Première partie du discours : politique extérieure
Chers membres du Conseil de la Fédération, Députés de la Douma, Citoyens de Russie !
Le discours d’aujourd’hui sera consacré, bien entendu, à la situation
et aux conditions actuelles du monde dans lequel nous vivons, ainsi
qu’aux défis auxquels nous sommes confrontés. Mais je tiens tout d’abord
à vous remercier tous pour le soutien, l’unité et la solidarité dont
vous avez fait preuve au cours des récents événements historiques et
cruciaux qui vont sérieusement influencer l’avenir de notre pays.
Cette année, nous avons été confrontés à des épreuves auxquelles
seule une nation unie et mature et un État véritablement souverain et
fort peuvent résister. La Russie a prouvé qu’elle peut protéger ses
compatriotes et défendre l’honneur, la vérité et la justice.
La Russie a pu accomplir cela grâce à ses
citoyens, grâce à votre travail et aux résultats que nous avons obtenus
ensemble, et grâce à notre profonde compréhension de l’essence et de
l’importance des intérêts nationaux. Nous avons pris conscience de
l’indivisibilité et de l’intégrité de la longue histoire millénaire de
notre patrie. Nous sommes venus à croire en nous-mêmes, à croire que
nous pouvions faire beaucoup de choses et atteindre tous nos objectifs.
Aujourd’hui, nous ne pouvons bien évidemment pas ne pas évoquer les
événements historiques qui ont eu lieu cette année. Comme vous le savez,
un référendum a été organisé en Crimée en mars, dans lequel les
habitants de la péninsule ont clairement exprimé leur désir de rejoindre
la Russie. Après cela, le Parlement de Crimée (il convient de souligner
que c’était un parlement tout à fait légitime, qui avait été élu en
2010) a adopté une résolution d’indépendance. Et enfin, nous avons
assisté à la réunification historique de la Crimée et de Sébastopol avec
la Russie.
Ce fut un événement d’une importance particulière pour notre pays et
notre peuple, parce que la Crimée est une terre où vivent nos
compatriotes, et que son territoire est d’une importance stratégique
pour la Russie car c’est là que se trouvent les racines spirituelles de
la Nation russe, diverse mais solidement unie, et de l’État russe
centralisé. C’est en Crimée, dans l’ancienne ville de Chersonèse ou Korsun,
comme les anciens chroniqueurs russes appelaient, que le Grand Prince
Vladimir a été baptisé avant d’apporter le christianisme au Rus.
En plus de la similitude ethnique, de la langue commune, des éléments
communs de leur culture matérielle, d’un territoire commun (même si ses
frontières n’étaient pas tracées et stables), d’échanges économiques
émergents et d’un gouvernement naissant, le christianisme fut une
puissante force unificatrice spirituelle qui a contribué à impliquer
dans la création de la Nation russe et de l’État russe les diverses
tribus et alliances tribales du vaste monde slave oriental. C’est grâce à
cette unité spirituelle que nos ancêtres, pour la première fois et pour
toujours, se considérèrent comme une nation unie. Tout cela nous amène à
affirmer que la Crimée, l’ancienne Korsun ou
Chersonèse, et Sébastopol, ont une importance civilisationnelle et même
sacrée inestimable pour la Russie, comme le Mont du Temple à Jérusalem
pour les adeptes de l’Islam et du Judaïsme.
Et c’est ainsi que nous les considèrerons toujours.
Chers amis,
Aujourd’hui, il est impossible de ne pas revenir sur notre point de
vue au sujet des développements en Ukraine et de la façon dont nous
avons l’intention de travailler avec nos partenaires à travers le monde.
Il est bien connu que la Russie a non seulement soutenu l’Ukraine et
d’autres républiques frères de l’ancienne Union soviétique dans leurs
aspirations à la souveraineté, mais qu’elle a aussi grandement facilité
ce processus dans les années 1990. Depuis lors, notre position n’a pas
changé.
Chaque nation a le droit souverain et inaliénable de déterminer sa
propre voie de développement, de choisir ses alliés, son régime
politique et la forme d’organisation de sa société, de créer une
économie et d’assurer sa sécurité. La Russie a toujours respecté ces
droits et les respectera toujours. Ils s’appliquent pleinement à
l’Ukraine et au peuple ukrainien frère.
Il est vrai que nous avons condamné le coup d’État et la prise
violente du pouvoir à Kiev en février dernier. Les développements
auxquels nous assistons actuellement en Ukraine et la tragédie qui se
déroule dans le sud-est du pays confirment pleinement la justesse de
notre position.
Comment tout cela a-t-il commencé ? Je vais devoir vous rappeler ce
qui s’est alors passé. Il est difficile de croire que tout a commencé
avec la décision technique par le président Ianoukovitch de reporter la
signature de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union
européenne. Ne vous méprenez pas sur ce point, il n’a pas refusé de
signer le document, mais il a seulement reporté la finalisation de cet
accord en vue d’y faire quelques ajustements. Comme vous le savez, cette
décision a été prise en pleine conformité avec le mandat
constitutionnel d’un chef d’État tout à fait légitime et
internationalement reconnu.
Dans un tel contexte, il n’était pas question pour nous de soutenir
le coup de force, la violence et les meurtres. Il suffit de considérer
les événements sanglants à Odessa, où des gens ont été brûlés vifs.
Comment les tentatives ultérieures de répression des populations du sud
de l’Ukraine, qui s’opposent à ce carnage, pourraient-elles être
soutenues ? Je répète qu’il nous était absolument impossible de
cautionner ces développements. Qui plus est, ils ont été suivis par des
déclarations hypocrites sur la protection du droit international et des
droits humains. C’est du cynisme à l’état pur. Je crois fermement que le
temps viendra où le peuple ukrainien fera une juste évaluation de ces
événements.
Comment le dialogue sur cette question a-t-il commencé entre la
Russie et ses partenaires américains et européens ? Je mentionne nos
amis américains à dessein, car ils influencent continuellement les
relations de la Russie avec ses voisins, ouvertement ou en coulisses.
Parfois, nous ne savons pas même avec qui parler : avec les
gouvernements de certains pays ou directement avec leurs mécènes et
sponsors américains ?
Comme je l’ai mentionné, dans le cas de l’accord d’association
UE-Ukraine, il n’y eut absolument pas de dialogue. On nous a dit que ce
n’était pas notre affaire, ou, pour le dire simplement, on nous a dit «
où » aller.
Tous les arguments rappelant que la Russie et l’Ukraine sont des
membres de la zone de libre-échange de la CEI, que nous avons
historiquement établi une coopération profonde dans l’industrie et
l’agriculture, et que nous partageons essentiellement la même
infrastructure, personne ne voulait entendre ces arguments, et encore
moins en tenir compte.
Notre réponse a été de dire : très bien, si vous ne voulez pas avoir
de dialogue avec nous, nous allons devoir protéger nos intérêts
légitimes unilatéralement et nous ne paierons pas pour ce que nous
considérons comme une politique erronée.
Quel a donc été le résultat de tout cela ? L’accord entre l’Ukraine
et l’Union européenne a été signé et ratifié, mais la mise en œuvre des
dispositions concernant le commerce et l’économie a été reportée jusqu’à
la fin de l’année prochaine. Cela ne prouve-t-il pas que c’est nous qui
avions raison ?
Il faut aussi poser la question des raisons pour lesquelles tout cela
a été fait en Ukraine. Quel était le but du coup d’État contre le
gouvernement ? Pourquoi tirer et continuer à tirer et à tuer des gens ?
De fait, l’économie, la finance et le secteur social ont été détruits et
le pays a été ravagé et ruiné.
Ce dont l’Ukraine a besoin actuellement est d’une aide économique
pour mener des réformes, pas de politique de bas étage et de promesses
pompeuses mais vides. Toutefois, nos collègues occidentaux ne semblent
pas désireux de fournir une telle assistance, tandis que les autorités
de Kiev ne sont pas prêtes à relever les défis auxquels leurs citoyens
sont confrontés.
À ce propos, la Russie a déjà apporté une contribution énorme en aide
à l’Ukraine. Permettez-moi de rappeler que les banques russes ont déjà
investi 25 milliards de dollars en Ukraine. L’année dernière, le
ministère russe des Finances a accordé un prêt de 3 milliards de
dollars. Gazprom a encore fourni 5,5 milliards de dollars à l’Ukraine et
a même offert un rabais qui n’était pas prévu, en exigeant du pays
qu’il ne rembourse que 4,5 milliards. Additionnez le tout et vous
obtenez de 32,5 à 33,5 milliards de dollars récemment fournis.
Bien sûr, nous avons le droit de poser des questions. Pour quelles
raisons cette tragédie a-t-elle été menée en Ukraine ? N’était-il pas
possible de régler toutes les questions, même les questions litigieuses,
par le dialogue, dans un cadre légal et légitime ?
Mais maintenant, on nous dit qu’il s’agissait de mesures
politiques équilibrées et compétentes auxquelles nous devrions nous
soumettre sans discussion et les yeux bandés.
Cela n’arrivera jamais.
Si pour certains pays européens, la fierté nationale est un
concept oublié depuis longtemps et que la souveraineté est trop de luxe,
pour la Russie, une véritable souveraineté est absolument nécessaire
pour la survie.
Principalement, nous devrions prendre conscience de cela en tant que
nation. Je tiens à souligner ceci : soit nous restons une nation
souveraine, soit nous nous dissolvons sans laisser de trace et perdons
notre identité. Bien sûr, d’autres pays doivent comprendre cela aussi.
Tous les acteurs de la vie internationale doivent être conscients de
cela. Et ils devraient utiliser cette compréhension pour renforcer le
rôle et l’importance du droit international, dont nous avons tellement
parlé ces derniers temps, plutôt que d’en plier les normes en fonction
d’intérêts stratégiques tiers contraires aux principes fondamentaux du
droit et au bon sens, considérant tout le monde comme des gens peu
instruits qui ne savent ni lire ni écrire.
Il est impératif de respecter les intérêts légitimes de tous les
participants au dialogue international. Alors seulement, non pas avec
des mitraillettes, des missiles ou des avions de combat, mais
précisément avec la primauté du droit pourrons-nous efficacement
protéger le monde d’un conflit sanglant. Alors seulement, il n’y aura
pas besoin d’essayer d’effrayer quiconque avec la menace d’un isolement
imaginaire et trompeur, ou de sanctions qui sont, bien sûr,
dommageables, mais dommageables pour tout le monde, y compris ceux qui
les initient.
En parlant des sanctions, elles ne sont pas seulement une réaction
impulsive de la part des États-Unis ou de leurs alliés à notre position
concernant le coup d’État ou les événements en Ukraine, ou même au
soi-disant « printemps de Crimée ». Je suis sûr que si ces événements ne
s’étaient pas produits (je tiens à le souligner spécialement pour vous,
politiciens, présents dans cet auditorium), même si rien de tout cela
ne s’était passé, ils auraient trouvé une autre excuse pour tenter
d’endiguer les capacités croissantes de la Russie, de nuire à notre pays
d’une quelconque manière, ou d’en tirer quelque avantage ou profit.
La politique d’endiguement n’a pas été inventée hier. Elle a
été menée contre notre pays depuis de nombreuses années, toujours,
depuis des décennies, sinon des siècles. En bref, chaque fois que
quelqu’un pense que la Russie est devenue trop forte ou indépendante,
ces mesures sont immédiatement déployées contre elle.
Cependant, parler à la Russie d’une position de force est un exercice
futile, même quand elle est confrontée à des difficultés internes,
comme ce fut le cas dans les années 1990 et au début des années 2000.
Nous nous souvenons bien de l’identité et de procédés de ceux
qui, presque ouvertement, ont à l’époque soutenu le séparatisme et même
le terrorisme pur et simple en Russie, et ont désigné des meurtriers,
dont les mains étaient tachées de sang, comme des « rebelles », et ont
organisé des réceptions de haut niveau pour eux. Ces « rebelles
» se sont encore manifestés en Tchétchénie. Je suis sûr que les gens
sur place, les forces de l’ordre locales, s’en occuperont de la manière
appropriée. Ils œuvrent en ce moment même à stopper un autre raid de
terroristes et à les éliminer. Donnons-leur tout notre soutien.
Permettez-moi de le répéter, nous nous souvenons des
réceptions de haut niveau organisées pour des terroristes présentés
comme des combattants pour la liberté et la démocratie. Nous avons alors
réalisé que plus nous cédions du terrain, plus nos adversaires
devenaient impudents et leur comportement se faisait de plus en plus
cynique et agressif.
Malgré notre ouverture sans précédent alors, et notre volonté
de coopérer sur tous les points, même sur les questions les plus
sensibles, malgré le fait que nous considérions (et vous êtes tous
conscients de cela, vous en avez tous le souvenir) nos anciens
adversaires comme des amis proches et même des alliés, le soutien
occidental au séparatisme en Russie, incluant un soutien informationnel,
politique et financier, en plus du soutien des services spéciaux, était
absolument évident et ne laissait aucun doute sur le fait qu’ils
seraient heureux de laisser la Russie suivre le scénario yougoslave de
désintégration et de démantèlement, avec toutes les retombées tragiques
que cela entraînerait pour le peuple russe.
Cela n’a pas fonctionné. Nous n’avons pas permis que cela se produise.
Tout comme cela n’a pas fonctionné pour Hitler avec ses idées
de haine des peuples, qui a entrepris de détruire la Russie et de nous
repousser au-delà de l’Oural. Tout le monde devrait se rappeler comment
cela a fini.
L’année prochaine, nous allons marquer le 70e anniversaire
de la Victoire dans la Grande Guerre patriotique. Notre armée a écrasé
l’ennemi et a libéré l’Europe. Cependant, nous ne devons pas oublier les
défaites amères en 1941 et 1942 afin de ne pas répéter les erreurs à
l’avenir.
Dans ce contexte, je vais aborder une question de sécurité
internationale. Il y a beaucoup de questions liées à ce sujet. Elles
incluent notamment la lutte contre le terrorisme. Nous assistons encore à
ses manifestations, et bien sûr, nous participerons aux efforts
conjoints pour lutter contre le terrorisme sur le plan international.
Bien sûr, nous allons travailler ensemble pour faire face à d’autres
défis, tels que la propagation des maladies infectieuses.
Cependant, à ce propos, j’aimerais parler de la question la plus
grave et la plus sensible question : la sécurité internationale. Depuis
2002, après que les États-Unis se soient unilatéralement retirés du
Traité ABM, qui était une pierre angulaire absolue de la sécurité
internationale, un équilibre stratégique des forces et de la stabilité,
les États-Unis ont travaillé sans relâche à la création d’un système
global de défense antimissile, y compris en Europe. Ceci constitue une
menace non seulement pour la sécurité de la Russie, mais pour le monde
dans son ensemble –précisément en raison de la perturbation possible de
l’équilibre stratégique des forces.
Je considère que ce projet est également mauvais pour les États-Unis,
car il crée une dangereuse illusion d’invulnérabilité. Il renforce la
tension vers des décisions qui sont souvent, comme nous pouvons le
constater, irréfléchies et unilatérales, et amène des risques
supplémentaires.
Nous avons beaucoup parlé de cela. Je ne vais pas entrer dans les
détails maintenant. Je dirai seulement ceci – peut-être que je me répète
: nous n’avons nullement l’intention de nous engager dans une
course aux armements coûteuse, mais en même temps, nous allons garantir
de manière fiable et efficace la défense de notre pays dans ces
nouvelles conditions. Il n’y a absolument aucun doute à ce sujet. Cela
sera fait. La Russie a à la fois la capacité et les solutions innovantes
pour cela.
Personne ne pourra jamais parvenir à une supériorité
militaire sur la Russie. Nous avons une armée moderne et prête au
combat. Comme on dit actuellement, une armée courtoise, mais redoutable.
Nous avons la force, la volonté et le courage de protéger notre
liberté.
Nous allons protéger la diversité du monde. Nous dirons la vérité aux
peuples à l’étranger, de sorte que tout le monde puisse voir l’image
réelle et non déformée et fausse de la Russie. Nous allons promouvoir
activement les affaires et les échanges humanitaires, ainsi que les
relations scientifiques, éducatives et culturelles. Nous le ferons même
si certains gouvernements tentent de créer un nouveau rideau de fer
autour de la Russie.
Nous n’entrerons jamais dans la voie de l’auto-isolement, de la xénophobie, de la suspicion et de la recherche d’ennemis.
Ce sont là des manifestations de faiblesse, alors que nous sommes forts et confiants.
Notre objectif est d’avoir autant de partenaires égaux que possible, à
la fois dans l’Ouest et à l’Est. Nous allons étendre notre présence
dans ces régions où l’intégration est à la hausse, où la politique n’est
pas mélangée avec l’économie (et vice versa), et où les obstacles au
commerce, à l’échange de technologie et de l’investissement et à la
libre circulation des personnes sont levés.
En aucun cas, nous n’allons limiter nos relations avec l’Europe ou
l’Amérique. Dans le même temps, nous allons restaurer et étendre nos
liens traditionnels avec l’Amérique du Sud. Nous allons poursuivre notre
coopération avec l’Afrique et le Moyen-Orient.
Nous voyons à quelle vitesse l’Asie-Pacifique s’est développé au
cours des dernières décennies. En tant que puissance du Pacifique, la
Russie tirera pleinement parti de de potentiel énorme.
Tout le monde connaît les dirigeants et les « locomotives » du
développement économique mondial. Beaucoup d’entre eux sont nos amis
sincères et des partenaires stratégiques.
L’Union économique eurasienne va commencer à être pleinement opérationnelle le 1er
Janvier 2015. J’aimerais vous rappeler ses principes fondamentaux. Les
principes majeurs sont l’égalité, le pragmatisme et le respect mutuel,
ainsi que la préservation de l’identité nationale et de la souveraineté
de l’État de tous les pays membres. Je suis convaincu qu’une coopération
étroite sera une puissante source de développement pour tous les
membres de l’Union économique eurasienne.
Pour conclure cette partie de mon discours, j’aimerais dire encore
une fois que nos priorités sont d’avoir des familles saines et une
nation saine, ce sont les valeurs traditionnelles que nous avons
héritées de nos ancêtres, combinées avec un accent sur l’avenir, la
stabilité comme une condition essentielle du développement et du
progrès, le respect des autres nations et États, et la sécurité garantie
de la Russie et la protection de ses intérêts légitimes.
[…]
Vladimir Poutine, président de la Fédération du Russie
Traduit par Sayed Hasan
Traduit par Sayed Hasan
Source : Послание Президента Федеральному Собранию (kremlin.ru, russe, 04-12-2014) & Presidential Address to the Federal Assembly (kremlin.ru, anglais, 04-12-2014)


