Un regard intéressant – à prendre comme toujours avec recul et esprit critique…
Une nouvelle insolite m’a récemment incitée à réfléchir une
fois de plus à l’histoire de la prétendue mission de l’OCDE [en Ukraine]
au mois d’avril dernier : un général allemand a été nommé chef
d’État-major de l’armée US en Europe.
Comment en suis-je venue à faire un lien entre les deux? Eh bien,
ledit général était auparavant chef d’État-major des troupes allemandes
en Afghanistan et vient des divisions blindées. Et un autre personnage
avait lui aussi servi dans l’État-major du commandement afghan et les
blindés : justement Axel Schneider, le colonel allemand, qui a été fait
prisonnier fin avril à Slaviansk.
Récapitulons toute l’affaire : à l’époque il a été dit qu’une troupe
d’observateurs de l’OCDE sous commandement allemand avait été faite
prisonnière le 25 avril à un barrage de la milice à Slaviansk. Deux
jours après ces personnes ont donné une conférence de presse. Au bout
d’une semaine de négociations, elles ont été libérées.
Cette histoire comportait cependant quelques points bizarres. Tout
d’abord il ne s’agissait pas d’observateurs de l’OCDE. C’est l’OCDE
elle-même qui l’avait déclaré, dès le 25 avril. Et de fait le colonel
Schneider, qui commandait la mission, avait déclaré le 23 avril sur la
Bayrische Rundfunk (Radio bavaroise) que sa tâche consistait à vérifier
les capacités d’intervention de l’armée ukrainienne. Ce qui faisait
plutôt penser à du conseil militaire.
Officiellement cette mission s’inscrivait dans le cadre du document
de Vienne sur le contrôle des armements et l’instauration d’un climat de
confiance [adopté en 1990 par les 57 États-membres de l'OSCE et fortement remanié en 2011, NdT].
Schneider officie au Centre pour les tâches de vérification de la
Bundeswehr (ZVBw) qui emploie au total 140 personnes, et où il est chef
de section de ce genre de missions ; le directeur du Centre est le
général de brigade Jürgen Beyer. Ce dernier commandait auparavant la
Centrale de renseignement de la Bundeswehr, destiné par la Bundeswehr à
devenir son propre service de renseignements, mais qui a été dissouteen
2007, ses tâches étant transférées au BND (Bundesnachrichtendienst, le SDECE allemand).
Au sein du ZVBw on trouve, selon la Süddeutsche Zeitung, une
« filiale » du BND. Axel Schneider , « l’otage » de Slaviansk , avant
d’être muté au ZVBw, était colonel de l’État-major en Afghanistan où il
était chargé, d’après un article paru dans la revue suisse ASMZ, du
renseignement militaire: une activité que l’on peut qualifier de proche
des services secrets. Ajoutons que le seul supérieur de Schneider, dans
son nouveau poste, est le général de brigade Beyer ; il semble peu
probable qu’il soit allé en Ukraine pour compter les blindés de l’armée.
Le groupe fait prisonnier à Slaviansk se composait de quatre
Allemands, un Polonais, un Tchèque, un Suédois, un Danois, et cinq
officiers ukrainiens. D’après un article du Neues Deutschland,
ils étaient accompagnés de véhicules de la police. Et pourtant cette
troupe est allée droit dans un barrage routier à 4 km de Slaviansk, bien
qu’ils aient été en possession d’une carte des barrages. Et tous les
membres du groupe étaient en civil.
À l’époque la situation à Slaviansk n’était rien moins que détendue,
même si rien n’indiquait de quelle férocité les Ukrainiens se
montreraient capables. Le massacre d’Odessa n’avait pas encore eu lieu.
Les premiers ballons d’essai de la junte pour lancer les unités
spéciales de la police, les « Alpha », à l’assaut de la ville s’étaient
heurtés à un refus de celles-ci. Tous les jours des escarmouches se
produisaient aux barrages, à Izioum on avait déjà rassemblé des moyens
considérables en hommes et en matériel, à Slaviansk des intrus isolés
membres du Secteur Droit avaient été fait prisonniers. Les
hélicoptères des milices avaient effectué des sorties et le 25 à
Kramatorsk un hélicoptère ukrainien avait été abattu. La veille, des
avions de l’armée ukrainienne avaient largué sur Slaviansk des tracts expliquant à la population comment se comporter
en cas d’assaut sur la ville. Les jours suivants on redouta en
permanence cet assaut. Vu de loin, on aurait pu à juste titre s’attendre
ce que les choses tournent autrement lorsque le prétendu groupe de
l’OCDE tomba sur les milices au barrage.
À peine la première nouvelle de l’arrestation du groupe fut-elle
apparue sur les écrans que déjà les médias allemands déversaient un flot
démesuré de propagande. Ces « terroristes capables du pire » avaient
pris des « otages » dont plusieurs Allemands. La conférence de presse du
27 avril où ils avaient été présentés, « tait un “véritable show” » ;
Vyacheslav Ponomarev, le maire de Slaviansk, fut décrit sous les traits
d’un demi-fou sanguinaire, dont on pouvait attendre n’importe quoi. Les
« observateurs de l’OCDE », des gens au-dessus de tout soupçon, étaient
en si grand danger qu’il fallait songer à envoyer les troupes du KSK (Unité de forces spéciales de la Bundeswehr).
Ce fut cette conférence de presse qui me troubla. Très exactement
l’attitude physique de Schneider, qui durant toute la conférence a
semblé extrêmement tendu ; il se tenait raide comme s’il avait avalé une
canne. Graham Philips a enregistré la conférence dans son intégralité ;
tout le monde peut la visionnersur Youtube (voir ici)
et s’en faire une idée. Ceux qui l’entourent ont tous l’air plutôt
détendu, y compris les autres membres du groupe. On peut les
comprendre ; en définitive la présence des nombreuses caméras crée un
espace sécurisé, non violent, où ils ont davantage le contrôle de leur
situation que les jours précédents. Pourquoi Schneider avait-il un
comportement à part ?
J’ai pensé à deux états d’âmepouvant engendrer cette attitude ;
l’une : la panique, l’autre : la fureur contenue. J’ai écarté la panique
(de façon un peu précipitée, je sais) ; elle me semblait
invraisemblable parce que je pensais que sa profession l’avait habitué à
des situations dangereuses, et qu’en outre (voir plus haut) il ne
courait effectivement aucun danger immédiat. Restait donc la fureur.
Mais contre quoi ? Et pourquoi pendant la conférence de presse ? Le
moment et le lieu excluaient qu’elle soit dirigée contre les gens de
Slaviansk. En conséquence elle était dirigée contre la presse. La colère
de Schneider s’adressait à l’Allemagne.
Revenons une fois de plus sur le moment même de l’arrestation. Un
petit détail revêt une grande importance : tous les membres du groupe
étaient en civil. Or si nous admettons que toutes les personnes
impliquées considèrent qu’à cet instant l’on est déjà en guerre (nous
savons bien que le numéro de la lutte contre le terrorisme est un petit
jeu destiné au FMI), la présence de militaires sur la ligne de front ou
en territoire ennemi a de très lourdes conséquences. Selon le droit de
la guerre, il s’agit alors d’espions, même si on ne peut prouver à ce
moment précis qu’ils se livrent à une activité d’espionnage. Les juger
et les fusiller ne constitue pas un crime de guerre. Cela fait partie
des connaissances de base de tous les membres de la Bundeswehr. Il est
probable que Schneider, qui avait fait du renseignement, n’avait pas
oublié cette règle. Il serait invraisemblable qu’il ait changé de tenue
seulement parce qu’il faisait beau. En définitive, le document de Vienne
lui-même précise que les missions doivent être accomplies en uniforme.
Il est probable que quelqu’un lui a suggéré ainsi qu’à tout le groupe de
se mettre en civil pour une raison quelconque. Si c’était le cas, on
les a envoyés sciemment dans un piège sans doute mortel. Ce qui
expliquerait sa colère.
Cet aspect juridique explique aussi pourquoi Ponomarev a parlé au
début de « prisonniers », mais ensuite d’hôtes. Les médias allemands ont
présenté cette dénomination comme une façon de se moquer des
« otages » ; or en fait Ponomarev délivrait un message : nous savons ce
que nous serions en droit defaire. Et nous vous informons que nous le
savons, mais que nous ne le ferons pas. L’accent mis sur la parole
d’honneur au cours de la conférence de presse renforçait encore ce
message. Derrière cette forme de communication, nettement trop subtile
au moins pour la presse allemande on peut supputer la main d’Igor
Strelkov [alors chef des forces d'autodéfense du Donbass, accusé par
Kiev d'être un agent actif du GRU, le service de renseignements
militaires russe, entretemps disparu de la scène, NdT]. Schneider
savait en tout cas qu’on l’avait jeté dans la gueule du loup. Lui et
tous les autres membres du groupe. Il devait aussi être bien conscient
que son apparition en public était la seule chose à même de le
sécuriser ; c’est seulement à ce prix qu’il devenait impossible de les
tuer lors d’une attaque lancée contre la ville et de déclarer ensuite
qu’ils avaient été assassinés par les « séparatistes ». Et en déclarant
que cette conférence de presse avait été demandée par ses « hôtes »,
Ponomarev devait dire la vérité.
Trois indices étayent cette théorie. Le premier, c’est que l’on
aurait tiré sur la voiture qui emportait les « observateurs » vers la
liberté sur le trajet convenu en territoire ukrainien (je pars du
principe qu’ils étaient de toute façon dans un autre voiture empruntant
une autre route). Le deuxième, c’est le curieux silence qui s’est abattu
dès que l’affaire a été terminée. Que la presse n’ait pas davantage
exploré les coulisses de l’événement n’est pas étonnant. Mais qu’on ait
aussitôt cessé de l’utiliser à des fins de propagande, que le colonel
Schneider n’ait pas été promené de talk-show en talk-show pour y
discourir sur les affreux « séparatistes », voilà qui est plus
surprenant. Une si magnifique occasion de jeter de l’huile sur le feu,
d’habitude, ça ne se rate pas.
Le troisième indice, c’est le seul cas où les médias allemands ont
effectivement rompu le blocus de l’information. Début mai, est sortie
une information selon laquelle le BND faisait état de la présence de
mercenaires US en Ukraine. Cette information est malheureusement restée
sans suite. Ce n’était donc pas une tentative sérieuse de changer de
cap. Mais ce pourrait être un petit signal indiquant que quelque chose
clochait. Comme le ZVBw est en relation étroite avec le BND, on peut
envisager que cette nouvelle soit en lien avec l’affaire de « l’OCDE ».
Le but de toute la manœuvre semble avoir été d’impliquer directement et
aussi vite que possible l’Allemagne dans le conflit. Vu la manière dont
les évènements réels ont été exploités, on peut s’imaginer ce qui se
serait passé si les « observateurs de l’OCDE » avaient été fusillés, ce
qui était sans doute le plan prévu. Le tabloïd Bild aurait
sûrement hurlé à la vengeance en première page, en termes dignes des
âges farouches et exigé une attaque immédiate sur Moscou.
Pourtant un jour quelqu’un, dans le vaste paysage médiatique
allemand, aurait bien dû demander : qui a pu faire en sorte que ce
groupe soit en civil ?
Ce qui suit est pure spéculation. D’accord, ce qui précède interprète
les évènements comme une sorte « d’opération sous faux pavillon ». Mais
c’était encore fort vraisemblable. Maintenant nous nous aventurons dans
des sables mouvants. Mais cette version explique de manière logique
deux étranges histoires d’un seul coup (et bien sûr je dis ça pour ne
pas risquer de suites judiciaires, car finalement il est ici question de
graves délits).
Qui aurait pu faire en sorte que le groupe soit en civil ? On peut
sans doute exclure que l’ordre ait été donné directement. Bien sûr je ne
connais pas l’armée, mais je connais bien l’administration publique, et
elle exige que toute consigne soit expressément documentée. Je pars du
principe qu’il en va de même pour les ordres militaires, surtout quand
ils constituent une infraction aux règles en vigueur. Il est donc peu
probable que le supérieur direct du colonel Schneider lui ait donné
l’ordre de se promener en civil.
Il est assez peu probable qu’une telle idée de ce type ait pu être
agréée, si elle avait été suggérée par les officiers ukrainiens ou leurs
supérieurs. Finalement c’est Schneider qui commandait la mission et les
officiers allemands ne sont franchement pas incapables d’attitudes
colonialistes. La suggestion d’un Allemand, sous forme d’un conseil
amical venant de milieux bien informés, avait les plus grandes chances
d’être acceptée. Le personnel militaire ayant tendance à se regrouper
également sur le plan privé par rang hiérarchique et armes, le candidat
idéal pour transmettre ce conseil amical aurait été un officier des
blindés, un grade ou tout au plus deux au-dessus de Schneider et
entretenant avec lui des relations amicales (si tel est le cas, cette
amitié doit maintenant appartenir au passé). Au-dessus des colonels, il
n’y a que les généraux, et comme leur nombre dans la Bundeswehr ne
dépasse pas les 200, on a vite fait le tour des candidats potentiels.
Et maintenant passons à la deuxième histoire étrange. Le nouveau
général allemand dans l’État-major de l’armée US en Europe vient des
blindés et son grade est immédiatement supérieur à celui de Schneider-
toutefois depuis deux ans seulement.
Nous l’avons dit : il s’agit là de pures spéculations. Je n’ai aucun
moyen de vérifier que Schneider et Laubenthal se soient jamais
rencontrés. Il est simplement troublant qu’une personne dont le profil
répond le mieux à celui de « l’homme qui a tendu le piège » se retrouve à
un poste qui pourrait être la conséquence de cette action (cette
mutation étant somme toute assez insolite pour avoir soulevé quelque
indignation aux USA).
Admettons qu’il existe un personnage X, qui a donné ce coup de
téléphone prétendument amical. Nous avons alors deux possibilités : ou
cet appel - et donc toute la manœuvre - était connu et approuvé par une
partiedu gouvernement allemand, ou il était télécommandé par une
puissance étrangère. Dans le dernier cas, on pourrait tranquillement
supposer que notre X aurait connu une fin rapide et discrète, même si
l’idée émanait d’une puissance amie. Nous parlons après tout d’une chose
qui correspondrait parfaitement au §80 du Codé pénal, préparation d’une guerre d’agression,
et en plus par le biais d’une conjuration, et donc d’une organisation
terroriste (dès que plus de deux personnes sont impliquées) et par suite
d’une trahison d’envergure conséquente. Ou bien ça déclenche une crise
au niveau de l’État ou bien on passe discrètement l’éponge.
Or qu’en serait-il, si cette seconde version était la bonne ? Si donc
il s’agissait d’une conjuration où sont impliqués des membres du
gouvernement et où notre X n’a été que l’exécuteur ? Notre X est alors
bien difficile à manier. S’il faisait partie de la Bundeswehr (ce qui
est pour le moins logique), il est exclu qu’il y reste. Toute cette
histoire est somme toute fort peu édifiante et ne devrait pas vraiment
accroître la confiance mutuelle au sein des gradés de haut rang.
Parallèlement la solution qui serait de mise dans le deuxième cas est
dans celui-ci pour le moins malavisée. Qui peut savoir si notre X n’a
pas déposé quelque part une assurance-vie comportant tous les détails,
peu ragoûtants, de l’histoire? Et comment conserver le minimum de
confiance mutuelle requis pour exécuter de telles manœuvres ?
La solution idéale serait une mutation à un poste en-dehors de la
Bundeswehr. Par exemple : dans l’État-major de l’armée US en Europe.
Je l’ai dit : c’est une spéculation. Et normalement il existe des
instances étatiques qui devraient se consacrer à de telles questions dès
qu’elles prêtent à suppositions. À dire vrai, la question décisive,
restée sans réponseque pose l’ensemble de l’affaire des « observateurs
de l’OCDE » relève des services du procureur fédéral allemand. Mais nous
savons, au moins depuis l’affaire du NSU, que d’éventuelles manœuvres
anticonstitutionnellesau sein de l’appareil d’État ne sont pas
poursuivies. Il s’agissait alors de fonds publics alloués volontairement
par les services secrets à des néo-nazis pour leur permettre d’édifier
leurs structures. Malgré l’instauration de nombreuses commissions
d’enquête, cette affaire n’a jamais été traitée comme elle l’aurait dû.
Dans le cas présent il pourrait s’agir d’une conspiration contre la
Constitution émanant du gouvernement,qui ne sera jamais poursuivie.
Des rapprochements avec la République de Weimar ne sauraient être que pertinents.
Matériel utilisé
- Première vidéo de l’arrestation des prétendus observateurs de l’OCDE
- Tract largué sur Slaviansk le 24/04
- Dernière information concernant Laubenthal
- Version US de cet article
- Interview de Schneider, juillet 2014
- Déclaration de Schneider après sa libération
- Article de Neues Deutschland sur les circonstances de l’arrestation
- Articles suisses relatifs à son activité en Afghanistan
- Laubenthal chef d’unité dans la section Politique
- Centre des tâches de vérification/BND
- Rôle de Schneider au ZVBw
- Curriculum du directeur du ZVBw (Article de 2007)






