par Galil Agar / le 6 novembre 2014 à 3 h 54 min /
La chaîne Arte diffuse jusqu’à début novembre une série documentaire sur le capitalisme dont nous avions déjà évoqué les deux premiers épisodes dans un précédent article. Les épisodes 3 & 4 sont disponibles en replay jusqu’au 16 décembre 2014. Le troisième épisode est consacré à la pensée de deux économistes du 19ème siècle : Thomas Malthus et David Ricardo.
Documentaire sur la spéculation alimentaire et la spoliation des terres en Afrique

Plutôt
que de provoquer une profonde interrogation sur la crédibilité du
modèle industriel comme perspective unilatérale pour l’humanité, ce
catastrophisme génère chez Malthus une étrange obsession : celle de
réduire par tous les moyens possibles la croissance démographique.
Malthus était pasteur anglican, c’est-à-dire qu’il était clerc d’une église née d’une union manifeste entre kabbale et christianisme,
reconnaissant pour chef suprême la reine ou le roi d’Angleterre. Son
père était un ami intime du philosophe Écossais David Hume, dont nous
avons soulevé la responsabilité dans la justification racialiste de la traite négrière
par le système de pensée des lumières anglo-saxonnes. En tant que
pasteur, Malthus fut chargé de l’aide aux pauvres durant les périodes de
mauvaises récoltes entre 1794 et 1800. C’est certainement en se fondant
sur cette expérience qu’il développera plus tard l’idée selon laquelle
la misère sociale n’est pas du ressort des gouvernements, mais revient à
des causes « naturelles » et « inéluctables ». La
responsabilité des pouvoirs publics, par contre, serait selon lui
d’imposer une régulation généralisée des naissances pour éviter le
développement de la pauvreté.
Il fut suivi dans cette campagne contre l’aide aux pauvres par son ami, le spéculateur financier David Ricardo.
Après avoir acheté un siège de pair au parlement britannique, Ricardo
milita activement pour que les œuvres de charité chrétienne subvenant
aux besoins des nécessiteux soient interdites en Angleterre. Selon lui,
elles encourageaient les pauvres à faire des enfants et les démotivaient
dans la recherche d’un travail. Des arguments que nous connaissons
bien, puisqu’ils sont utilisés de nos jours pour laminer les fondations
de notre système social par les nouveaux apôtres du libéralisme
triomphant.
La chaîne Arte diffuse jusqu’à début novembre une série documentaire sur le capitalisme dont nous avions déjà évoqué les deux premiers épisodes dans un précédent article. Les épisodes 3 & 4 sont disponibles en replay jusqu’au 16 décembre 2014. Le troisième épisode est consacré à la pensée de deux économistes du 19ème siècle : Thomas Malthus et David Ricardo.
Si les premiers épisodes dénonçaient les interprétations frauduleuses de la théorie d’Adam Smith,
selon lesquelles les conditions d’évolution du marché s’équilibreraient
comme par magie, le troisième décrit le pessimisme morbide de la pensée
de Malthus. Du début du 18ème siècle à la fin du 19ème, la population
mondiale passe d’environ 600 millions à 1 700 milliard d’individus. Pour
Malthus, né en 1766, cette croissance est catastrophique, du point de
vue de l’expansion de l’économie libérale à l’échelle de l’humanité. Il
juge en effet que la croissance continue de la population est un
obstacle à l’amélioration des conditions de vie sur la Terre, prétextant
que cette dernière ne contient pas assez de ressources naturelles pour
subvenir aux besoins d’autant d’individus. Une théorie qui ne prend pas
en compte le fait que c’est la spéculation financière sur les produits alimentaires
de première nécessité qui engendre la faim dans le monde et non une
surpopulation fantasmée. Seulement, il aurait été bien incommode à
Malthus de prendre cette donnée en considération, dans la mesure où il
se situait lui-même dans le camp des spéculateurs londoniens de son
époque. Aujourd’hui encore, la spéculation sur les denrées alimentaires de première nécessité affame des millions d’individus, alors que la planète aurait les ressources suffisantes pour nourrir douze milliards d’individus, comme l’explique Jean Ziegler dans sou ouvrage Géopolitique de la faim.
Interview de Jean ZieglerDocumentaire sur la spéculation alimentaire et la spoliation des terres en Afrique

Les deux premiers épisodes montraient
précisément comment la spéculation financière sur les terrains des
paysans avait obligé les habitants des campagnes à s’exiler massivement
vers les villes entre le 17ème et le 19ème siècle. Cette expropriation
financière est très comparable à ce qui se passe en Chine depuis plus de
quarante ans, le documentaire le démontre. Beaucoup d’hommes, de femmes
et d’enfants écumèrent durant des décennies les rues des villes
industrielles à la recherche d’un travail, engendrant une misère sociale
telle que l’Angleterre n’en avait alors jamais connu. La situation
devint si catastrophique que le gouvernement se résolut à voter des lois
d’assistance aux pauvres (loi de Speenhamland,
1795) pour éviter la révolte sociale. Dans la logique de son idéologie
et en contradiction manifeste avec sa fonction de pasteur, Malthus prôna
l’arrêt total de l’assistance aux milliers de miséreux qui
remplissaient les rues des villes.
Il fut suivi dans cette campagne contre l’aide aux pauvres par son ami, le spéculateur financier David Ricardo.
Après avoir acheté un siège de pair au parlement britannique, Ricardo
milita activement pour que les œuvres de charité chrétienne subvenant
aux besoins des nécessiteux soient interdites en Angleterre. Selon lui,
elles encourageaient les pauvres à faire des enfants et les démotivaient
dans la recherche d’un travail. Des arguments que nous connaissons
bien, puisqu’ils sont utilisés de nos jours pour laminer les fondations
de notre système social par les nouveaux apôtres du libéralisme
triomphant.
Suivant les conseils de Malthus et de Ricardo, une « nouvelle loi sur les pauvres » est votée en 1834, préconisant d’enfermer de force tous les indigents dans des « maisons de travail
» (workhouses). Il est considéré qu’environ 6,5 % de la population
Anglaise a un jour été enfermée dans une maison de travail. Elles ne
furent abolies qu’en 1948, date à laquelle un programme d’aide sociale
fut enfin créé en Angleterre. A la fin du 19ème siècle, 30% de la
population âgée de plus de 70 ans y est enfermée. Les familles y étaient
séparées, les personnes malades et âgées mises à l’écart. Seuls les
bambins de moins de deux ans étaient autorisés à rester avec leurs
mères. Des enfants furent déportés jusqu’en Australie et au Canada.
L’enfermement au cachot des récalcitrants, les châtiments corporels et
la privation de nourriture y étaient monnaie courante. C’est cette
réduction en esclavage pure et simple de la population que le romancier Charles Dickens dépeindra de manière très édulcorée dans des romans tels qu’Oliver Twist. Dans La situation de la classe ouvrière en 1844, Friedrich Engels dénonce les disciples de Malthus et de Ricardo qui ont traité selon ses mots la pauvreté comme un crime. « Ils sont plus esclaves que les noirs d’Amérique » écrit alors Engels en parlant de ces ouvriers, « parce que plus sévèrement surveillés; et on leur demande encore de vivre, de penser et de sentir en homme…
». Difficile de ne pas penser aux conditions de vie des ouvriers d’Asie
du Sud-Est ou d’ailleurs, qui fabriquent aujourd’hui nos moindres biens
de consommation quotidiens.
Au début du 21ème siècle, les esclaves
sont délocalisés. Le malthusianisme des élites s’est mondialisé, se
parant d’ornements pseudo écologistes pour convaincre son auditoire
pétri de « bonnes intentions ». Durant les dernières années de sa vie,
l’anthropologue Claude Lévi-Strauss a largement contribué à cette idée selon laquelle la densité de la population humaine serait la cause des maux de la Terre,
sans que sa critique ne s’attaque en profondeur au système de
production industrielle qui génère la destruction de la nature. Cette
rhétorique est reprise par John Holdren, conseiller en chef de Barack Obama
pour la science et la technologie, qui ne cache pas ses aspirations
écolo-malthusiennes pour l’humanité. Le célèbre milliardaire Bill Gates a pour sa part créé avec sa femme la fondation très rentable Bill et Melinda Gates,
par le biais de laquelle il finance GAVI : l’alliance mondiale pour la
vaccination et l’immunisation, grâce à laquelle il entend contribuer à
la diminution « nécessaire » de la population mondiale. Il partage ses convictions sur la nécessité de la réduction de la population mondiale avec ses camarades Al Gore, Ted Turner, David Rockefeller Jr, Warren Buffet, George Soros, Michael Bloomberg et Oprah Winfrey. Tous ces grands philanthropes se sont retrouvés à New-York le 5 mai 2009, pour décider d’un plan d’action commun afin de réduire la population mondiale. L’écolo-néomalthusianisme possède même son monument sur lequel est gravée sa profession de foi : les Georgia Guidestones, qui préconisent de réduire la population mondiale au nombre de 500 millions d’individus afin de parvenir à « un nouvel âge de raison ». Une idéologie validée au plus au sommet des instances internationales par les nations unies.
A l’entrée des « working houses
», les travailleurs Britanniques étaient dépossédés de tous leurs
biens. Il leur était signalé que même l’uniforme qu’ils avaient sur les
épaules ne leur appartenait pas. Comme la Terre et le Capital le furent
avant eux, c’est ainsi que le Travail et le Travailleur furent « libérés
» par le capitalisme du XIXème siècle en terre d’Angleterre, par des
penseurs dont l’idéal consistait dans la suppression des aides sociales
de l’État aux familles les plus démunies et dans l’autonomie d’un marché
définissant « par lui-même » le salaire de ses ouvriers. Ca ne vous rappelle rien ?
Galil Agar
