteur, plus tu es valorisé socialement. » John Deere, Massey Ferguson, Fiatagri... les posters punaisés aux murs des salles de classe annoncent la couleur. « Il existe très peu de formations à la construction d’outils », admet M. Girard. Intégrer des cursus classiques en plus de la formation continue ? Il s’agit peut-être d’une voie à explorer pour la coopérative, qui cherche à toucher un public plus étendu.
Lucile Leclair
Photos : L’Atelier Paysan.