L’OTAN, un danger pour la paix mondiale : Un texte du grand sociologue américain Immanuel Wallerstein (Les moutons enragés)
L’OTAN, un danger pour la paix mondiale : Un texte du grand sociologue américain Immanuel Wallerstein
| 20 novembre, 2014 |
Posté par Benji
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Immanuel Wallerstein (né le 28 septembre1930) est un sociologue américain de renommée internationale, de l’Université de Yale.
Né à New York, il a fait ses études à l’université Columbia, à New York, où il obtient une licence en 1951, une maîtrise en 1954 et un doctorat en philosophie en 1959. Il est devenu professeur de sociologie à l’Université McGill à Montréal puis, à partir de 1976, professeur de sociologie à l’Université de Binghamton (SUNY), jusqu’à sa retraite en 1999
Il a en outre travaillé comme directeur du centre Fernand Braudel pour
l’Étude de l’Économie, des Systèmes historiques et des Civilisations. Il
a occupé plusieurs postes de professeur honoraire d’université dans
plusieurs pays, reçu de nombreuses récompenses et occupé le poste de
Directeur d’études associé à l’École des hautes études en sciences
sociales de Paris. Il a été président de l’Association internationale de sociologie entre 1994 et 1998.
Wallerstein a débuté sa carrière en tant qu’expert des affaires
postcoloniales africaines. Jusqu’au début des années 1970, l’essentiel
de ses travaux est dédié à ce sujet. Sa très précoce critique du
capitalisme mondial et son soutien aux « mouvements anti-systémiques »
ont fait de lui, au même titre que Noam Chomsky et Pierre Bourdieu, une référence du mouvement altermondialiste.
Sa contribution la plus importante, The Modern World-System, a paru en trois volumes, respectivement en 1974, 1980 et 1989.
Wallerstein s’inspire de trois principaux courants intellectuels :
- Karl Marx, dont il reprend la prise en compte de
l’importance première des facteurs économiques et de leur dominance sur
les facteurs idéologiques dans la détermination des politiques
mondiales.
- Fernand Braudel, l’historien français qui a décrit le
développement des grands réseaux d’échanges économiques dans les grands
empires de l’époque moderne, ainsi que leurs implications politiques.
- La Théorie de la dépendance avec ses concepts de « centre » et de « périphérie ».
OTAN: Un danger pour la paix mondiale
par Immanuel Wallerstein – 15 novembre 2014
La mythologie officielle veut qu’entre 1945 (ou 1946) et 1989 (ou
1991), les États-Unis et l’Union soviétique (URSS) se sont affrontés en
continu – politiquement, militairement, et surtout idéologiquement.
C’est ce que l’on a appelé la ‘guerre froide ». Si c’était une guerre,
le mot à souligner était « froide » car les deux puissances ne
s’engagèrent jamais dans une action militaire directe l’une contre
l’autre pendant toute la période.
Il y eut cependant quelques répercussions institutionnelles de cette
guerre froide, et à chacune d’entre elles ce furent les États-Unis, et
non l’URSS, qui firent le premier pas. En 1949, les trois pays
occidentaux occupant l’Allemagne fusionnèrent leurs zones pour créer la
République fédérale d’Allemagne (RFA) comme un État. L’Union soviétique
répondit en transformant sa propre zone d’occupation en République
démocratique allemande (RDA).
En 1949, l’OTAN fut créée par douze nations. Le 5 mai 1955, les trois
puissances occidentales finirent officiellement leur occupation de la
RFA et reconnurent cette entité comme un État indépendant. Quatre jours
plus tard, la RFA fut admise comme membre de l’OTAN. En réponse à cela,
l’URSS créa l’Organisation du Traité de Varsovie (OMC) et y inclut la
RDA comme un de ses membres.
Le traité instituant l’OTAN devait s’appliquer seulement à
l’intérieur de l’Europe. Une des raisons était que les pays d’Europe
occidentale possédaient encore des colonies à l’extérieur de l’Europe et
ne voulaient pas permettre à un quelconque organisme d’avoir le pouvoir
d’intervenir directement dans leurs décisions politiques concernant ces
colonies. Les moments de confrontation apparemment tendue entre les
deux camps – le blocus de Berlin, la crise des missiles de Cuba –
s’achevèrent tous par le statu quo ante. Le recours le plus
important aux clauses d’engagement militaire prévues par les traités fut
celui qu’en fit l’URSS lorsqu’elle agit dans sa propre zone d’influence
contre les développements qu’elle jugeait dangereux pour l’URSS : la
Hongrie en 1956, la Tchécoslovaquie en 1968, la Pologne en 1981. Dans
des circonstances semblables, les États-Unis sont intervenus
politiquement, comme lors de l’entrée potentielle du Parti communiste
italien dans le gouvernement italien.
Ce bref rappel met en lumière l’objectif réel de la guerre froide. La
guerre froide n’a pas été conçue pour transformer les réalités
politiques de l’autre côté (sauf à une échéance très lointaine dans le
futur). La guerre froide était un mécanisme par lequel chaque camp
gardait ses satellites sous contrôle, tout en maintenant l’accord de facto
des deux puissances pour leur partition à long terme du monde en deux
sphères : un tiers pour l’URSS et deux tiers pour les États-Unis. La
priorité fut donnée par chacune des deux puissances à la garantie
qu’elles n’utiliseraient pas la force militaire (et pas d’armes
nucléaires en particulier) l’une contre l’autre. Ce système a été connu
comme la garantie contre la « destruction mutuelle assurée ».
L’effondrement de l’URSS en deux étapes – le retrait d’Europe de
l’Est en 1989 et la dissolution officielle de l’URSS en 1991 – aurait dû
signifier en théorie la fin de tout rôle pour l’OTAN. Il est en effet
bien connu que, lorsque le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev donna
son aval à l’intégration de la RDA dans la RFA, il reçut la promesse
que les États du Pacte de Varsovie ne seraient pas intégrés dans l’OTAN.
Cette promesse a été violée. Au lieu de cela, l’OTAN a pris entièrement
un nouveau rôle.
Après 1991, l’OTAN s’est octroyé un rôle de gendarme du monde pour ce
qu’elle considère comme des solutions politiques appropriées aux
problèmes du monde. Le premier effort majeur en ce sens a eu lieu lors
du conflit entre le Kosovo et la Serbie, lorsque le gouvernement
américain a jeté tout son poids en faveur de la création d’un État du
Kosovo et d’un changement de régime en Serbie. Cette première initiative
a été suivie par d’autres : en Afghanistan en 2001 pour chasser les
talibans, en Irak en 2003 pour changer le régime à Bagdad, en 2014 pour
lutter contre l’État islamique (ÉI) en Irak et la Syrie, et en 2013-2014
pour soutenir les prétendues forces pro-occidentales en Ukraine.
En fait, le recours à l’OTAN s’est lui-même révélé source de
difficultés pour les États-Unis. D’une part, il y avait toutes sortes de
réticences des États membres de l’OTAN sur les actions entreprises.
D’autre part, lorsque l’OTAN a été officiellement impliquée, comme au
Kosovo, l’armée américaine s’est sentie entravée dans ses actions
militaires par la lenteur de la prise de décision politique.
Alors, pourquoi a-t-on vu l’expansion de l’OTAN au lieu de sa
dissolution ? Cela tient une fois de plus à la politique
intra-européenne, et au désir des États-Unis de contrôler ses alliés
présumés. C’est sous la présidence Bush que celui qui était alors
secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, a parlé d’une « vieille » et
« nouvelle » Europe. Par « vieille Europe », il faisait en particulier
référence à la réticence française et allemande à se mettre d’accord
avec les choix stratégiques des États-Unis. Il voyait les pays d’Europe
occidentale comme souhaitant distendre leurs liens d’avec les
États-Unis. Sa perception était d’ailleurs correcte. En réponse, les
États-Unis ont espéré couper les ailes des Européens de l’Ouest en
introduisant les pays d’Europe orientale à l’OTAN, que les États-Unis
considèrent comme des alliés plus fiables.
Le conflit sur l’Ukraine révèle tout le danger de l’OTAN. Les
États-Unis ont cherché à créer de nouvelles structures militaires,
évidemment dirigées contre la Russie, sous le couvert que celles-ci
étaient destinées à contrer une hypothétique menace iranienne. Alors que
le conflit ukrainien était en cours, le langage de la guerre froide a
été relancé. Les États-Unis utilisent l’OTAN pour presser les pays
d’Europe occidentale à se mettre d’accord avec les actions anti-russes.
Et aux États-Unis, le président Barack Obama est sous forte pression
pour agir « avec force » contre la prétendue menace russe contre
l’Ukraine. Ceci se combine avec la grande hostilité du Congrès américain
à tout accord avec les Iraniens sur le développement du nucléaire.
Aux États-Unis et en Europe occidentale, les forces qui cherchent à
éviter la folie militaire risquent d’être dépassées par ce qui ne peut
être appelé autrement que le « parti de la guerre ». L’OTAN et ce
qu’elle symbolise aujourd’hui représentent un grave danger, car elle
donne corps à la prétention des pays occidentaux à intervenir partout,
au nom d’interprétations occidentales de réalités géopolitiques. Cela ne
peut conduire qu’à d’autres conflits,très dangereux. Renoncer à l’OTAN comme structure serait un premier pas sur le chemin de la raison et la survie de la planète.
Immanuel Wallerstein, chercheur principal de recherche à l’Université de Yale, est l’auteur du Déclin de la puissance américaine: Les États-Unis dans un monde chaotique (NewPress).
Distribué par l’Agence mondiale
15 Novembre 2014
Source et introduction de François Asselineau sur Upr.fr