Le « Dossier noir » de l’armée française en Afrique

La troisième partie de votre livre s’intitule “la réhabilitation du colonial”, j’ai ressenti un vrai malaise à sa lecture. Je ne savais pas que l’armée française, du moins les forces spéciales opérant en Afrique, étaient travaillées à ce point par la nostalgie du colonialisme. Je me demande s’il ne faut pas voir dans la forte implication militaire française en Afrique, au-delà des enjeux économiques et géopolitiques, une manifestation de puissance. Comme si la France n’avait toujours pas digéré les indépendances africaines, comme si elle ne pouvait renoncer à être une “plus grande France” (formule qui désignait l’empire français)…
Les hommes politiques le revendiquent très clairement, qu’il
s’agisse de Mitterrand, de Chirac ou de Sarkozy, on retrouve toujours
dans leurs discours l’idée que “la France doit garder son rang dans le
monde”. On sent bien que c’est l’argument qui légitime le maintien de
cette présence militaire en Afrique. Bien sûr cette présence offre de
nombreux avantages : elle conditionne, dans une large mesure, la
possibilité d’entretenir des situations de monopole économique dans
certains pays et de surveiller des ressources stratégiques.
D’ailleurs certains régimes africains comme ceux du Tchad ou de la Centrafrique ne tiennent que par la force des armes, que par le soutien de l’armée française.
Depuis les indépendances, le prétexte majeur du maintien de la
présence militaire française c’est de défendre les pays africains, avec
lesquels on a passé des accords militaires, contre des agressions
extérieures. Dans les faits, il n’y a quasiment jamais eu d’agressions
extérieures, l’armée française n’a servi qu’à gérer les problèmes
internes à des régimes confrontés à des rébellions armées ou à des
mouvements populaires.
Le plus souvent, les armées des Etats africains postcoloniaux se comportent vis-à-vis de leurs propres populations comme des armées d’occupation. Leurs forces armées sont conçues avant tout pour répondre au péril de l’ “ennemi intérieur” et non à celui d’une agression extérieure. Vos analyses montrent clairement la responsabilité de la France dans cet état de choses.
Absolument, ça faisait partie du kit théorique doctrinal qui a été
inculqué aux officiers africains formés dans les écoles militaires
françaises. Il faut rappeler qu’au moment des indépendances, les armées
africaines sont créées de toute pièce : elles constituent alors une
sorte de prolongement de l’armée coloniale française. Les armées
africaines sont des filiales de l’armée française, elles sont
structurées sur le même modèle, formées à partir de la même idéologie :
la doctrine militaire de la “guerre révolutionnaire”, de la
“contre-insurrection” qui veut que le rôle principal de l’armée soit le
“contrôle de la population”. Mais pour les armées africaines, il ne
s’agit pas du contrôle d’une population étrangère comme dans le cas de
l’armée française en Algérie. La mission des militaires africains est de
contrôler leurs propres populations, mais avec les mêmes méthodes que
l’armée française a employées dans ses guerres coloniales. C’est ce qui
s’est passé au Cameroun, au moment de l’indépendance, dans la guerre
sanglante menée contre les maquis de l’UPC (Union des Populations du
Cameroun). Dans le cas du Rwanda, le chercheur Gabriel Périès a retrouvé
des mémoires d’officiers rwandais, formés en France dans les années
80-90, dans lesquels on retrouve cette obsession de lutter contre
l’ennemi intérieur, de mettre en œuvre des tactiques
contre-insurrectionnelles. Menée à son terme, la logique du “ contrôle
de la population ” conduit au génocide…
En dressant la généalogie de la guerre contre-insurrectionnelle, votre livre souligne les continuités et similitudes qui existent entre guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie et guerres postcoloniales du Cameroun (une guerre occultée) et du Rwanda.
Je n’ai fait que rapporter des travaux qui existent sur le sujet.
Officiellement, depuis la fin de la guerre d’Algérie, ces théories
contre-insurrectionnelles sont remisées et des méthodes comme la torture
ou la guerre psychologique proscrites. Dans les faits, il y a eu une
première vague d’exportation des tactiques anti-subversives françaises à
destination des dictatures sud-américaines : des gens comme le général
Aussaresse (connu pour ses révélations sur l’usage systématique de la
torture en Algérie) ont pu ainsi continuer à transmettre leur
“ savoir-faire ”… Puis ce savoir-faire anti-insurrectionnel a été
recyclé en Afrique francophone pour gérer les indépendances et la
période post-indépendance. Moi, ce que j’ai essayé de montrer, c’est que
cette tradition de la “guerre révolutionnaire” se poursuit aujourd’hui,
de façon plus subtile. Quand on lit les publications militaires
contemporaines, on retrouve des références à des gens comme Trinquier
(théoricien principal de la “guerre contre-insurrectionnelle”), mais
aussi des références aux techniques de conquête coloniale de Liautey ou
de Gallieni (guerres coloniales de “pacification” fin 19ème – début
20ème siècle) ; des stratèges qui reviennent au goût du jour quand il
s’agit de penser des situations de conflit comme celles de l’Afghanistan
ou de la Côte d’ivoire.
Sur le plan des savoir-faire et des discours, l’armée française entretient donc un rapport intime avec son histoire coloniale. Y a-t-il une spécificité de l’armée française de ce point de vue là ?
Les militaires français considèrent qu’il y a une tradition
culturelle française plus forte que celle des anglo-saxons sur le plan
du contact avec les populations. L’armée française prétend détenir un
vrai savoir-faire lui permettant de mieux se faire accepter en tant
qu’armée d’occupation. C’est la question du “contrôle des populations”.
Pour les militaires français, il ne faut pas faire comme les Américains
qui arrivent, militairement par la force, et qui ensuite se barricadent.
L’armée française se flatte d’être capable d’agir de manière
psychologique, en menant des opérations “civilo-militaires” pour faire
accepter auprès des populations civiles la présence des militaires.
Toujours avec cette idée, qui remonte à l’Indochine, qu’on va pouvoir
séparer dans la population le bon grain de l’ivraie, et couper les
rébellions de leurs bases populaires.
L’armée française a-t-elle recours à des savoirs de type ethnologique dans son approche des populations des pays occupés ?
Quand on gratte un peu, on retombe toujours sur une espèce de prêt à
penser, directement issu de la période coloniale. Les forces spéciales
françaises sont sensées, en plus d’un savoir-faire proprement militaire,
posséder un savoir culturel, ethnologique qui les rendrait plus à même
d’opérer dans certaines zones géographiques du monde, en particulier en
Afrique. Ces savoirs “culturalistes” reposent sur des conceptions
complètement dépassées d’un point de vue universitaire. Quand on lit des
interventions d’officiers dans des colloques, on trouve des choses
absolument ahurissantes comme : “la présence de l’armée française est
nécessaire parce que les Africains ont du mal à se projeter dans
l’avenir”. Les mêmes clichés éculés qui émaillaient le discours de Dakar
de Sarkozy : ce vieux fond colonial qui prétend être une connaissance
permettant une intervention sur des populations.
Revenons sur le cas du Cameroun, le premier pays africain, en 1960, à accéder à l’indépendance (le 1er janvier). Du milieu des années 50 au début des années 70, il s’est produit une véritable guerre dans ce pays : des dizaines de milliers de morts, plus de 100 000 selon certaines sources. Cette guerre menée contre l’UPC par un régime à la solde de la France relève-t-elle, elle aussi, de la guerre “anti-insurrectionnelle” ?
Le chercheur Gabriel Périès a montré récemment comment les
dispositifs mis en place en Algérie ont été décalqués au Cameroun à la
même époque (2). Le quadrillage des territoires, la torture à grande
échelle, la déportation des populations, la politique de la terre
brûlée, tout ce qui se faisait en Algérie a été repris tel quel au
Cameroun. Il faut signaler sur le sujet l’excellent documentaire
“Autopsie d’une indépendance” (3) dans lequel on peut entendre Mesmer
déclarer à propos des bombardements des villages au napalm que “ce n’est
pas important”. Ce sont des choses qui, ces dernières années,
commencent à remonter à la surface.
Cela remet donc complètement en question le mythe d’une “décolonisation douce”…
La “ décolonisation en douceur ” reste la version officielle si l’on
se réfère aux programmes scolaires en histoire au collège ou au lycée.
Un des enjeux de l’étude de la décolonisation c’est de montrer qu’il y a
eu, d’un côté, une décolonisation violente, celle de l’Algérie et, de
l’autre, une décolonisation qualifiée de pacifique, de “douce”. Les cas
du Cameroun et de Madagascar suffisent à montrer que c’est un mythe
complet : le mythe des indépendances en douceur préparées par Deferre et
de Gaulle après la conférence de Brazzaville en 46. Dans les faits,
tout ce qui a été concédé par la France l’a été contre le gré de la
métropole, souvent après des tentatives désespérées de reprise en main
violentes. Cela s’est accompagné d’un processus d’élimination des
mouvements indépendantistes et de leurs leaders, mais aussi de la
promotion d’hommes politiques à la dévotion des intérêts français. Dans
l’après-guerre, il y a eu une émergence de mouvements indépendantistes,
autonomistes, progressistes, révolutionnaires, un vent d’espoir
irrésistible : il y avait des idéologies variées qui mobilisaient les
populations, et ces mouvements ont été étouffés, brisés, parfois, comme
dans le cas du Cameroun, complètement éradiqués. Il y a donc eu une
longue période où les populations africaines ont été orphelines d’un
certain nombre de mouvements et de leaders. Ça commence à renaître
maintenant avec les mouvements sociaux africains et les contre-sommets
où la question de la domination néocoloniale est au centre des
préoccupations de la société civile ; qu’il s’agisse de la présence
française ou de systèmes plus mondialisés comme la dette et les
politiques imposées par le FMI et la Banque Mondiale.
Revenons à l’armée française. Dans votre livre vous mentionnez un “détail” qui fait froid dans le dos : les troupes de marine sont toujours surnommées la “Coloniale”…
Les questions de tradition et d’identité sont des questions
extrêmement fortes, en particulier dans les forces spéciales, dans cette
composante de l’armée française issue de l’armée coloniale. Les troupes
de marine sont extrêmement fières de leur passé colonial, elles en
revendiquent l’esprit et les méthodes. Les prises d’armes comme les
éditoriaux de leur revue L’Ancre d’or continuent à se clôturer sur ces
mots “ Et, au nom de Dieu, vive la Coloniale ! ”
Et j’imagine qu’on retrouve souvent ces troupes de marine dans les opérations françaises menées en terre africaine.
Elles composent en effet la majeure partie des forces spéciales
auxquelles on fait appel lors des opérations sensibles : des opérations
“coups de poing”, des opérations à forte teneur en renseignement. On les
retrouve également dans les opérations européennes (EUFOR). Lors de la
première d’entre elles, en République Démocratique du Congo, en 2003, la
France s’était flattée d’avoir inculqué un certain nombre de méthodes à
des forces militaires européennes, en particulier aux forces spéciales
suédoises. Depuis on se demande quelles méthodes puisque parmi ces
forces suédoises, certains militaires s’étaient plaints auprès de leur
hiérarchie d’avoir eu à subir la vision d’actes de torture pratiqués par
des militaires français sur des congolais. Ca a fait beaucoup de bruit
en Suède, beaucoup moins en France…
Est-ce qu’il y a un contrôle du Parlement français sur les opérations militaires menées en Afrique ?
Théoriquement, depuis la modification constitutionnelle opérée à
l’été 2008, il y a un droit de regard du parlement sur les opérations
extérieures, mais un droit extrêmement limité. Les députés ont le droit
d’être informé d’une opération extérieure dans les 3 jours après son
déclenchement, ils restent donc mis devant le fait accompli. Le
parlement ne possède un pouvoir de contrôle que sur les opérations
lourdes de plus de 4 mois (qui ne représentent qu’une petite partie des
opérations militaires) dont il peut refuser le renouvellement. Il n’y a
aucun contrôle par contre sur les opérations secret-défense spéciales et
les opérations clandestines de la DGSE.
Le Tchad et la République Centrafricaine (RCA) représentent certainement aujourd’hui l’exemple le plus caricatural de l’ingérence militaire française dans certaines régions d’Afrique. Vous consacrez d’ailleurs une place importante dans votre livre à ces deux terrains d’intervention.
En 2006, en RCA, la France a monté une opération du même type que
Kolwezi (sauvetage du régime de Mobutu grâce à l’intervention des
parachutistes français) : l’armée française a largué des parachutistes
pour reconquérir Birao, dans l’ignorance totale de la population
française mais aussi des parlementaires. Cette opération a sauvé le
régime du président centrafricain Bozizé. Ce type d’opération reste
aujourd’hui tout à fait possible. Plus récemment, lors de la dernière
offensive sérieuse des rebelles sur la capitale tchadienne, il y a eu
une intervention officielle de l’armée française sous prétexte de
sécuriser ses ressortissants. Cette opération a permis de sécuriser
l’aéroport d’où ont pu décoller les mercenaires d’Idriss Deby… D’après
le journal La Croix, la “sécurisation” de l’aéroport de N’Djamena s’est
accompagnée aussi d’une intervention militaire des forces spéciales
françaises qui ont pris directement part aux combats contre les
rebelles : une opération clandestine qui n’est toujours pas reconnue par
les autorités françaises…
Dans son dernier rapport sur la Centrafrique, Human Rights Watch est très critique par rapport aux dernières interventions de l’armée française en RCA.
Dans le rapport qu’elle a publié en 2007, l’ONG a pointé un certain
nombre de choses : elle a détaillé la politique de terre brûlée menée
par l’armée centrafricaine à l’égard des populations du Nord, des
populations accusées de soutenir les mouvements rebelles. Là aussi, on
retrouve les techniques coloniales françaises : il s’agit de terroriser
les populations afin de priver de leur soutien les mouvements rebelles.
Les exactions les plus graves ont été commises dans le sillage direct
des interventions militaires françaises. Après la reprise de Birao par
l’armée française, cette ville a été ravagée par les forces
centrafricaines. A l’époque, dans les journaux, les militaires français
ont fait peser la responsabilité des destructions sur les rebelles. On
sait depuis qu’il s’agissait d’une tentative de dissimulation qui relève
de la complicité de crime de guerre. Il y a également dans le rapport
de HRW des photos qui interrogent : on voit des officiers français à
proximité directe de l’OCRB (Office Central de Répression du
Banditisme), une sorte de milice qui se livre à des exécutions
sommaires.
Vu la nature de ses interventions en Afrique, la France est-elle
vraiment en mesure de commémorer le cinquantenaire des “indépendances”
africaines ?
On sent qu’il y a un gros malaise au niveau de la commémoration de ce
cinquantenaire. Ce malaise n’est pas étranger au fait que toutes les
interventions orales de Nicolas Sarkozy [ et François Hollande] sur la
question de l’Afrique affirment une volonté de rupture avec les
pratiques de ses prédécesseurs. Mais en dehors des discours, de rupture
on n’en voit pas : c’est toujours le règne des pressions diverses, des
émissaires occultes, des accords secrets, des opérations clandestines.
On va avoir en guise de célébration des choses assez caricaturales : un
défilé du 14 juillet où, sous couvert de rendre hommage aux tirailleurs
africains, on va inviter des armées comme celles du Cameroun ou du Congo
connues pour leurs exactions envers les populations. La véritable
décolonisation et la célébration de cette décolonisation restent à
faire…
Source : Survie
Notes
1. Que fait l’armée française en Afrique ? Editions Agone, oct. 2009.
2. cf. Une guerre noire, enquête sur les origines du génocide
rwandais (1959-1994), Gabriel Périès et David Servenay, Editions La
Découverte, 2007.
3. Cameroun, Autopsie d’une indépendance, réalisation Gaëlle Le Roy
et Valérie Osouf, durée 52′, production : France 5 / Program 33, 2007.
Quelques références :
En Centrafrique, stratégie française et enjeux régionaux
http://www.monde-diplomatique.fr/20...
État d’anarchie (rapport Human Rights Watch sur la RCA)
Rébellions et exactions contre la population civile
http://www.hrw.org/fr/reports/2007/...
Cameroun : retour sur une décolonisation sanglante
http://www.afriscope.fr/spip.php?ar...
Où est le “centre” de l’Afrique ?
http://www.africultures.com/php/ind...
Marchés militaires et économie de la prédation, des pays du lac Tchad et du Soudan occidental au Golfe de Guinée. http://www.africultures.com/php/ind...
Cinquante ans de décolonisation africaine
http://www.africultures.com/php/ind...
